Lundi, sixième jour de festival. On arrive dans le coeur de cette 70ème Mostra, avec des films très bonne facture.

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Euh… presque…  Parce que si on prend The Sacrament, de Ty West, présenté dans la section Orizzonti, on se demande comment diable cet immonde nanar horrifique a pu séduire les responsables de la programmation du festival. Sûrement sa forme de faux documentaire/found footage. Mais bon, depuis Le Projet Blair Witch, le principe commence à être un peu usé. Ou le sujet, une plongée au coeur d’une secte apocalyptique, vivant coupée du monde dans une zone rebaptisée Eden. Mais là aussi, cela a déjà été vu ailleurs, en nettement plus subtil…
Pour résumer le truc : image vidéo minable, acteurs nullissimes, effets spéciaux ringards (du sang orange fluo, peut-être en hommage au Spritz, le cocktail local…) et toujours ce principe crétin du caméraman qui, pourchassé par des illuminés armés de fusils, ne lâche pas une seconde sa volumineuse caméra. Ouais, on y croît à fond…
Bref, un navet pur jus, que l’on expédie ad patres, en lui offrant les derniers sacrements critiques…
(Notre note : ●○○○○○)

Bon, à part ce nanar apocalyptique, il y avait donc de bons films.

Locke - 2

Déjà, Locke, de Steven Knight.
Une oeuvre expérimentale qui réussit la gageure de nous tenir en haleine pendant plus d’une heure et demie en filmant juste, en temps réel, Tom Hardy en train de conduire une voiture sur une autoroute londonienne. L’acteur incarne Ivan Locke, un ingénieur en travaux publics qui vient de décrocher l’un des plus importants chantiers de sa carrière. Alors qu’il monte dans son véhicule pour regagner son domicile et retrouver sa femme et ses fils, il reçoit un appel en provenance d’un hôpital Londonien et subitement, tout son univers se fissure. Il prévient son patron qu’il ne pourra être présent sur le chantier le lendemain, alors que les ouvriers s’apprêtent à réaliser les fondations d’un gigantesque building et qu’aucun défaut ne pourra être toléré. Et il appelle sa femme pour lui dire qu’il ne rentrera pas à la maison. L’homme a des principes. Il a fait une promesse et va la tenir jusqu’au bout, quitte à voir s’écrouler tout ce qui constitue sa vie…
Le film ne tient que sur le montage, qui multiplie les angles de prise de vue et alterne extérieurs nocturnes et plans sur l’intérieur de l’habitacle, la  performance de l’acteur, seule présence physique à l’écran, et une série d’appels téléphoniques où le personnage doit gérer différents problèmes : trouver un remplaçant fiable pour gérer la réalisation des fondations prévue le lendemain au petit matin, tenter de convaincre son patron de ne pas le licencier, avouer à sa femme les raisons qui le poussent à ne pas rentrer et rassurer la personne hospitalisée à Londres, qui réclame sa présence urgente…
Il ne se passe presque rien, mais le film avance à la manière d’un thriller. Le suspense se glisse dans tous les arcs narratifs du récit, et on se demande jusqu’à la dernière minute si le film ne va pas basculer dans la tragédie la plus noire. Le résultat est, contre toute attente, captivant, haletant.
Il s’agit d’une oeuvre totalement immersive, qui nous place quasiment à la place du passager. Ainsi, on peut éprouver de l’empathie pour le personnage principal, un homme droit, honnête, qui assume ses erreurs jusqu’au bout et reste fidèle à ses convictions.
L’exercice de style est brillant et le propos, bien plus complexe qu’il n’en a l’air de prime abord. Voilà un film que l’on aurait aimé voir concourir pour le Lion d’Or, plutôt que des films platement illustratifs comme Tracks ou Joe
(Notre note : ●●●●●○)

Tom à la ferme - sl

Ensuite, Tom à la ferme, le nouveau Xavier Dolan.
Ne vous fiez pas au titre, qui pourrait laisser penser à un livre illustré pour gamins de six ans. Il s’agit d’une oeuvre sombre et cruelle, adaptée de la pièce éponyme du dramaturge québécois Michel-Marc Bouchard.
On y suit un jeune homosexuel, Tom (Xavier Dolan), se rendre dans un petit village rural du Canada pour assister aux funérailles de son amant, Guillaume, qui s’est probablement suicidé. Il se rend chez la mère du défunt (Lise Roy), qui n’a jamais rien su de l’homosexualité de son fils et de la relation qu’ils entretenaient tous les deux. Il fait aussi la connaissance du frère de Guillaume, Francis (Pierre-Yves Cardinal). Le contact est moins facile avec ce type fruste et violent, qui lui fait comprendre illico qu’il n’est pas le bienvenu à la ferme, mais qu’il a besoin de lui pour jouer la comédie et entretenir auprès de sa mère l’illusion d’un Guillaume hétérosexuel, amoureux de Hélène, leur collègue de bureau.
Tom envisage un instant de s’enfuir loin de ce fou furieux, mais il décide de rester pour les funérailles… Et imperceptiblement, il se retrouve prisonnier des lieux et de ses habitants…
La relation d’attraction/répulsion qui se noue entre Tom et Francis est fascinante. Tout les oppose, mais ils retrouvent en l’autre une facette de Guillaume, qui les aide à combler le vide de sa disparition et à exprimer leur colère et leur ressentiment face à ce décès subit. Le problème, c’est que ce lien s’est fondé sur la violence, la domination et une forme de sado-masochisme, ce qui génère de bout en bout une certaine tension. Jusqu’à quel point Tom va-t-il supporter les brimades et la violence de Francis? Que cherche réellement ce frère brutal, perpétuellement en colère?
De bout en bout, le récit surprend, bouscule, nous fait ressentir toute la douleur du personnage principal face à ce deuil impossible, ce chagrin qui doit être dissimulé comme un secret honteux, nous invite à réfléchir aux notions de tolérance, de liberté et de famille.
On est heureux de voir Xavier Dolan rebondir après l’échec que constituait Laurence anyways. Le jeune cinéaste canadien revient à un peu plus d’humilité, à un style moins ampoulé, moins chargé, et sacrément efficace. Il réussit à donner une ampleur toute cinématographique au texte de Michel-Marc Bouchard et dirige ses acteurs à la perfection. Lise Roy est formidable en mère éplorée, pour qui la vie et la mort de son fils cadet est un mystère. Evelyne Brochu est tout aussi épatante dans le rôle de la fausse petite-amie de Guillaume, dotée d’un sacré caractère et une “virilité” (toute relative) qui tranche avec la fragilité de Tom. et Pierre-Yves Cardinal est fascinant dans le rôle de Francis, boule de rage et de douleur, pour qui le deuil du frère a commencé bien des années auparavant…
Pour tout dire, Tom à la ferme est l’un de nos coups de coeur de cette 70ème Mostra, et on aimerait beaucoup voir Xavier Dolan et sa troupe de comédiens être primés sur le Lido, samedi prochain…

Zero theorem - 3

Enfin, nous avons vu le nouveau film de Terry Gilliam,  The Zero Theorem
Cette oeuvre, très attendue, a été présenté comme le dernier chapitre d’une trilogie comprenant Brazil et L’Armée des douze singes. Il est vrai qu’il y a de nombreuses connexions entre les trois films, et pas seulement parce que ce sont des films d’anticipation. Il est ici question de personnages stressés par le travail, épiés et contrôlés par une autorité supérieure omnipotente (comme dans Brazil) et d’une quête identitaire poignante, confrontant le personnage à ses angoisses les plus profondes (comme dans l’Armée des douze singes).
Le personnage principal, Quohen Leth (Christoph Waltz, méconnaissable) est un informaticien brillant mais totalement asocial. Il aime à vivre reclus dans son domicile londonien, une vieille église rachetée à des ecclésiastiques, quelques années auparavant, et n’en sort qu’à contrecoeur, pour aller travailler pour la société Mancom. Comme il est efficace dans son travail, il demande à ses supérieurs le droit de travailler depuis chez lui, d’une part pour ne plus être en contact avec le monde extérieur, et d’autre part pour être présent quand il recevra l’appel qu’il attend depuis toujours, celui qui lui permettra de donner un sens à sa vie. Le patron de la société, le “Management” (Matt Damon) lui accorde cette permission, à condition qu’il accepte de travailler sur le projet “zéro”, qui tend justement à  résoudre l’équation expliquant le principe fondamental de l’existence. Mais très vite, Quohen perd pied face à la complexité des tâches à accomplir et la pression de sa direction. Pour le surveiller, le Management lui envoie son fils, un adolescent rebelle (Lucas Hedge) et surtout, la très sexy Bainsley (Mélanie Thierry). En renouant le contact avec d’autres êtres humains et en éprouvant de nouveau le désir et l’amour, Quohen va peut-être, enfin, comprendre le but de son existence…
Réflexion métaphysique sur le sens de la vie, plongée dans l’univers mental d’un individu tourmenté, le nouveau film de Terry Gilliam dresse aussi, à sa manière, le portrait du monde actuel.
Les éléments de son univers futuriste ne sont en effet qu’une exagération de choses qui existent déjà aujourd’hui. Les villes sont bruyantes, surpeuplées, et les personnes sans-abri sont de plus en plus nombreuses à traîner dans les rues. Les publicités sont omniprésentes, intrusives. Beaucoup de choses sont interdites par la loi et les faux-prophètes sont légion – amusant passage sur l’Eglise de Saint Batman le rédempteur… – Et surtout, les individus sont de plus en plus connectés par leurs téléphones, leurs écrans, leurs ordinateurs… et, paradoxalement, de plus en plus seuls.
Le propos du film est passionnant, mais, avant d’en livrer une critique plus détaillée, il nous faudra le revoir, notre niveau d’anglais étant un peu trop faible pour saisir toutes les subtilités de ce film complexe. Et les sous-titres italiens n’ont en rien aidé, vu que nous ne parlons pas un traitre mot de la langue de Dante…
(Notre note : ●●●●●○)

la mia classe - 2

Il va nous falloir prendre des cours. Tant mieux, dans La Mia classe, Valerio Mastandrea s’est reconverti en professeur d’italien…
Le film de Daniele Gaglianone ressemble, de par son dispositif, à Entre les murs. Il met en contact des vrais élèves avec un comédien professionnel (Mastandrea, donc) et les laisse improviser autour de thèmes imposés par le scénario. La différence, c’est qu’ici, les élèves en question ne sont pas des adolescents, mais des adultes de tout âge, et venant d’horizons très différents les uns des autres. Ils sont iraniens, égyptiens, ivoiriens, guinéens, russes,… Des immigrés qui ont quitté leur pays pour trouver une vie meilleure en Italie, et qui ont besoin d’apprendre la langue pour s’intégrer et obtenir un précieux permis de séjour.
La méthode du professeur consiste à lancer des sujets de discussion et à les inciter à en débattre, en italien. Et les sujets abordés ne sont pas anodins : l’importance du langage, la recherche d’emploi, les droits et les devoirs… Chacun a l’occasion d’intervenir et de donner sa conception des choses, avec sa propre expérience, sa propre culture. Et les échanges sont surtout l’occasion de raconter un peu de sa propre histoire, de se libérer un peu du poids de leurs passés douloureux.
On est ici bien loin des clichés xénophobes qui décrivent les immigrés comme des parasites. Ces hommes et ces femmes sont des êtres humains magnifiques, qui ont eu le courage de s’exiler et sont prêts à tout pour prendre un nouveau départ, loin de leurs racines, loin de leurs proches. Ils veulent travailler, s’intégrer, bénéficier des mêmes droits et des mêmes devoir que les citoyens italiens.
Le message humaniste du film est magnifiquement servi par les protagonistes non-professionnels et par Valerio Mastandrea, impeccable, une fois de plus, dans la peau de ce professeur plein d’empathie pour ses élèves.
Seul bémol à notre enthousiasme, le choix du réalisateur d’utiliser un dispositif de film dans le film. On le voit lui, et son équipe de tournage, donner des consignes à ses acteurs et orienter le scénario. Sans doute est-ce une façon de montrer au spectateur qu’il ne lui cache rien. Mais c’est à double tranchant, car les détracteurs du films utiliseront cet argument pour dénoncer justement le côté factice du film.
Mais le film, présenté dans le cadre de Venice Days, reste une belle surprise de ce festival.
(Notre note : ●●●●●○)

Des surprises, on espère qu’on en aura encore bien d’autres au cours des cinq prochains jours, avant que les jurys rendent leur verdict et que les lions rugissent.

A domani pour la suite de nos chroniques vénitiennes.

Ciao a tutti

 

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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