les fantômes d'ismael - 2Les fantômes d’Ismaël, ce sont avant tout ceux d’Arnaud Desplechin.

Déjà, on retrouve certains de ses personnages habituels, où leurs déclinaisons, même s’il faut un temps pour resituer qui est qui dans la galaxie intime de Desplechin, l’univers mythologique qu’il a constitué à travers sa filmographie. D’une oeuvre à l’autre, le personnage central est presque toujours un alter-ego du réalisateur, incarné par Emmanuel Salinger ou Mathieu Amalric. Le plus souvent, il s’agit de Paul Dedalus (Comment je me suis disputé, Trois souvenirs de ma jeunesse, Un Conte de Nöel) ou d’Ismaël Vuillard (héros de Rois & Reines, dont ce nouveau film constitue clairement le prolongement).
Ici, la situation est assez claire : Ismaël Vuillard est un cinéaste qui écrit un film sur la vie, réelle ou fantasmée, de son frère, rebaptisé Ivan Dédalus (Louis Garrel, dont le grand-père était une figure marquante de… Rois & Reines).

Le quadragénaire essaie de finaliser son script, mais est perturbé par les appels nocturnes réguliers de Bloom (Laszlo Szabo), son ex beau-père. Depuis quelques e vieil homme fait des cauchemars récurrents à propos de sa fille Carlotta (Marion Cotillard), l’ex-femme d’Ismaël, qui les a abandonnés vingt ans auparavant et n’a plus donné signe de vie depuis. Pour éviter d’être assaillis par les souvenirs et les remords, Ismaël part se mettre au vert au bord de la mer, dans sa maison de vacances, avec sa compagne Sylvia (Charlotte Gainsbourg).
Il est pourtant rattrapé par le passé quand Carlotta apparaît sur la plage, bien vivante et désireuse de le récupérer, comme si de rien n’était. Ismaël, dont l’équilibre mental a toujours été précaire, vit mal ce retour improbable. Il tente de s’appuyer sur Sylvia qui, bien qu’astronome de métier, a plus souvent les pieds sur terre que lui. Mais sa compagne semble avoir elle-même beaucoup de peine à surmonter sa jalousie vis-à-vis de l’encombrante revenante, sortie d’outre-tombe – ou d’on ne sait où – pour lui dérober Ismaël. Elle semble remettre leur histoire en question et, au fil des jours, semble prête à l’abandonner avant qu’il ne le fasse.
La situation affecte son travail et fait évoluer son script vers encore plus de mystère et d’angoisse. Elle pourrait même le pousser à tout plaquer, à son tour, pour partir à l’aventure ou sombrer dans la folie qui le guettait depuis des années.

Relations de couples torturées, affres de la création artistique, histoires de famille compliquées, deuil impossible, douleur de l’absence, peur de vieillir ou de mourir, peur de basculer dans la folie ou, au contraire d’être trop sage, trop sérieux… On retrouve, condensés dans le même scénario, dans ces intrigues entrelacées, tous les thèmes des précédents films de Desplechin, toutes ses obsessions habituelles, entre éléments autobiographiques, fantasmes et auto-psychanalyse.

On y trouve aussi trace de ses principales influences artistiques.
Si, dans sa note d’intention, le cinéaste évoque le peintre Jackson Pollock – « Cinq films compressés en un seul, comme les nus de Pollock », dont parle aussi Ismaël dans le récit – et l’influence de Huit et demi ou de Providence pour le point de départ du script, on pense, nous, à Ingmar Bergman, pour la fine étude psychologique des personnages, à l’autopsie de couples en crise, hantés par les ombres du passé, et surtout à Alfred Hitchcock, dont la silhouette imposante se retrouve dans toutes les strates du récit.
Il y a déjà l’intrigue tournant autour d’Ivan Dedalus, homme qui en savait trop tout en ne comprenant rien, dandy dilettante devenu espion malgré lui et mêlé à une curieuse intrigue.
Il y a aussi la réapparition de Carlotta d’entre les morts, comme Kim Novak dans Sueurs froides. Elle porte d’ailleurs le même prénom que la femme dont l’héroïne contemplait le portrait, des heures durant, dans le chef d’œuvre de Hitchcock. Son retour provoque le même vertige existentiel chez Ismaël que, jadis, la réapparition de Judy/Madeleine chez James Stewart.
Enfin, le cinéaste filme les étreintes d’Ismaël et Sylvia ou Carlotta d’aussi près que le couple Cary Grant/Ingrid Bergman dans Les Enchaînés.

Mais, bien que très présentes, ces références n’écrasent jamais le style particulier du cinéaste. Que l’on ne s’y trompe pas, il s’agit bien d’un film d’Arnaud Desplechin. On reconnaît bien sa patte, sa façon de filmer, élégante et subtile, son sens du cadre ultra-précis, ses dialogues ciselés, qui donnent de sublimes joutes verbales entre les protagonistes du film, le côté gentiment décalé de son personnage principal, éternel adolescent qui brûle sa vie en refusant de grandir ou, au contraire, jeune adulte ayant croulé trop vite, trop tôt, sous le poids des pertes, des deuils et des blessures amoureuses.

Disons-le clairement, ceux qui détestent d’habitude ce genre de cinéma Art & Essai français, « bavard et nombriliste », n’aimeront probablement pas plus ce nouvel opus, malgré son intrigue à tiroirs et ses nombreuses touches d’humour, quasi burlesques.
En revanche, les habitués suivront avec délectation les nouvelles mésaventures de Paul Dedalus/Ismael Vuillard, et se réjouiront sans doute du dénouement du film, apaisé, pur et lumineux, où le personnage se voit offrir la perspective d’une nouvelle vie, débarrassé, pour un temps, de ses fantômes et de ses vieux démons. Un moment de bonheur suspendu dans un monde de plus en plus dur et brutal, et une très belle ouverture pour ce 70ème Festival de Cannes.


Les Fantômes d’Ismaël
Les Fantômes d’Ismaël
Réalisateur : Arnaud Desplechin
Avec : Mathieu Amalric, Marion Cotillard, Charlotte Gainsbourg, Louis Garrel, Hippolyte Girardot, Laszlo Szabo, Alba Rohrwächer
Origine : France
Genre : Art & Essai français sous influence hitchcokienne, bergmanienne et fellinienne
Durée : 1h50
date de sortie France : 17/05/2017
Contrepoint critique : La Croix

 

REVIEW OVERVIEW
Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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