Tout commence par un long plan-séquence, tourné dans les rues de Paris, dans les années 1960… Une voiture fait le pari de traverser Paris en un temps record, celui d’une bobine de film 35mm. Celle chargée dans la caméra qui filme la scène, du point de vue du conducteur…
Evidemment, un tel exploit ne pourrait être réalisé sans excès de vitesse, écarts de conduite, infractions au code de la route, sans prise de risque maximale, sans danger constant d’accident ou de sortie de route…
Au volant de la voiture et derrière la caméra, il y a un jeune réalisateur nommé Claude Lelouch, qui aura une carrière semblable à cet acte fou : des dérapages (plus ou moins contrôlés), des accélérations fulgurantes et quelques coups de frein qui n’arriveront pas à stopper sa course en avant vers le public et une certaine idée de l’art cinématographique…

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C’est donc tout naturellement que le cinéaste a choisi cette bobine pour ouvrir D’un film à l’autre, un documentaire qu’il a réalisé pour célébrer ses cinquante ans de carrière, et autant d’années d’existence de sa société de production, Les films 13. Une oeuvre-confession dans laquelle il revient sans tabous sur une filmographie riche d’une quarantaine de longs-métrages, dont quelques titres très célèbres…

L’exercice était périlleux. Lelouch risquait de paraître un peu trop égocentrique en revenant sur les films de sa vie, ou pire, autosatisfait, et de s’attirer ainsi les foudres de ses détracteurs – et ils sont assez nombreux, dans le Landerneau de la cinéphilie hexagonale.
Mais voilà, quoi qu’on en dise, cet homme est une figure marquante du septième art français – et du septième art tout court – un des rares frenchies a avoir gagné un oscar à Hollywood (en fait, il a même raflé deux statuettes) et la Palme d’or à Cannes. Et à voir ainsi retracée toute sa carrière, on s’aperçoit, bouche bée, qu’il  Il a travaillé avec les plus grands noms du cinéma français, plus quelques stars étrangères.
Jugez plutôt : Michèle Morgan, Catherine Deneuve, Annie Girardot, Anouk Aimée, Geneviève Bujold, Farrah Fawcett et Sharon Stone !!!  Jean-Paul Belmondo, Charles Denner, Jean-Louis Trintignant, Lino Ventura, Serge Reggiani, James Caan, Jeremy Irons et tant d’autres qu’il est impossible de les citer tous…

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Impressionnant, non?
Et que dire de certaines scènes, devenues cultes et reprises dans le documentaire, comme les chabadabadas amoureux de Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée sur la plage de Deauville, ou la scène sous la tente de Tout ça pour ça, quand un Fabrice Luchini déchaîné tente de pousser un couple à exécuter un acte sexuel sous ses yeux ou encore la scène d’Itinéraire d’un enfant gâté où Belmondo apprend à Anconina à ne plus paraître étonné ?
Sans compter que c’est dans un de ses films, L’Aventure, c’est l’aventure, qu’Aldo Maccione a fait la plus belle démonstration de sa célèbre démarche de latin lover… Si ça, ce n’est pas la classe…

Lelouch est un grand directeur d’acteurs et un cinéaste souvent inspiré, à la fois avant-gardiste et héritier du cinéma populaire français, celui d’avant la Nouvelle vague…
Mais c’est avant tout un véritable cinglé de cinéma, un fondu de pelloche, un amoureux de l’image et de la mise en scène, qui aime à communiquer sa passion. Il connaît suffisamment les ficelles du métier pour pouvoir en parler, toujours avec cette liberté de ton qu’il a toujours farouchement défendue – et qui lui a valu quelques inimitiés (de la part des grands pontes du système hollywoodien, qu’il a refusé de rejoindre, ou des auteurs de la Nouvelle Vague, dont il s’est désolidarisé, ce qui lui a valu des critiques assassines dans Les Cahiers du Cinéma, pendant des années…).
Enfin, l’homme n’a jamais hésité à aller vers le public, quitte à recevoir ses échecs en pleine figure… Tout le monde n’a pas ce cran-là…

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Bref, c’est un véritable plaisir que de l’écouter revenir sur cinquante ans d’une carrière extrêmement riche, tant sur le plan de la réalisation que de la production. Dans cette branche d’activité, seul le Molière d’Ariane Mnouchkine est évoqué, mais on sait que Lelouch a courageusement produit un film-expérimental de Stéphane Brizé ou le premier long, également assez expérimental, de Bernard Werber…
Fort de son expérience, du recul qu’il peut se permettre d’avoir sur sa propre carrière, le cinéaste revient avec humilité sur ses plus grands succès et décortique ses échecs avec lucidité, admettant des erreurs et des maladresses, ou regrettant que le public ne l’ait pas suivi sur certains films (Edith & Marcel, entres autres…).

Le voyage au sein de sa biographie et de sa filmographie est à peu près chronologique.
Il commence par le commencement : la rencontre de ses parents dans un cinéma, comme il se doit, cheek-to-cheek devant un film de Fred Astaire et Ginger Rogers – ceux-là mêmes qui lui remettront, trente ans plus tard, l’oscar du meilleur scénario pour Un homme et une femme, pour la plus grande fierté de sa mère.
La scène sera rejouée, bien plus tard, par Zinedine Soualem et Audrey Dana dans son court pour l’anthologie Chacun son cinéma, « Cinéma de Boulevard »…
Au passage, on a ainsi la confirmation de la forte part d’autobiographie contenue dans ce dernier film. Le petit garçon qui a échappé à la déportation pendant l’occupation en passant ses journées caché dans les salles obscures, c’était bien le petit Claude Lelouch. Tout comme l’adolescent tombé amoureux de l’art cinématographique – et des mouvements de caméra alambiqués – après un voyage en URSS où il a vu Mikhail Kalatozov tourner Quand passent les cigognes.
Un déclic, une révélation pour ce jeune homme déjà fasciné par l’image…

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Lelouch parle de ses premiers pas en tant que cinéaste: Autodidacte, il commet toutes les erreurs du débutant et reconnaît que son premier long, Le propre de l’homme a mérité l’accueil désastreux que lui ont réservé le public et la critique – les Cahiers du Cinéma avaient d’ailleurs écrit une phrase amusante “Claude Lelouch : retenez bien ce nom, vous n’en entendrez plus jamais parler”.
Il est sauvé par la réalisation de scopitones, ces ancêtres du clip qui faisaient fureur dans les années 1960 et réussit ainsi à renflouer les caisses de sa société de production qui vivotera ainsi jusqu’au succès phénoménal de Un homme et une femme, sur lequel Lelouch va pouvoir surfer pendant une bonne partie de sa carrière…

La suite de sa filmographie ressemble à des montagnes russes. Le cinéaste a alterné périodes fastes, avec de grands succès publics (L’aventure c’est l’aventure, Les Uns et les autres) et passages à vide, avec des bides retentissants (Edith & Marcel, Un homme et une femme, vingt ans déjà). Dans D’un film à l’autre, il parle de toutes les étapes de sa carrière avec le même discernement, la même sagesse, reconnaissant certains choix malheureux mais assumant pleinement ses erreurs.

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Car la grande force de Claude Lelouch, c’est d’avoir toujours su se servir de ses échecs comme d’un moteur pour aller de l’avant, pour corriger le tir au film suivant.
Quand il se lance dans l’inutile suite d’Un homme et une femme, il veut mettre trop de choses dedans, cherche la complication. La mise en abîme, les mouvements de caméra alambiqués,… c’est too much . Le public ne suit pas? Il fait un film plus “simple”, plus linéaire et s’appuyant pleinement sur les acteurs : Attention bandits. Et renoue avec le succès…
Quand il fait une dépression, à la fin des années 1980, il envisage de tout plaquer  pour faire le tour du monde. Mais finalement, il utilise l’énergie de ce projet pour en faire un film : Itinéraire d’un enfant gâté… Immense succès public et critique qui permettra à Lelouch de faire tout ce qu’il voudra dans les années 1990.
Y compris des films ambitieux techniquement et thématiquement, qui accentueront encore le fossé entre ses détracteurs et ses fans (La Belle histoire, Les Misérables du XXème siècle). De cette période, il met en avant un film qui semble lui tenir plus à coeur que les autres : Hasards et coïncidences (ça tombe bien, c’est aussi l’un de ceux que nous préférons dans sa belle filmographie).

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Les années 2000 sont marquées par une série d’échecs retentissants, dont le plus marquant est le bide de son projet de trilogie chorale sur le “Genre Humain” (Les Parisiens, le Courage d’aimer) qui, malgré la gratuité des projections, ne trouvera pas son public…  Certains auraient jeté l’éponge. Pas Lelouch…

Il trouve encore des ressources pour se lancer dans un “petit” polar, filmé sous un pseudonyme pour brouiller les pistes.
C’est Roman de gare, un de ses meilleurs films… Le succès est une fois de plus au bout, ce qui lui permet de financer Ces amours-là

Ce petit manège pourrait durer éternellement. Le cinéaste sait tirer profit de ses faux pas comme de ses succès pour continuer, encore et toujours, de faire les films qu’il a envie de faire, en se donnant les moyens d’aller au bout de ses rêves ou en contournant les obstacles avec toujours autant d’enthousiasme et de passion.
Et franchement, on espère que cela continuera encore un petit moment…

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Nous recommandons fortement aux fans de Claude Lelouch ce documentaire rondement mené, qui livre pas mal d’anecdotes sur les films et revient sur certaines scènes-clé de l’univers lelouchien…
Mais nous le recommandons aussi à tous ceux qui n’en sont pas fans. Déjà parce que cette visite guidée de son oeuvre permet de l’appréhender sous un angle différent. Ensuite parce que c’est une formidable leçon de cinéma, un vrai bonheur pour tout amateur de septième art,…
On peut ne pas aimer ses films, ou ne pas tout aimer de sa filmographie, mais l’homme est tellement entier, tellement passionné et tellement passionnant que l’on ne peut qu’être conquis par sa personnalité attachante.
Et si cela ne suffit pas, vous vous laisserez peut-être séduire par la perspective de voir des documents d’archives aussi rares que les dernières images de Patrick Dewaere avant son suicide, en 1982, prises pendant la préparation d’Edith & Marcel, dont il devait jouer le rôle principal…

De quelque façon qu’on l’aborde, D’un film à l’autre est un film intéressant et captivant, à découvrir d’urgence sur grand écran, histoire de fêter dignement les cinquante ans des “Films 13” et de célébrer la longévité d’un grand Monsieur du Cinéma…

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D'un film à l'autre D’un film à l’autre
D’un film à l’autre

Réalisateur : Claude Lelouch
Avec : Claude Lelouch, Anouk Aimée, Annie Girardot, Jean-Paul Belmondo, Jean-Louis Trintignant, Lino Ventura,…
Origine : France
Genre : Leçon de cinéma
Durée : 1h44
Date de sortie France : 13/04/2011
Note pour ce film : ●●●●●

contrepoint critique chez :  Les Cahiers du cinéma
(ô surprise…)

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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