Le vent se lève - 8

Neuf ans après Le Château ambulant, le maître de l’animation nippone, Hayao Miyazaki revient à Venise, en compétition, pour montrer son nouveau long-métrage, Le Vent se lève.
Un vent nouveau… Car si les thèmes abordés sont purement miyazakiens – de la fascination pour les machines volantes jusqu’à la condamnation de la guerre – tout comme le graphisme typique des studios Ghibli et la musique de Joe Isaichi, ce film est le premier film entièrement réaliste du cinéaste. Cette fois, il n’y a pas de créatures pelucheuses, de sorcières, de monstres et d’animaux qui parlent dans l’univers dépeint par le cinéaste japonais. Il raconte l’histoire de Jirô Horikoshi, l’ingénieur en aéronautique qui a conçu les “zéros” nippons utilisés pendant la seconde guerre mondiale. Une histoire vraie, que le cinéaste utilise surtout pour raconter un peu de sa propre histoire et de rendre hommage à ses parents. La famille Miyazaki possédait une entreprise aéronautique et a travaillé sur les avions en question. C’est la raison pour laquelle Hayao, enfant, s’est pris de passion pour les machines volantes. Le petit garçon de son film, avec ses grosses lunettes rondes, c’est autant Jirô Horikoshi que lui. Et la femme de Jirô, atteinte de tuberculose, évoque la mère du cinéaste, qui a longtemps été atteinte de cette maladie. Le cinéaste se rapproche de plus en plus de l’autobiographie pure et dure. Il y avait déjà beaucoup de lui dans La Colline aux coquelicots, qu’il a scénarisé, mais que son fils Goro a réalisé. Il se livre encore un peu plus dans ce film-là, petit bijou d’animation, truffé de beaux moments de poésie.
Sur le Lido, l’accueil a pourtant été mitigé. Globalement, le film a été apprécié, mais l’enthousiasme n’est pas aussi manifeste que pour Le Voyage de Chihiro, par exemple. Peut-être les spectateurs ont-ils été désarçonnés par le côté réaliste et épuré du récit, inhabituels chez le cinéaste. Justement, Miyazaki ne s’est pas reposé sur ses lauriers, il a proposé quelque chose de différent de tout ce qu’il a fait jusqu’à présent.
Ce qu’on peut lui reprocher, à la rigueur, c’est de ne pas plus exploiter le trouble du personnage, tiraillé entre sa passion pour les avions et l’utilisation guerrière qu’en ont fait les dirigeants japonais. Il est bien question à plusieurs reprises du désastre vers lequel court le Japon s’il s’allie à l’Allemagne et déclare la guerre aux Etats-Unis et à la Chine – avec les explosions nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki sous-jacentes – mais la fin est un peu abrupte et intervient pile au moment où l’on aimerait que le récit prenne son envol. Cependant, l’émotion est bien au rendez-vous. Le cinéaste réussit même à nous arracher une petite larme, en nous racontant, avec finesse et sensibilité, une histoire d’amour poignante.
Dans le film, un personnage dit qu’un ingénieur aéronautique n’est productif que dix ans, avant de préciser : “comme les artistes…”. Dans ce cas, Miyazaki fait figure d’exception majeure, puisque cela fait plus de trente ans qu’il nous offre des merveilles de film d’animation. Et celui-ci ne déroge pas à la règle…
(Notre note : ●●●●●●)

Parkland - 2

Egalement en lice pour le Lion d’Or, Parkland, un film très attendu, car sélectionné dans de nombreux festivals et précédé d’une flatteuse réputation.
Hélas, cette réputation est, de notre point de vue, quelque peu usurpée. Le film de Peter Landesman relate l’assassinat de JFK du point de vue de personnes ayant été impliquées, parfois malgré elles, dans les fameux évènements du 22 novembre 1963, à Dallas, et cherche à montrer l’impact émotionnel de sa mort sur ces hommes et ces femmes. Parmi eux, les médecins de l’hôpital de Parkland qui ont pris en charge le Président Kennedy, puis trois jours plus tard, son assassin présumé ; Robert Oswald, le frère de ce-dernier, totalement effondré de découvrir l’implication de sa famille dans l’attentat; les membres des différents corps de métier qui avaient en charge la sécurité du président, vexés de n’avoir pu accomplir leur métier et Abraham Zapruder, un simple quidam qui a filmé en intégralité la fusillade qui a coûté la vie à JFK.
L’idée de départ était séduisante, sur le papier. A l’écran, c’est moins convaincant…
Oh, Parkland  est assez correctement réalisé. Le casting réunit une belle brochette de comédiens, de Billy Bob Thornton à Zack Efron, en passant par Marcia Gay Harden et Paul Giamatti. Le hic, c’est que c’est un produit indépendant totalement formaté, avec musique pompière intégrée et images bleues/grises de rigueur, plus le tempo habituel. Et les rares options qui sortent des sentiers battus ne sont pas du tout inspirés. Par exemple, Peter Landesman  a choisi de filmer caméra à l’épaule, de façon très mobile, pour restituer le climat de panique et l’effervescence provoquée par la mort du président. Mais hélas, cela rend juste le film confus et donne mal au crâne au spectateur.
Mais surtout, le film ne dit rien de très passionnant. La reconstitution de la  chronologie des évènements, tout le monde ou presque la connaît. Le temps que le cinéaste passe à nous abreuver de détails insignifiants tels que le groupe sanguin de Kennedy ou les difficultés de trouver un labo Kodak dans le Dallas des années 1960, il ne l’utilise pas pour développer ses personnages. Il aurait gagné à centrer son récit autour du frère de Lee Harvey Oswald, le plus intéressant. Ou sur celui de Zapruder. En tout cas, il y avait nettement mieux à faire avec un tel matériau…
(Notre note : ●●●○○○)

miss violence - 2

Le dernier film en compétition du jour, Miss Violence, ne fait pas référence à un concours de beauté pour boxeuses, mais à une histoire de famille sordide.
En apparence, pourtant, tout à l’air normal dans ce foyer grec. Le premier plan montre les membres de la famille célébrer le onzième anniversaire d’une fillette. Ils plaisantent, dansent, mais on sent immédiatement que quelque chose ne va pas. Les enfants ne sourient pas. La suite est encore plus terrible : la gamine dont c’est l’anniversaire enjambe le balcon et saute dans le vide. Le générique de début défile sur un plan aérien de son corps sans vie, étendu au bas de l’immeuble.
Le reste de la famille essaie de faire comme si de rien n’était : les parents se débarrassent de tout ce qui peut leur rappeler la défunte, envoient les autres enfants à l’école, font du shopping et dînent ensemble…
Mais là encore, on ressent un certain malaise. Peu à peu, les sombres secrets qui unissent les membres de cette famille vont remonter à la surface…
On peut très bien se contenter de prendre le film au premier degré et n’y voir qu’un “simple” fait divers. Mais le contexte grec autorise bien d’autres niveaux de lecture dont il serait dommage de se passer pour appréhender l’oeuvre d’Alexandros Avranas.
Au début, on a du mal à dater précisément l’action. La musique est vieillotte et les photos sont prises avec un vieux polaroïd. On se dit alors que le récit se déroule pendant ou juste après la dictature des colonels, ce qui explique l’autoritarisme du patriarche de la famille. Puis, on comprend que l’intrigue se déroule de nos jours, dans un pays sinistré par la crise économique. Dans un tel contexte, où les emplois sont rares et mal payés, les individus tentent de survivre comme ils peuvent, en recourant parfois aux pires extrémités.
Mais il est fort probable qu’au-delà de ces considérations historiques et sociales, le film opère comme une allégorie de la situation grecque et de sa dépendance à l’Union Européenne. Une fable dans laquelle les parents représentent les politiciens grecs – le pouvoir pour le père, l’opposition muette et complice pour la mère – et les enfants le peuple maltraîté, humilié, sacrifié pour rembourser la dette. De nombreux indices vont dans ce sens : un discours en allemand à la télévision – la grecque n’existe plus… – une chanson italienne, deux brutes épaisses dans une blanchisserie, que l’on peut voir comme représentatifs des états à la fiscalité avantageuse… Le film se termine par une révolte qui débouche sur une porte fermée – à l’Europe – et un avenir pas forcément meilleur.
Miss Violence est un film fort, intense, subtil derrière l’apparence d’un drame brutal, filmé de manière clinique. Il va bien sûr diviser le public, mais aussi susciter le débat. C’était le but…
(Notre note : ●●●●●●)
Palo Alto - 3

La famille était autrement plus à son avantage dans la section Orizzonti. Gia Coppola, petite-fille de Francis Ford, fille de Gian-Carlo , nièce de Sofia et Roman, cousine de Nicolas Cage et Jason Schwartzman, y présentait son premier long-métrage, Palo Alto, avec l’envie de s’imposer comme l’égale des autres membres du clan.
A partir d’un recueil de nouvelles de James Franco, présent hier pour son Child of God, elle signe une sorte de film-choral sur la jeunesse et la perte de l’innocence, entrelaçant les tranches de vie de quatre personnages, deux garçons et deux filles, vivant à Palo Alto, une petite ville californienne. Brian (Sam Dillon), un ado ordinaire mais influençable, se retrouve en liberté conditionnelle, obligé d’effectuer des travaux d’intérêt général et de se tenir à carreau sous peine de filer en prison. Il est amoureux d’April (Emma roberts), une jeune fille plus mature que la moyenne, troublée par les sentiments que son entraîneur de soccer (James Franco) semble éprouver pour elle. Et il est aussi aimé d’Emily (Zoe Levin), qui se traîne une réputation de fille facile difficile à effacer. Elle-même suscite l’intérêt de Fred (Nat Wolff), un adolescent tête-à-claques qui est prêt à tout pour se faire remarquer, y compris aux actes les plus crétins.
Si on devait rapprocher Gia Coppola avec un autre membre du clan, ce serait sans conteste Sofia. Le rythme, l’ambiance mélancolique et cotonneuse, les mouvements de caméra rappellent fortement les films de la réalisatrice de The Virgin suicides, tout comme les thèmes évoqués – le malaise adolescent, l’ennui, le sentiment de ne pas trouver sa place dans le monde.
C’est donc plutôt réussi, et assez beau à regarder. Ne reste plus à Gia Coppola à affiner son propre style et à atteindre sa maturité de cinéaste. On ne se fait pas de souci pour elle. L’ADN du cinéma est dans ses gènes et la promet à une belle carrière. A suivre donc…
(Notre note : ●●●●●○)

Kill-Your-Darlings-2

Un qui a déjà une belle carrière derrière lui, malgré son jeune âge, c’est Daniel Radcliffe. Son problème à lui n’est pas de s’affranchir du poids d’une lignée de gens de cinéma célèbres, mais de faire oublier le personnage qui l’a fait connaître, le rôle de sa vie : Harry Potter. Pas simple, car les aventures du jeune sorcier, déclinées sur huit épisodes et dix ans, ont été suivies par des millions de spectateurs.
Mais le jeune acteur fait tout pour briser cette image. On l’a vu au théâtre, complètement mis à nu dans “Equus”, puis au cinéma, incarnant le personnage tourmenté de La Dame en noir de James Watkins. Avec Kill your darlings!  de James Krokidas, présenté dans le cadre de Venice Days, il incarne rien moins que le poète américain Allen Ginsberg, homosexuel et contestataire, fondateur de la Beat generation.
Le film s’intéresse à la jeunesse de l’auteur, alors étudiant dans une université poussiéreuse, ne jurant que par les classiques écrits en vers et proscrivant tout type de littérature jugée “licencieuse”, comme les oeuvres de Joyce. C’est là que Ginsberg rencontre Lucien Carr, un personnage charismatique, Ginsberg, bizut timide et un peu coincé, tombe immédiatement sous le charme du jeune homme, qui le prend sous son aile. Ensemble, et avec les amis de Carr, William S. Burroughs et Jack Kerouac, ils décident de réveiller un peu l’honorable institution qui les accueille, et de pratiquer une sorte de terrorisme littéraire visant à mettre en avant leurs auteurs de chevet, bannis par la censure. C’est ainsi qu’est née la Beat Generation.
Outre cet éveil artistique, le scénario dépeint aussi un éveil sentimental, axé autour du personnage de Lucien Carr. Ginsberg était amoureux de son camarade, qui, de son côté, entretenait des relations ambigues avec des femmes et des hommes. Notamment Kerouac, lui-même en couple avec une jeune femme qu’il quittera plus tard pour partir “Sur la route” et écrire le livre du même nom. Et un intellectuel du nom de David Kammerer, qui entretenait avec lui une relation passionnelle forte, jusqu’à la folie.
L’histoire, pas forcément connue de ce côté de l’Atlantique, est intéressante, mais le traitement que lui applique le jeune cinéaste James Krokidas est relativement classique. Dommage, car le thème central de l’oeuvre est justement le contournement des règles établies, le renoncement au classicisme. Le film partait pourtant très bien, avec son ouverture étrange, et son générique atypique, mais le cinéaste revient ensuite  sagement sur les rails d’une narration classique, s’appuyant sur les performances de ses acteurs principaux : Daniel Radcliffe, donc, parfait dans ce rôle d’écrivain sensible, mais aussi Ben Foster, Michael C. Hall, Jack Huston, Jennifer Jason Leigh et le méconnu Dane De Haan, dans le rôle de Carr.
Ce n’est pas le chef d’oeuvre qu’aurait pu être ce film, dans la lignée du Cercle des poètes disparus, mais c’est un film honorable, bien meilleur en tout cas, que la version que Walter Salles a donné de Sur la route.
(Notre note : ●●●●○○)

A domani pour la suite de nos chroniques vénitiennes,

Ciao a tutti

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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