Rude journée à la Mostra, pour la mi-parcours de cette édition 2014.
Le temps a viré à la grisaille et à la pluie, faisant sensiblement chuter le moral des festivaliers. Et le climat des films du jour n’a guère été plus clément, avec, au choix des oeuvres d’un académisme plombant ou des trips cinématographiques expérimentaux abscons.
Seul rayon de soleil dans cette journée globalement décevante, la présence de Frances McDormand pour l’hommage que lui rend le festival et la présentation d’Olive Kitteridge, une minisérie qu’elle a produite et interprétée pour HBO.

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”Il Giovane Favoloso” de Mario Martone (Compétition Officielle)

Première déception de la journée, ce long, trop long biopic sur le poète et philosophe italien Giacomo Leopardi.
Le film raconte comment Giacomo Leopardi, souffrant très tôt d’un début d’infirmité l’empêchant de vivre une enfance normale, s’est focalisé sur ses études. Son père, Monaldo, possédait une impressionnante bibliothèque grâce à laquelle le jeune Leopardi a pu s’initier à l’oeuvre des grands philosophes grecs et latins.
Mais au bout d’un moment, Giacomo s’est senti à l’étroit dans la propriété familiale, à Recanati. Il sentait qu’il ne progressait plus, n’était plus en accord avec les idées politiques, religieuses et philosophiques de sa famille, avait envie de voir le Monde. Il a dû attendre longtemps avant que son père ne consente à le laisser partir à Rome, où il a enfin pu faire évoluer ses idées et son style, au gré des rencontres. Mais son existence a constamment été perturbée par la maladie et le manque de ressources économiques, jusqu’à sa mort à Naples, à l’âge de 38 ans.

Pour réussir à transposer à l’écran la finesse de ses textes et la profondeur de sa pensée, en avance sur son temps, il aurait fallu faire preuve d’un peu plus d’audace dans la mise en scène, bousculer les règles narratives, jouer sur la forme, l’esthétique du film, comme Jane Campion dans Un ange à ma table ou Bright star, où utiliser l’intégralité du cadre à la façon d’un Peter Greenaway. Hélas, le cinéaste, Mario Martone, a opté pour une narration linéaire, une mise en scène d’un classicisme total, sans folie, sans génie, sans grand intérêt, et mise tout sur la performance de l’acteur principal, Elio Germano. On peut effectivement saluer son travail, car il est vrai qu’il est de tout les plans, et porte quasiment le film à lui seul. Mais on peut aussi trouver qu’il en fait un peu trop, notamment dans la dernière partie, quand l’écrivain voit sa santé se dégrader et se recroqueville de plus en plus sur lui même/ A ce moment-là, il franchit à plusieurs reprises la frontière séparant la performance enthousiasmante du cabotinage éhonté.
On avoue volontiers que nous ne sommes pas très clients de ce genre de biographie cinématographique, mais quand même, nous nous sommes profondément ennuyés devant cette accumulation de saynètes racontant les moments-clés de la vie de ce “jeune fabuleux”.

Les spectateurs italiens ont apparemment été plus enthousiastes, offrant à l’équipe du film une longue salve d’applaudissements à l’issue de la projection. Peut-être faut-il maîtriser la langue de Dante ou mieux connaître l’importance de Leopardi pour apprécier véritablement ce film…

Notre note :

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”Tsili” d’Amos Gitaï

Deuxième déception, le nouveau long-métrage d’Amos Gitaï, Tsili. On avait beaucoup aimé son film précédent, Ana Arabia, présenté l’an passé à la Mostra, mais nous n’avons pas du tout accroché à cette expérience cinématographique terriblement ennuyeuse.
Le film commence pourtant par une jolie séquence. Une jeune femme exécute une danse désarticulée, un ballet sur fond noir censé figurer ce que nous allons voir ensuite : le combat d’une jeune femme Juive pour sa survie, en plein pendant le génocide commis par les allemands.
Par la suite, ça se corse… Le cinéaste filme l’errance de la jeune femme, perdue dans la forêt, et chaque plan s’étire jusqu’à la limite du supportable. On a la désagréable impression qu’il essaie de tenir la durée d’un long-métrage avec les arguments pour un simple court…
On voit la jeune femme cueillir des baies, casser des branchages pour se faire une sorte de hutte, faire du feu… Ou plutôt on les voit, puisque deux actrices semblent jouer le même personnage. On a la désagréable impression que le cinéaste essaie de rendre compliquée une histoire finalement assez simple…
L’arrivée d’un homme, Marek, fugitif Juif, lui aussi, n’arrange rien. On n’arrive pas à comprendre si cette apparition est un fantasme, une hallucination, une réminiscence du passé. Et à vrai dire, on ne cherche pas vraiment à en savoir plus, tant le propos du film est abscons. Au moins, cette irruption d’un nouveau personnage permet d’inclure quelques dialogues, aussi indigents soient-ils, et induit une légère tension, pendant quelques minutes, avant que l’on se laisse à nouveau terrasser par le pouvoir lénifiant des images. Gitaï a ensuite la bonne idée de nous réveiller en poussant la musique à fond. Un violoniste joue un air yiddish traditionnel pour signifier l’exode des survivants vers l’état d’Israël. S’ensuit une dernière partie en plan fixe et en monologues, racontant de manière plus précise l’histoire de Tsili, l’héroïne, et comment elle a réussi à échapper aux camps de concentration, contrairement aux autres membres de sa famille.
On ne peut pas en vouloir à Amos Gitaï d’oser des voies narratives différentes, et de proposer d’autres expériences cinématographiques aux spectateurs, mais on aurait aimé être un minimum touchés par cette histoire, ou au moins éprouver un peu des émotions de Tsili durant sa longue échappée. C’est sûrement ce que Gitaï a essayé de communiquer en étirant ainsi le temps, mais hélas, c’est raté. Le résultat est insupportable, mais pas pour les bonnes raisons.

Notre note :

nobi - 2

“Nobi. Fires on the plain” de Shinya Tsukamoto

Dans Fires on the plain, on suit l’errance d’un soldat japonais dans la jungle philippine, à la fin de la seconde guerre mondiale. La suite de Tsili?? Non, l’adaptation d’un roman de Shohei Ooka, datant de 1951, et le remake du film qu’en a tiré Kon Ichikawa en 1959. Mais il est vrai que Shinya Tsukamoto, comme Amos Gitaï, a choisi de bousculer les règles de la narration classique pour livrer sa version du récit original. Il y greffé ses propres obsessions, insérant des plans fous de chairs brûlées et mutilées,  et l’a transformé en une sorte de trip cauchemardesque, où il est bien difficile de distinguer ce qui est de l’ordre de la réalité, du fantasme, des hallucinations liées à la fièvre ou des souvenirs traumatisants.

Tsukamoto interprète lui-même le personnage central, Tamura, un soldat atteint de tuberculose et mis à l’écart par le reste de la troupe. Son supérieur l’envoie se faire soigner à l’infirmerie. Mais la minuscule unité médicale a d’autres cas plus urgents à gérer. Les blessés sont légion et les conditions de travail sont éprouvantes. Après plusieurs allers-retours entre l’infirmerie et le campement, Tamura se retrouve pris dans un bombardement des troupes américaines, et est contraint de fuir. Au cours de son périple, il va croiser d’autres soldats japonais et subir d’autres attaques, dont il sort chaque fois miraculeusement indemne.
Ce dispositif permet au cinéaste de nous plonger directement au coeur du conflit, et de nous donner à voir toute l’horreur de la guerre. On ressent ainsi les mêmes vertiges que Tamura, les mêmes angoisses. On ressent sa faim, sa solitude, ses dilemmes moraux, sa culpabilité pour les actes barbares qu’il a lui-même commis… Les images et la bande-son communiquent un sentiment d’urgence, en même temps que l’imminence de la fin.
Ces partis-pris de mise en scène ne plairont probablement pas à tout le monde. Ils rendent parfois la narration confuse, difficile à suivre. Et les images en caméra au poing, tremblantes, qui donnent rapidement le tournis, n’arrangent rien. Cependant, rarement un film de guerre n’aura été aussi proche de ce que les soldats ont dû éprouver, seuls face à la barbarie de la guerre.

Comme le film de 1959, Nobi, fires on the plain est une oeuvre difficilement supportable, tant sur le fond que sur la forme. C’est un film inconfortable qui secoue, bouleverse, agresse les sens, qui suscite le malaise en confrontant les spectateurs à des comportements humains inadmissibles et à des transgressions de tabous… Il faut peut-être cela pour marquer durablement les esprits et faire en sorte que les erreurs du passé soit répétées encore et encore… Aura-t-il marqué le jury? En tout cas, il aura eu le mérite de susciter le débat et la polémique, mettant un peu d’animation dans cette journée de festival assez morne.

Notre note :

”NDE (Near Death Experience)” de Benoît Delépine et Gustave Kervern (Orizzonti)

Encore un drôle d’objet dans la section Orizzonti… Le nouveau film du duo Delépine/Kervern suit l’errance d’un type dépressif, Paul, incarné par l’écrivain Michel Houellebecq en milieu naturel… Paul est employé dans une société de télécommunications. Son métier l’emmerde profondément, mais il lui permet de rester loin de chez lui.  Car sa famille aussi l’emmerde. Le seul moment où il est à peu près heureux, c’est au bistrot, où il laisse l’alcool lui embrumer l’esprit et oublier la médiocrité de sa vie.
Un jour, après le travail, il décide d’enfourcher son vélo et de partir en promenade dans les montagnes avoisinantes, avec l’intention de se donner la mort. Mais il n’arrive pas à franchir le pas. En attendant, il laisse son esprit vagabonder, réfléchissant à la vacuité de l’existence et pestant contre ces temps modernes où les individus sont encore moins libres qu’avant…

Voilà pour le concept : Michel Houellebecq, en tenue de cycliste, se promenant en montagne en philosophant à coups de petites piques cyniques. Et c’est tout…
Autant dire qu’il faut vraiment s’accrocher pour supporter cet objet filmique non-identifié ennuyeux, à la mélancolie contagieuse.  Surtout si vous ne supportez pas Houellebecq, ou si vous n’aimez pas les images vidéo granuleuses type caméscope au cinéma…
Au vu de l’accueil glacial réservé par de la salle, le film devrait difficilement trouve son public.  Mais personne ne pourra reprocher à Kervern et Delépine de ne pas prendre de risques en matière de mise en scène. Ils ont le mérite de proposer quelque chose d’atypique et d’aller au bout de leur démarche.
NDE s’inscrit de toute façon pleinement dans la logique de leur filmographie, composée d’oeuvres amères, mélancoliques, portant un regard désabusé sur les choses. Après s’être attaqués aux problèmes du handicap, de la retraite, des patrons-voyous qui délocalisent et génèrent chômage et pauvreté, de la société de consommation, il parlent de la profonde dépression du Monde. Mais, alors que les marginaux de Louise-Michel, Mammuth ou du Grand Soir se battaient pour survivre, Paul, le héros de NDE, a décidé de lâcher prise. Ce pessimisme ambiant, à peine contrecarré par une ou deux embardées loufoques, est tout à fait en phase avec le climat économique et social de notre époque, qui marque peut être le début de la fin…

Notre note :

Olive Kitteridge - 2

“Olive Kitteridge” de Lisa Chodolenko (Hors compétition)

Après tous ces films expérimentaux, les festivaliers ont pu souffler un peu avec Olive Kitteridge, une mini-série en quatre épisodes.
Cela dit, le ton n’était pas forcément beaucoup plus joyeux, puisque le prologue de la série montre l’héroïne, Olive Kitteridge (Frances McDormand) préparer… son suicide. Avec le premier épisode, on pense tout d’abord que l’intrigue va tourner autour d’un drame passionnel. Le mari d’Olive, Henry (Richard Jenkins) qui tient la pharmacie de la ville, est fatigué du caractère sec et sarcastique de son épouse. Il se prend d’affection pour sa jeune employée, Denise (Zoe Kazan), qui est douce, gentille et constamment souriante. Olive, de son côté, envisage de partir avec son collègue, professeur de littérature. Mais, dès le second épisode, on comprend que la série est surtout une chronique familiale étalée sur près de vingt-cinq ans, avec ce que cela suppose de difficultés, de drames, de joies et de complicité également. C’est aussi et surtout un formidable portrait de femme, qui permet à Frances McDormand de rappeler toute l’étendue de sa palette de jeu.
Car Olive Kitteridge est un personnage complexe, une femme à la fois forte, dure et autoritaire, qui prend les autres de haut, et une femme fragile, dépressive et hypersensible, capable d’élans de générosité  et d’amour surprenants.
Le scénario, issu du roman d’Elisabeth Strout, est une subtile variation sur les rapports de couple, la vie de famille, les relations humaines en général, mais aussi sur les choix et les regrets. Un vrai bonheur pour les acteurs, tous impeccables, de Frances McDormand, donc, à Bill Murray, en passant par Richard Jenkins, Zoe Kazan ou Johnn Gallagher. Et si la mise en scène de Lisa Chodolenko manque parfois d’ampleur, elle assure toutefois pleinement sa fonction narrative. L’ensemble constitue donc une belle surprise, que le public français devrait découvrir prochainement sur petit écran.

Notre note :

Parmi les autres films présentés sur le Lido, il y avait la version longue du Nymphomaniac  de Lars Von Trier (325 minutes de film au total), Dancing with Maria d’Ivan Gergolet et Villa Touma de Suha Arraf, tous deux présentés à la Semaine de la critique, Jackie & Ryan, une mignonne comédie romantique signée par Ami Canaan Mann, la fille de Michael Mann, dans la section Orizzonti, et l’étrange The Lack  à Venice Days.

Ciao et à demain pour la suite de nos chroniques vénitiennes, si l’ennui ne nous a pas terrassés d’ici là…
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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