Réveil pénible… Trois petites heures de sommeil et déjà, il fallait reprendre d’assaut le palais des festivals, pour la projection du nouveau film de Bertrand Tavernier, La Princesse de Montpensier. Un drame historique en costumes, librement inspiré de la nouvelle de Madame de Lafayette, qui nous plonge pendant près de 2h20 dans la France du XVIème siècle, juste avant le règne de la Reine Margot.

La princesse de Montpensier - 2

Habituellement, ce genre de drame historique classique n’est pas ma tasse de thé, mais il faut reconnaître que cette histoire passionnelle dont l’enjeu est une belle jeune femme qui affole les sens de plusieurs figures de la noblesse de l’époque, du Duc de guise au frère du Roi de France, non seulement ne m’a pas ennuyé – ce qui, après une nuit aussi courte, était une gageure – mais en plus, m’a plutôt plu, de par l’élégance de sa mise en scène, ample et généreuse. En revanche, je ne sais pas si mes oreilles étaient encore pleine du “Kaboom!” de Gregg Araki ou quoi, mais j’ai trouvé le son assez médiocre, et certains dialogues assez peu audibles. Et le jeu des acteurs est assez inégal. Si Lambert Wilson et Gaspar Ulliel sont très bien, respectivement en Comte de Chabannes et en Henri de Guise, et que Mélanie Thierry est plutôt convaincante, d’autres performances sont plus discutables, comme celles de Grégoire Leprince-Ringuet, Raphaël Personnaz, ou Philippe Magnan – qui joue toujours de la même façon, c’est agaçant à la longue… Je ne le vois pas en candidat pour la palme, mais ça reste de la belle ouvrage…

un homme qui crie - 2

Autre film en sélection officielle, Un homme qui crie de Mahamat-Saleh Haroun, premier film tchadien à avoir les honneurs de la compétition officielle. Il s’agit d’un beau film, très librement inspiré de “Cahier d’un retour au pays natal” d’Aimé Césaire. Il y est question, non pas de “négritude”, mais des problèmes contemporains rencontrés par les peuples des pays d’Afrique Noire aujourd’hui décolonisés. L’impérialisme économique a supplanté l’impérialisme des nations, les pays sont gouvernés par des régimes instables et sont constamment secoués par des guerres ethniques et tribales. Plus besoin de l’homme blanc pour semer la mort et la désolation. Confrontés à famines et misère, les populations noires s’entretuent pour une vie à peine meilleure.
Mais c’est aussi un film sur le temps qui passe, la vieillesse et la mort, et sur une émouvante relation père-fils.
Il est évident que le cinéaste a quelque peu manqué de moyens pour réaliser son film, mais la qualité de la mise en scène, qui nous offre quelques plans magnifiques, est indéniable. Une bonne surprise, mais qui ne fera pas, autant le préciser, le bonheur des amateurs de films d’action survitaminée…

Pour certains, La Princesse de Montpensier et Un homme qui crie sont des films trop classiques, trop “académiques”. Peut-être, mais ça fait du bien, parfois, de voir des films comme cela, sobre et sans chichis. Parce que la Quinzaine des réalisateurs, bonjour l’angoisse…
Pour être sélectionné dans cette section parallèle, j’ai l’impression qu’il suffit d’avoir une idée un peu originale, fut-elle absurde, et de monter un film autour, sans trop se soucier du résultat final.

Prenez La Casa Muda, par exemple. Le concept, c’est de réaliser un film d’horreur genre Le projet Blair Witch, en un seul plan-séquence de 75 mn, avec un appareil-photo numérique… Pourquoi pas… 
C’est vrai que techniquement, c’est assez réussi. Le mouvement de la caméra est fluide, les effets de style joliment utilisés – les miroirs, notamment, sont intelligemment exploités. On devrait être totalement enthousiastes. Sauf que non… parce que le cinéaste a oublié que pour faire un film de genre, il faut un minimum de scénario, et que celui-ci soit crédible, tant qu’à faire. Ce n’est pas du tout le cas de La Casa Muda, qui a en plus le mauvais goût de nous faire croire par un panneau introductif qu’il s’agit d’une “histoire vraie”. En gros, il s’agit d’un Paranormal activity, le mouvement en plus… C’est déjà ça, mais ça ne donne pas un grand film, loin de là !

La Casa Muda - 2

Du coup, je n’ai pas trop eu envie de voir Le quattro volte, dont la spécificité est d’être sans dialogue, sans musique, et se boucle en ne filmant que des animaux et des objets. Je suis peut-être bourré de préjugés, mais voir des chèvres et des chaises en plan fixe pendant trente minutes, désolé mais sans moi…

En revanche, j’ai vu Cleveland contre Wall Street de Jean-Stéphane Bron. Un autre film-concept : un procès fictif tiré d’un dépôt de plainte bien réel, lui, et faisant intervenir de vrais témoins, juges et avocats. Le conseil municipal de Cleveland et des associations d’habitants avaient attaqué les banques responsables, d’après eux, de la grave crise immobilière qui a touché les quartiers les plus défavorisés de la ville, avant même que Wall Street ne s’effondre. Le vrai procès n’a évidemment jamais eu lieu, les organismes bancaires s’étant mobilisés pour empêcher toute poursuite et éviter que d’autres villes ne s’engouffrent dans cette brèche judiciaire. En revanche, le cinéaste a réussi à les convaincre de jouer le jeu de ce faux procès, sans risque de condamnation… 
Le film pointe un certain nombre d’aberrations et le manque de contrôles des marchés ayant permis à certaines compagnies financières de s’enrichir sur le dos des habitants les plus pauvres, en leur proposant des crédits hypothécaires apparemment avantageux – les fameuses “subprimes” – en fait de véritables pièges les conduisant à la perte de leurs maisons. Intelligemment, Jean-Stéphane Bron n’a pas réalisé un film trop partial, trop lourdement démonstratif. Même si on devine aisément auquel des deux camps va sa préférence, le cinéaste suisse laisse chaque partie développer ses arguments, et les confronte aux images des quartiers entièrement sinistrés, à la détresse des habitants expulsés. Il signe ainsi un film subtilement engagé et politique, au sens noble du terme…

Sur le même thème, on notera que la sélection officielle présentait aujourd’hui un documentaire consacré aux tenants et aboutissants de la Crise économique, et apparemment bien accueilli par le public qui l’a vu: Inside Job de Charles Ferguson. 

cleveland vs wall street - 2

L’autre thème du jour, c’était le développement des nouvelles technologies et les univers virtuels. Après Chatroom avant-hier,un nouveau film de la section Un Certain Regard abordait le sujet avec R U there ?, dans lequel un gamer professionnel en compétition dans un pays asiatique et une jeune femme adepte du monde virtuel “Second life” se rencontre et entament une sorte de relation sentimentale compliquée, car ils n’ont plus l’habitude des contacts réels. Le film comporte de bonnes idées de mise en scène, notamment un jeu subtil sur les reflets, mais n’a rien de transcendant non plus… 

Dans L’autre monde, de Gilles Marchand, présenté en séance de minuit, Louise Bourgoin est adepte d’un jeu online assez sombre, “Black Hole”, qui semble lui donner des envies de suicide… Son comportement étrange et sa sensualité attirent irrésistiblement le personnage joué par Grégoire Leprince-Ringuet (encore lui !) et l’entraînent dans une véritable descente aux enfers… 
Virtuelle, comme la qualité du film…  L’idée de départ du film était pourtant bonne, mais à l’arrivée, le scénario n’accouche que d’un thriller très banal et mollasson, échouant à exploiter la noirceur et le côté érotique sulfureux qui aurait pu être associé à l’intrigue… Dommage…   

l'autre monde - 3

Un mot rapide sur les autres films présentés aujourd’hui : Jia Zhang Ke semble avoir séduit le public de la salle Debussy (Un certain regard) avec son nouveau film I wish I knew, dans lequel, à l’instar de son précédent film 24 City, il mêle fiction et base documentaire forte autour de l’histoire de Shangaï
Pas d’écho pour le film hongrois Pal Adrienn qui avait l’air intéressant…
Enfin à la Semaine de la critique étaient présenté deux films : Copacabana, une comédie de Marc Fitoussi dont Isabelle Huppert tient le rôle principal et Armadillo de Janus Metz, une plongée dans le conflit afghan, via la confrontation entre un groupe de soldat de l’ONU et d’une population hostile. Deux univers radicalement opposés…

Bon, sur ces belles paroles, je file me coucher… La nuit va encore être courte et il faut être en forme pour le nouveau film d’Iñarritu, demain matin à 8h30…  Ce pourrait bien être LE film de ce 63ème festival…

Cannes 2010 bandeau

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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