HeliDans Los Bastardos, son précédent film, le cinéaste mexicain Amat Escalante avait privilégié une lente montée en tension avant de nous asséner sa scène-choc, éclair de violence au milieu d’une oeuvre au rythme plutôt contemplatif. Son nouveau long-métrage, Heli n’attend pas aussi longtemps pour nous faire froid dans le dos. La première séquence se déroule dans un pick-up en mouvement. A l’intérieur, six hommes en treillis et rangers, veillant sur deux corps étendus à l’arrière du véhicule, ligotés et bâillonnés. Au bout de quelques minutes, le pick-up s’arrête. Les six types portent l’un des deux corps jusqu’en haut d’un pont, le pendent haut et court et abandonnent là son cadavre, pantalon baissé…
Le ton est donné : Heli ne va pas être une partie de plaisir mais un film brutal, traumatisant.

La seconde séquence  semble pourtant plus douce. On découvre le personnage principal du film, Heli, en train de répondre à une enquête de recensement. On apprend qu’il travaille dans une usine automobile près de la frontière, pour un salaire dérisoire. Mais au moins, il a la chance d’avoir un travail. De même, la maison de deux pièces qu’il occupe en bordure du désert est minuscule, mais elle suffit à abriter son épouse, leur bébé, son père sans emploi et sa jeune soeur de douze ans. On ressent, en filigrane, un autre type de violence. Une violence sociale.

On fait ensuite connaissance avec le petit ami d’Estella, Beto, un garçon de 17 ans, qui reçoit une formation martiale dans l’espoir de devenir policier. L’entraînement est rude physiquement, mais aussi psychologiquement, car les adolescents sont régulièrement brimés et humiliés par leurs “formateurs”. On tourne encore et toujours autour de la violence. Violence morale cette fois.

Le cinéaste décline ensuite d’autres types de violence : politique, policière, domestique, verbale, sexuelle… Un panorama exhaustif et glaçant…
Mais le pire reste encore à venir. Beto s’empare de deux kilos de cocaïne, rescapés d’une saisie de drogue massive par les forces de l’ordre et demande à Estella de les planquer chez elle en attendant qu’il trouve quelqu’un à qui les refourguer. Heli trouve les deux paquets et les détruit. Mais les propriétaires de la marchandise finissent par remonter la piste jusqu’à Beto, puis jusqu’à Heli et sa famille.
Débute alors un long et éprouvant calvaire…

Les âmes sensibles auront compris qu’elles peuvent s’abstenir. Le film va effectivement assez loin dans la représentation de la violence à l’écran. Point culminant de cette barbarie? Une scène de torture quasi-insoutenable, qui provoquera probablement un exode massif des spectateurs les moins endurcis.
Certains trouveront que le cinéaste va trop loin, qu’il verse dans la provocation gratuite en nous confrontant directement à l’horreur.  
Mais il faut bien comprendre la démarche du réalisateur. Il a besoin de nous entraîner de force dans cet univers pour nous ouvrir les yeux sur la situation de son pays. Car ce qui choque, dans le film, c’est autant la brutalité des scènes que la banalisation de cette violence. La brutalité éclate le plus souvent en plein jour, en pleine lumière, pratiquement aux yeux de tous.
Comme si la société mexicaine avait accepté le fait que cette violence fasse partie intégrante de sa culture. Les plus jeunes baignent d’ailleurs dans cette barbarie et répètent les gestes de leurs aînés, perpétuant cette tradition de criminalité et de sauvagerie.

Heli - 2

Ils perdent de toute façon très tôt leur innocence. Le destin d’Estella est en cela emblématique. A douze ans, la jeune fille est déjà confrontée au désir des hommes et songe déjà au mariage. La femme d’Heli n’a pas l’air beaucoup plus âgée qu’elle. Heli lui même semble assez jeune. Il est pourtant déjà chef de famille et présente des signes d’usure liés à son travail à l’usine…

Le constat est terrible. Et la fin du film, un peu plus paisible, ne parvient pas à dissiper le malaise que le film a fait naître en nous.
On commence à avoir l’habitude. On sait désormais que le cinéma d’Amat Escalante n’est pas un cinéma plaisant et fédérateur, mais un cinéma puissant, intense et dérangeant. Il faut cela, parfois, pour provoquer la réflexion et générer le débat…

Notre note : ●●●●● 

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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