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De quoi ça parle?

D’un vieux berger Sarde qui voit son monde s’effondrer, au sens propre comme au figuré.
Le dénouement de cette tragédie familiale est annoncé dès le début du film. Assandira, une bergerie isolée au coeur de la Sardaigne, vient d’être dévorée par les flammes. La pluie qui s’est mise à tomber à grosses gouttes a éteint les braises, mais ne peut étouffer l’inextinguible feu intérieur qui ronge Costantino, l’ancien propriétaire du domaine. Ce dernier a vu son fils Mario périr dans l’incendie et se sent rongé par la culpabilité. Alors que les carabinieri essaient de comprendre ce qui a pu se passer dans ce lieu à priori paisible, il se remémore les évènements qui ont provoqué le drame.

Pourquoi on s’enflamme (un peu) pour le film ?

Parce que la construction du récit, tirée d’un roman de Giulio Angioni (1), est assez maligne. L’intrigue multiplie les pistes pouvant éventuellement expliquer pourquoi Assandira a été dévorée par les flammes, emportant la vie de Mario.
A l’origine, il y a la décision de Mario de revenir dans son village natal. Costantino ne comprend pas cette décision. Il a travaillé toute sa vie pour offrir à son fils un avenir meilleur, avoir l’occasion de partir dans un pays étranger et y construire sa vie, et voilà qu’il revient pour reprendre la bergerie familiale, laissée à l’abandon depuis qu’il a pris sa retraite.
Puis on apprend que la décision a été soufflée par l’épouse Allemande de Mario, Grete, qui veut retaper les lieux pour en faire une sorte de gîte touristique. Mario ne va devenir réellement berger, mais proposer une image du métier pittoresque et idéalisée, une simple attraction pour les visiteurs en mal d’authenticité. Le couple réussit à convaincre Costantino de les aider en reprenant du service, juste le temps que les touristes prennent des photos avec lui et pour être garant des traditions Sardes pendant les attractions. Là encore, le vieil homme a beaucoup de mal à trouver sa place dans ce dispositif qui ébranle son mode de vie ancestral. Il trouve que tout est fait en dépit du bon sens, que cette parodie du métier n’est bonne ni pour l’image des bergers, ni pour les animaux de la ferme. Et il est gêné par cette façon de gagner de l’argent facilement, alors que les bergers et les paysans ont toujours sué sang et eau pour assurer la survie de leurs exploitations. On se dit que le vieil homme a peut-être fini par craquer et mis un terme à cette mascarade, ou qu’un autre habitant du village, jaloux du succès de l’initiative de Mario et Grete ou hostile à ce changement, a décidé de faire brûler Assandira.
Mais l’incendie n’est peut-être pas lié aux lieux mais aux personnes.Visait-il à se venger de Mario, qui avait des relations tendues avec certains employés? Ou de Grete, qui affiche par moment une nature provocante et manipulatrice?
A moins que l’explication ne soit à chercher ailleurs, dans un secret de famille assez honteux liant Costantino, Grete et Mario, une malédiction digne des tragédies antiques…

Ce qui est intéressant, ici, au-delà de la résolution de l’intrigue, c’est comment le personnage de Costantino, vieil homme humble, travailleur, respectueux des traditions, voit peu à peu tout ce qui constituait sa vie partir en fumée. Il se retrouve envahi par son fils et sa belle-fille, exposé comme un bibelot, photographié comme une bête curieuse. Tout ce à quoi il croyait, sa vie de berger humble et travailleur, son respect des traditions, se retrouve piétiné par des jeunes blancs-becs qui gagnent plus en quelques mois que lui en une existence complète. Il se retrouve humilié, manipulé, pris au piège par sa propre famille. Son honneur, son sens de la morale sont également mis à mal par des évènements qu’il jugent contre-nature. Finalement, il perdra tout. Sa bergerie, sa propriété, son fils et toute perspective d’avenir. On peut difficilement faire plus noir et plus désespéré.

Le film peut aussi compter sur ses comédiens, épatants, à commencer par Gavino Ledda, qui livre une performance subtile, tout en frustration et en douleur contenue, dans le rôle de Costantino, et Anna König, qui incarne la troublante et insaisissable Grete.
La mise en scène de Salvatore Mereu, en revanche, reste un peu trop sage pour donner au film l’ampleur qu’il aurait pu avoir. Mais au moins a-t-elle le mérite de trouver le bon format, le ton et le style adéquats pour raconter cette intrigue bien ficelée. Ici, passé la scène inaugurale, le film ne baigne pas dans cette atmosphère déprimante et pesante qui nimbe la plupart des films de cette 77ème Mostra de Venise. La noirceur ne vient pas d’effets de mise en scène lourdingue, mais du récit lui-même et des personnages. On peut préférer cela à un film comme Amants, à la mise en scène léchée, mais qui sonne bien trop faux pour convaincre.

(1) : “Assandira” de Giulio Angioni – éd.Sellerio (pas de traduction française disponible pour le moment)

Autre avis sur le film

“This is Mereu’s most ambitious and complex film, bolstered by long sequence shots which lend greater authenticity to the story and its protagonist”
(Camillo De Marco – Cineuropa)

”Più lucidità e consapevolezza avrebbero giovato.”
(“On aurait aimé un peu plus de clarté”)

(Federico Pontiggia – Cinematografico)

Crédits photos : Viacolvento

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Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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