La La LandSi le cinéma Hollywoodien est aujourd’hui synonyme de films formatés et sans imagination, cela n’a pas toujours été le cas. Pendant ce que l’on appelle “l’âge d’or” des grands studios américains, la période comprise entre les années 1930 et les années 1950, les créateurs rivalisaient d’audace et d’imagination, réussissant à transcender même les plus insipides des scénarios. Le genre sans doute le plus emblématique de cette période dorée est très probablement la comédie musicale, qui a offert aux spectateurs de l’époque de très nombreux chefs d’oeuvres, ou du moins des séquences cinématographiques mémorables, avant de décliner inexorablement à l’orée des années 1960.
Auréolé du succès de Whiplash, le jeune cinéaste Damien Chazelle a eu carte blanche pour réaliser La La Land, un film qui ambitionne justement de retrouver la magie, le charme et l’inventivité des grandes comédies musicales de l’âge d’or, signées par Vincente Minnelli, Stanley Donen, Mervynn Le Roy, avec Fred Astaire, Ginger Rogers, Judy Garland ou Gene Kelly…
Le défi était audacieux, car si le genre fait le bonheur des théâtres de Broadway, il est presque totalement tombé en désuétude au cinéma et ses maîtres-artisans ont pris leur retraite depuis longtemps .

Pourtant, le cinéaste réussit à nous convaincre dès la séquence inaugurale, époustouflante. La caméra déambule le long d’une des autoroutes tentaculaires surplombant Los Angeles. De nombreuses voitures son prises dans les bouchons, attendant que la situation se débloque. Chaque habitacle diffuse sa propre musique, indifférent aux autres, quand soudain, une conductrice sort de son véhicule et se met à chanter et danser entre les rangées de voitures, bientôt suivie par d’autres automobilistes. L’autoroute devient le théâtre d’un formidable flashmob, filmé en un long et inventif plan-séquence, qui rappelle les ballets grandioses inventés par Busby Berkeley dans les années 1930. Les voyageurs entrent et sortent des voitures avec un timing parfait, roulent sur les capots, dansent sur les toits des véhicules, chantent leur joie de vivre sous le chaud soleil de Californie, dans la cités des rêves… On a immédiatement envie de traverser l’écran pour partager l’enthousiasme de ces personnages, danser avec eux.

Les autres numéros musicaux s’avèreront tout aussi réussis : la préparation d’un groupe de jeunes femmes, colocataires, s’apprêtant pour une folle soirée en ville, est prétexte à un joli ballet, toujours en plan-séquence, utilisant à merveille les spécificités du décor, les jeux de reflets et de lumière. Une visite nocturne de l’Observatoire Griffith, sur la colline de Hollywood, se mue en un numéro de danse aérien et sensuel, au milieu des étoiles et des planètes, une audition mal engagée est l’occasion d’une chanson émouvante, dans laquelle l’héroïne raconte son histoire personnelle et exprime tous ses sentiments…
Jusqu’à un formidable numéro final, dans la tradition des grandes comédies musicales des années 1950, comme Chantons sous la pluie ou Tous en scène, qui revisite l’intrigue du film en imaginant ce que seraient devenus les personnages s’ils avaient effectué d’autres choix.

Cette volonté de s’inscrire dans la grande tradition des comédies musicales d’antan se retrouve jusque dans le scénario, qui s’appuie sur un principe tout simple, à l’origine du succès de bon nombre de grandes comédies romantiques : la rencontre entre un homme et une femme que tout semble opposer, qui commencent par se détester avant de s’apprécier et, in fine, tomber amoureux l’un de l’autre.
Ici, en l’occurrence, il s’agit de celle de Mia (Emma Stone) et Sebastian (Ryan Gosling). La jeune femme a quitté son Colorado natal dans l’espoir de devenir actrice à Hollywood, comme son idole, Ingrid Bergman. En attendant de décrocher le rôle qui lancera sa carrière, elle doit se contenter d’un petit job de serveuse, dans un café à proximité des studios et d’une suite d’auditions toutes aussi humiliantes et déprimantes les unes que les autres. Sebastian, de son côté, rêve de pouvoir jouer librement la musique qui le fait vibrer, le jazz. Mais, de la même façon que la comédie musicale a disparu des salles obscures, le jazz est passé de mode. Aujourd’hui, les clubs de jazz mythiques, qui ont vu jouer les plus grands musiciens, sont remplacé par des bars à tapas qui jouent de la musique latino. Sebastian en est réduit à jouer des standards poussiéreux et des musiques de Noël dans des bars lounge sans âme, devant des clients qui se désintéressent totalement de sa musique, ou de jouer des tubes rocks des années 1980 dans les soirées branchées de Beverly Hills. Il aimerait bien ouvrir son propre club, mais sans argent, difficile de faire quoi que ce soit…
Leur première rencontre, qui se déroule juste après la séquence inaugurale sur l’autoroute, ne laisse pas franchement entrevoir la possibilité d’une quelconque idylle entre eux. Quand le trafic redevient fluide, Sebastian s’impatiente et double en jurant et pestant la voiture qui le précède. Celle de Mia, qui répond au goujat par un geste obscène.
Leur seconde rencontre n’est pas plus agréable. De retour d’une soirée déprimante, Mia entre par hasard dans un club où Sebastian joue du piano. Séduite par l’air qu’il est en train de jouer, elle s’approche pour le féliciter. Hélas, le jeune homme n’est pas de très bonne humeur, puisqu’il vient de se faire licencier par le patron du club… Il l’écarte brusquement de son chemin, sans même lui adresser la parole.
Il faudra plusieurs rencontres fortuites, faites de défiance et de tentatives de rapprochement maladroites, pour que ces deux-là comprennent qu’ils sont faits l’un pour l’autre, artistes maudits s’accrochant à leur rêves dans un jungle hollywoodienne trop féroce pour eux et âmes solitaires en quête de compagnie pour affronter les épreuves.
Finalement, à la faveur d’une balade nocturne et l’esquisse d’un pas de danse qui rappelle irrésistiblement les films du duo Ginger Rogers/Fred Astaire, ils deviendront inséparables. Ou presque…

C’est ce “presque” qui démarque le film de Damien Chazelle des comédies musicales de l’âge d’or Hollywoodien et qui lui confère, paradoxalement, sa plus grande force. La solution de facilité aurait été de réaliser un film d’époque, de placer ses personnages dans le contexte des années 1950 et d’évoluer tranquillement vers un dénouement heureux, typique du genre. Cependant, malgré le parfum nostalgique qu’il exhale, malgré sa conception “à l’ancienne”, malgré ses multiples clins d’oeil aux standards du genre, le film de Damien Chazelle est ancré dans un contexte contemporain qui vient régulièrement “contaminer” le récit. Parfois, le monde moderne se manifeste de manière amusante, comme quand une scène de danse romantique est interrompue brutalement par une… sonnerie de téléphone mobile (Imaginez un peu la fameuse scène dans le parc de Tous en scène, où Fred Astaire et Cyd Charisse tombent amoureux l’un de l’autre, interrompue de la même façon!).
Parfois, le mal est plus profond, insidieux. En dépit des efforts déployés par les personnages pour s’ancrer dans un passé idéalisé (l’âge d’or du jazz pour Sebastian et celui du cinéma pour Mia), ils ne peuvent pas oublier que le Monde a beaucoup changé depuis le début du XXème siècle. Son innocence a été mise à mal par les deux guerres mondiales, les conflits liés à la décolonisation des grandes puissances européennes, la guerre froide… Le rêve d’une société plus pacifique et libertaire n’a pas survécu aux année 1970. La parenthèse enchantée a laissé place à une ère désenchantée. Le modèle économique occidental a perdu de sa superbe, en même temps que périclitaient le jazz et le cinéma Hollywoodien, victimes du glissement progressif de la création artistique vers l’industrie pure et dure.
Forcément, dans ce contexte désabusé, qui laisse peu de place aux artistes, aux poètes et aux romantiques, Mia et Sebastian ont peu de chances d’être pleinement heureux. Ils ont toujours une chance de réaliser leurs rêves, mais cet accomplissement passe aussi par des choix douloureux, des concessions et des sacrifices.
L’ambiance légère et joyeuse qui accompagnait la scène introductive se fait progressivement plus lourde et mélancolique au fil des séquences et des chapitres, articulés autour des quatre saisons. La première rencontre de Mia et Sebastian a lieu en hiver et est assez froide, forcément, même si le climat californien ne saurait être taxé de glacial. La relation se dégèle au printemps et s’épanouit en été, avant qu’arrive, inexorablement, l’automne, “the fall”, qui peut aussi se traduire par “la chute”…

Ce virage vers une oeuvre plus amère et sensible n’a rien de surprenant. Jeune cinéaste, Damien Chazelle a été biberonné aux grandes comédies musicales de l’âge d’or, mais, comme tous les auteurs de sa génération, il a aussi appris le cinéma à travers le cinéma de la Nouvelle Vague, et notamment les films de Jacques Demy. On ressent clairement l’influence des Parapluies de Cherbourg sur le scénario de La La Land. Le cinéaste ne s’en cache pas. Il revendique cette référence aussi fièrement que le cinéaste français assumait son goût pour les comédies musicales des années 1940/1950.

La La Land, débuté comme un show à la façon des comédies musicales des années 1930 et bouclé comme un film (dés) en chanté à la manière de Jacques Demy, rend hommage à plus de quarante ans de comédie musicale et redonne à ce genre moribond ses lettres de noblesses. Mieux, en permettant au spectateur de passer par toutes les émotions, et en lui offrant de superbes moments de 7ème Art, il permet de retrouver l’essence même du cinéma de l’âge d’or Hollywoodien, qui a émerveillé des générations entières de cinéphiles.
On sort de la salle avec des étoiles plein les yeux et des rêves de cinéma plein la tête. Et on en redemande!

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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