MILA__APPLES__Affpro[Film d’ouverture de la section Orizzonti]

De quoi ça parle?

D’un homme qui se réveille dans un bus en Grèce, sans savoir d’où il vient ni où il va, et surtout, sans savoir qui il est. Il n’a aucun papier d’identité sur lui, aucune clé, rien qui permette de le ramener à sa vie d’avant.
Les médecins pensent qu’il est, comme bien d’autres, frappé par la curieuse épidémie d’amnésies qui sévit le pays. Lors de son séjour à l’hôpital, les médecins essaient de stimuler sa mémoire, mais l’homme ne progresse pas. Aucun souvenir ne lui revient. Le seul élément acquis est qu’il apprécie le goût des pommes.
Comme aucune personne ne semble le rechercher et qu’il y a peu de chances pour que sa mémoire reviennent, les médecins l’inscrivent à un programme de réadaptation pour commencer une nouvelle vie. Chaque jour, l’homme reçoit des instructions. Il doit accomplir des tâches plus ou moins simples, comme essayer de faire du vélo, aller voir un film au cinéma, rencontrer des personnes. Il semble d’abord suivre ce protocole assez mécaniquement

Pourquoi on s’en souviendra ?

Parce que l’idée directrice, autour d’un amnésique engagé dans un programme de reconstruction personnelle, est assez maligne et brillante. On est vite intrigués par ce point de départ singulier et le personnage central, dont on se demande vite s’il est amnésique ou s’il simule son état pour bénéficier d’un nouveau départ. C’est suffisant pour nous permettre de nous attacher au personnage et  d’avoir envie de connaître la suite de ses péripéties.
On est d’autant plus curieux et attirés par le film qu’il ressemble beaucoup aux premiers longs-métrages de Yorgos Lanthimo, dont Christos Nikou a été l’assistant (1). La façon de décortiquer des relations humaines mises à mal par une atmosphère froide, inhospitalière et désincarnée évoque un peu Canine, mais aussi Alps et The Lobster. Le personnage principal est d’ailleurs aussi paumé que Colin Farrel dans The Lobster, croise comme lui des gens qui semblent agir de façon mécanique, et doit accomplir une épreuve d’empathie qui rappelle un peu les actions de la société secrète de Alps.

Cependant, Apples ne possède pas, hélas, la puissance politique, l’humour féroce et la maestria des oeuvres de Lanthimos. A partir de cette trame narrative, le cinéaste aurait pu emprunter bien des chemins. Il y avait matière à une oeuvre forte sur l’identité et ce qui nous définit en tant qu’êtres humains, surtout dans le contexte de la Grèce contemporaine, qui vit sous tutelle de la communauté européenne et est en première ligne pour l’accueil des flux migratoires venus d’Afrique et du Moyen-Orient. On pense à un moment que le film va aller dans cette direction, que le protagoniste est en fait un migrant qui se fait passer pour amnésique pour démarrer une nouvelle vie. Mais ici, la critique politique est moins précise. Le cinéaste se contente de railler le programme de réadaptation social mis en place par l’hôpital, où tous les participants se voient assigner des tâches rigoureusement similaires, souvent absurdes et humainement douteuses. Comment se forger une identité propre quand on fait exactement la même chose que les autres. Comment s’attacher à une personne plutôt qu’une autre quand elles sont rigoureusement identiques ? Au-delà de ça, à condition de faire un gros effort pour lire entre les lignes, on peut y voir une critique de la Grèce actuelle, qui voit son identité menacée par sa coûteuse participation à l’Union Européenne, par le mode de vie occidental et capitaliste dans son ensemble.

Mais cet aspect politique n’est pas ce qui semble intéresser le plus le cinéaste. S’il est bien question de nouveau départ, de reconstruction, de réapprentissage des relations sociales et du goût de vivre, cela s’effectue avant tout à l’échelle de son personnage. L’auteur préfère évoluer sur une veine intimiste, feutrée, permettant de laisser toute la place aux émotions humaines. Dans la manière d’aborder le sujet, on est finalement plus proche du Uberto Pasolini de Une belle fin que du cinéma de Yorgos Lanthimos. Cela suffit à donner un film attachant, où la beauté de la vie prend le dessus sur l’atmosphère froide et clinique de l’hôpital, et c’est cette satisfaction qui l’emporte sur la frustration  de ne pas avoir vu le grand film politique qu’Apples aurait pu être.

Autres points de vue sur le film

“La section Orizzonti aura un standard élevé à maintenir après s’être ouverte sur la projection du délicieux premier film à l’humour pince-sans-rire de Christos Nikou”
(Kaleem Aftab – Cineuropa)

”Il regista greco dipinge dunque un ritratto freddo del reale e, forse, sembra suggerirci, il passato al quale ci viene chiesto di non rivolgere più lo sguardo potrebbe invece contenere alcune risposte importanti ai dilemmi del nostro tempo”
(“Le cinéaste Grec dresse un portrait froid du réel et semble suggérer que le passé que l’on voudrait laisser derrière nous pourrait plutôt contenir les réponses importantes aux dilemmes de notre temps.”)
(Daniele Sacchi – Critical eye)

Prix à l’horizon chez Orizzonti ?

Un prix du scénario ne serait pas immérité. L’acteur principal, Aris Servetalis, pourrait aussi glaner un prix d’interprétation.

(1) : sur le tournage de Canine

Crédit photos : Bartosz Swiniarski

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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