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A l’occasion de la sortie du film Les Equilibristes, nous avons eu la chance de rencontrer, en compagnie d’une poignée d’autres journalistes du web et de la radio, son réalisateur, Ivano De Matteo.
L’homme, chaleureux et énergique, nous a parlé de son film avec passion, nous expliquant ses intentions et décortiquant sa façon de travailler avec les acteurs, sa mise en scène, son travail autour de la musique…
Une rencontre passionnante que nous vous retranscrivons ici en intégralité, ou presque. En espérant qu’elle vous donne envie de découvrir ce joli film, au sujet plus que jamais d’actualité.

 Comment comprendre le titre de votre film, “Les équilibristes”? Est-ce que vous voulez montrer la fragilité de la famille ou plutôt une fragilité économique, dans le contexte économique et social difficile de l’Italie actuelle?

Le terme “équilibristes” est celui qu’utilisent les assistants sociaux pour parler des gens qui sont dans la situation de mon personnage principal. Instables financièrement et sur le point de tomber au moindre coup de vent, à la moindre difficulté rencontrée. Donc oui, c’est plus pour désigner un équilibre économique qu’un équilibre familial. Mais dans mon film, l’éclatement de la famille est le domino qui fait écrouler tous les autres. C’est l’évènement qui provoque la chute du personnage central, Giulio.

Comment avez-vous préparé ce film? Avez-vous rencontré de personnes dans des situations similaires?

Oui. J’ai été en contact avec une association caritative. Par ce biais, j’ai pu croiser beaucoup de personnes qui sont ou ont été dans cette situation la. J’ai aussi fréquenté les soupes populaires. Mon personnage, Giulio est l’addition de plein de personnes que j’ai rencontrées.

Ce qui est intéressant,  c’est que vous avez choisi un personnage qui a déjà un travail, une famille, et qui ne se rend pas immédiatement compte qu’il est en train de tomber…

Cette remarque me fait plaisir, car c’est vraiment cela que je voulais raconter. On ne peut pas s’attendre à ce que pareil mésaventure arrive à une personne comme lui. Et lui non plus ne pouvait pas envisager une telle chose… Il pensait que tout allait bien et n’était pas prêt à affronter une situation pareille, qu’il ne connaissait pas ou qu’il ne connaissait qu’à travers les autres, les “clochards”. Avant, il n’était que spectateur et maintenant il se retrouve personnage principal de ce drame social… Il espère remonter, mais il attend en vain l’ascenseur. Il ne fait que descendre…


Le sujet principal du film, c’est la paupérisation des classes moyennes, non?

Absolument. La classe moyenne est aujourd’hui la plus vulnérable. Les individus qui en font partie peuvent rapidement et facilement devenir des “nouveaux pauvres”…
Je crois que dans les vingt dernières années, les hommes politiques ont fait croire à la classe moyenne – un réservoir électoral intéressant -  qu’elle vivait bien et qu’elle allait encore s’enrichir. Et qu’elle pouvait donc se permettre de consommer, d’acheter beaucoup de choses pour faire fonctionner l’économie du pays. Mais au bout d’un moment, il a fallu payer la facture. Beaucoup de gens avaient dépensé beaucoup plus que ce qu’ils ne gagnaient. Avec les crédits à la consommation, ils avaient en poche une sorte de monnaie virtuelle qu’ils ont rapidement dilapidée. Ils se sont surendettés et au bout d’un moment, ils n’ont plus réussi à rembourser. Les banques ont alors commencé à saisir les appartements, compliquant encore la situation des individus. C’est un cercle vicieux.

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C’est le problème de la société de consommation et des organismes de crédit…

Oui, il y a bien sûr un problème de modèle économique et social, mais ce qui est plus grave, c’est le conditionnement psychologique qui pousse les individus à ne plus avoir conscience de leurs capacités financières, de leur statut social. Beaucoup de gens n’ont pas conscience du coût de la vie et de leur position sur l’échelle sociale.
Avant, c’était plus simple, la hiérarchie sociale était plus structurée.  Il y avait le prolétariat, la classe moyenne, la petite bourgeoisie, la moyenne bourgeoisie, la haute bourgeoisie et l’aristocratie. Maintenant, le fossé se creuse entre les plus riches et les plus pauvres, et la frontière est plus floue entre classes moyennes et les classes populaires. Avant, la classe sociale la plus basses était la classe ouvrière, composée essentiellement de travailleurs immigrés. Maintenant, il n’y a plus beaucoup d’écart avec les employés, les petits fonctionnaires…
Il y a 30 ans, un poste fixe de fonctionnaire d’État payé 1 250 000 lires était un poste que tout le monde enviait. Aujourd’hui, le même poste permet de gagner 1200 € par mois. Certes il y a toujours la sécurité de l’emploi, mais ce n’est plus un travail qui permette d’avoir un confort de vie suffisant.
De nos jours, avec 1200 €, on n’arrive plus à vivre tout à fait correctement, surtout avec une famille à charge et beaucoup de dépenses à régler. Le budget moyen d’une famille est estimé à 2000 €.  
Dans mon film, le personnage gagne 1200 €. Sa femme travaille à mi-temps, cela leur fait fait 1700 €/mois. Ils sont donc déjà dans un situation compliquée et précaire…
La séparation ne fait qu’accentuer ce problème.


Dans le film, il y a une phrase qui m’a marqué : « Le divorce, c’est pour les riches »…

Oui, c’est pour Berlusconi, sûrement… La Republica a écrit un article faisant le parallèle entre mon film et le divorce de Berlusconi. Hé bien, Veronica Lario ne connaîtra très probablement pas le même sort que le personnage joué par Valerio Mastandrea…
Cette phrase, je ne l’ai pas inventée. C’est une phrase que quelqu’un m’a dite. Le divorce est quelque chose que les gens modestes ne peuvent pas se permettre.  Déjà parce qu’il faut payer les avocats, mais aussi et surtout parce que la famille se divise et que les frais sont doublés, avec deux vies à gérer, deux logements… A un moment du film, Giulio dit à sa femme “Je ne peux pas tout payer deux fois”. Il doit payer sa propre vie et participer aux frais de fonctionnement de sa famille. Or avec ses 1200 € mensuels, c’est insuffisant.
C’est pour cela que près de 200 000 divorcés Italiens – ce sont les statistiques officielles – dorment dans leur voiture. Et qu’il y a aussi 300 000 personnes qui vivent séparés au sein de la même maison. Comme dit un autre personnage à Giulio “Tu devrais retourner à la maison, dormir sur le canapé et essayer progressivement de te réconcilier avec ta femme. Sinon, tu vas vraiment tomber dans un océan de merde”.
Mais c’est aussi une situation qui est aussi très délicate, car si on vit chaque jour auprès d’une personne avec qui on ne s’entend pas, c’est source de disputes et de conflits. Les couples s‘affrontent souvent violemment, verbalement ou physiquement, jusqu’à commettre l’irréparable, parfois. On estime qu’en 2012, une centaine de femmes ont été tuées par leur mari suite à une situation de ce type.
Ces situations sont terribles aussi pour les enfants, témoins de ces déchirements familiaux.


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Dans votre film, les jeunes sont justement des personnages extrêmement positifs, même s’ils ont la volonté de fuir leur pays et de partir à l’étranger.

Après, c’est quelque chose d’assez courant d’entendre des jeunes exprimer leur ras-le-bol contre cette société où rien ne fonctionne et il est aussi normal qu’ils aient envie de partir découvrir d’autres horizons, de partir à l’étranger voir si la vie y est meilleure. Et ce, même si c’est probablement la même merde en France, en Pologne ou ailleurs…
Mais la jeune fille symbolise la fougue adolescente, l’énergie, la soif de liberté et de découverte. Et le petit garçon, c’est l’innocence. Ils représentent la  future génération et l’espoir d’un changement de société, plus juste, plus égalitaire…
Cela dit, dans mon film, les enfants sont surtout là pour compliquer davantage la situation de Giulio. Ils occasionnent des souffrances supplémentaires, des dépenses supplémentaires. Comme Giulio a envie de faire plaisir à ses enfants, malgré ses difficultés, il s’endette au-delà du raisonnable pour financer l’appareil dentaire du petit ou le voyage de l’aînée…
Après, ils sont aussi ce qui l’aide à tenir, ils retardent sa chute et lui permettront, peut-être, de remonter la pente…
Ce qui m’intéressait le plus, c’était le rapport entre le père et sa fille. J’ai plus travaillé le personnage de l’adolescente que celui du petit garçon, parce qu’elle est plus en âge de comprendre la réalité de la situation de son père et essayer d’y remédier.
Au-delà du constat de paupérisation des classes moyennes, j’ai voulu faire un film sur la dignité de l’homme, sur la capacité de communiquer dans la famille et avec les personnes qui nous entourent. L’incommunicabilité est l’un des sujets majeurs du film.

La mise en scène accentue cette sensation… 

Oui, c’est ce que j’ai cherché à faire. 
A la fin de sa chute, l’homme en vient à perdre la parole. Il erre comme un fantôme et personne ne le voit plus.
La cassure survient lors d’une autre scène. Il vient de se fâcher avec l’une des rares personnes qui l’aidait. Il participe à la fête de Noël du bureau. Mais il ne parle pas. La mise au point est sur lui et tout le monde est flou autour de lui, ce qui matérialise sa solitude. La scène suivante, il est encore muré dans le silence, la tête basse, lors du dîner avec sa femme, sa fille et le petit-ami de celle-ci. L’ombre de lui-même.
Il y a beaucoup de scènes où on le voit descendre des marches. Il descend tout le temps, ce qui symbolise sa descente aux enfers.  Les rares scènes où on le voit monter, il est filmé en contre-plongée, pour montrer à quel point il est écrasé. A un moment, on a presque l’impression de voir un rat se déplacer dans les bas-fonds de Rome…

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Vous montrez la ville sous un angle très différent de ce que l’on voit d’habitude dans les films…

Oui, j’ai voulu montrer un autre monde, très différent de la Rome du Colisée, la Rome touristique… C’est le monde des exclus, des pauvres, des sans-abris, des clandestins de la Gare Tiburtina. Sorti du confort en porcelaine qu’est le noyau familial, mon personnage se retrouve dans une réalité qu’il ne connaît pas, mais aussi dans une ville qu’il ne reconnaît plus. Une ville qui lui est étrangère, qui pourrait aussi bien être Paris ou Madrid, mais qui, pourtant, est bien cette ville dans laquelle il vivait, sans avoir conscience de la misère qu’elle abritait.
J’ai fait ce film avant tout pour montrer des choses qu’on ne montre pas habituellement, des choses qu’on ne dit pas, qu’on n’ose pas exprimer. Ce qui m’intéressait, c’était avant tout de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas.

Vous citez Madrid, Paris et Rome… Effectivement, votre sujet est assez universel…

Je ne sais pas si le phénomène est mondial, mais en tout cas, il existe en Europe. Cette situation a cours en Espagne, en Italie, en Grèce. D’ici quelques années, cela arrivera en France.

C’est déjà un peu le cas, hélas… En même temps, c’est un problème essentiellement urbain. Peut-être qu’en province, les gens sont un peu plus solidaires et que les problèmes sont différents…

Oui, bien sûr. Ce récit ne pouvait se passer qu’en milieu urbain, voire même dans une métropole. Parce que c’est dans les grandes villes qu’il y a le plus de problème de logement. Dans un petit village, il y a moins de problèmes pour se loger. Il y a moins de pénurie de logements et les tarifs sont beaucoup plus abordables.
Même en banlieue, les tarifs ont flambé. Avant, les prix des loyers étaient très bas, mais ils ont énormément augmenté au cours des dernières années. Des quartiers traditionnellement populaires, comme le quartier de San Lorenzo, sont devenus des quartiers bourgeois.
Bien sûr, mon personnage pourrait aller vivre à 70 km de Rome, mais cela occasionnerait des frais de transport et cela poserait problème pour aller voir ses enfants. Et puis, ce sont des zones où il y a des problèmes de toxicomanie, de délinquance, etc… Des choses qu’il n’est pas prêt à affronter. Ce serait comme prendre un animal et le sortir hors de son élément naturel… Donc c’est mieux pour lui de dormir dans une voiture. 
Non, évidemment, je n’aurais pas pu tourner cela dans un village de campagne. Comme je n’aurais pas pu raconter une histoire avec une vache et une chèvre dans la ville de Rome (rires).

La bella gente

“La Bella gente” était aussi une critique sociale, d’une certaine façon. Est-ce que votre cinéma a pour vocation de parler des dysfonctionnements de la société?

Oui, c’est le fil conducteur de mon oeuvre. Je considère “Les Equilibristes” comme une suite de “La Bella Gente”, ou du moins, comme un prolongement.
Dans ce film, je racontais une réalité bourgeoise. Là, je dépeins la réalité des classes moyennes. La différence est que dans “La Bella Gente”, c’est un élément extérieur qui perturbe le système  – une prostituée ukrainienne recueillie par un couple de bobos italiens – et que là, c’est l’inverse. C’est une personne sortie de son milieu qui découvre un autre monde. 
Le point de départ de “La Bella Gente”, c’était l’hypocrisie que l’on trouve en grattant les bons sentiments. Il montrait comment un élément extérieur pouvait malmener ces bonnes intentions et révéler la vraie nature des êtres…

C’est le principe du “Théorème” de Pasolini…

Effectivement, la presse a fait le parallèle entre les deux films. C’est flatteur. Je l’ai pris comme un compliment.  
Je suis parti d’une critique de la gauche bourgeoise italienne,  la “gauche caviar”, comme vous dites en France. Mais ce qui nous fascinait ma compagne et moi, quand nous avons écrit le scénario, c’était de nous demander ce que nous aurions fait à la place des personnages.
Au début, on pointe forcément un doigt accusateur sur ces personnages, mais on se rend compte qu’on pourrait aussi leur ressembler…  
A cette époque-là, j’ai adopté un chien dans un chenil. Un toutou mal en point, très maigre, avec une patte cassée. Mes enfants ont insisté pour le recueillir et moi aussi, j’avais envie de sauver ce chien. On l’a ramené à la maison. Au début, il avait peur, il ne marchait pas, il ne mangeait pas. Et puis, il s’est tranquilisé, il a beaucoup mangé, s’est remis à cavaler. Il a commencé à prendre ses aises, à faire pipi partout, à s’asseoir sur le canapé. Pour être plus clair : à me casser les bonbons (rires) Je n’en pouvais plus de ce chien. J’ai alors pensé à trois solutions : le ramener au chenil, l’abandonner sur le bord de l’autoroute ou escroquer un ami en lui proposant d’accueillir ce chien très sage et bien dressé (rires).
Je me suis rendu compte que si j’avais adopté ce chien, c’est parce qu’il était faible, et que je me sentais valorisé en le sauvant. Mais à partir du moment où il a commencé à aller mieux, à n’avoir plus de problème à la patte et à vivre sa vie en toute indépendance, j’étais inutile. Et le fait qu’il prenne ses aises m’a agacé.
C’est pareil dans “La Bella Gente”. Les bourgeois accueillent la prostituée en pensant l’aider, la sauver. Au début tout va bien, mais elle commence à prendre ses aises et ils se sentent inutiles, voire même agressés par l’intrusion de cette étrangère moins faible qu’elle ne le paraissait…  On accepte les autres jusqu’à un certain point…

Pour résumer, on pourrait dire qu’il est plus facile de donner que de partager…

Oui. Oh, c’est une belle phrase. Il faut que je la note!

Les equilibristes - 3

Vous vous définissez comme un cinéaste engagé?

Je ne sais pas. Mon film ne porte pas de jugement, c’est juste un constat. Je ne pense pas changer le monde avec mon film, ni changer les règles… Cela dit, après la sortie des “Equilibristes”, beaucoup d’associations se sont bougées. Elles ont ouvert une trentaine de maisons pour les pères divorcés, les “Maisons des papas”. C’est déjà ça…
Mais trente maisons pour 200 000 personnes, c’est insuffisant. Et pour bénéficier de ces maisons, il faut toucher moins de 7000 € par an. Quelqu’un comme Giulio n’y aurait toujours pas droit.

Dans “Les Equilibristes”, il y a un peu d’humour au début. Puis le film devient de plus en plus dramatique. Pourquoi ne pas avoir gardé le ton tragi-comique jusqu’au bout?

Parce que tout l’humour repose sur le personnage de Valerio Mastandrea. Quand il bascule dans la misère, il se replie sur lui-même et perd la parole. Il perd aussi son humour, son sens de la répartie. C’est bien pour cela que j’ai choisi cet acteur. J’avais besoin d’un clown, quelqu’un qui fasse rire les autres mais qui possède en même temps un talent dramatique, une grande force intérieure.

Je posais cette question surtout par rapport à la partie où le personnage est hébergé secrètement par un ami qui, à quarante ans, vit encore chez sa mère. Là, il y a un ton sarcastique, une satire sociale, qui évoquent les grandes tragi-comédie à l’italienne. Dans ces films-là, l’humour et la noirceur étaient entrelacés jusqu’au bout. Vous, vous axez votre récit sur une rupture de ton.

Oui, une rupture qui correspond au changement brutal de situation du personnage. Mais je ne considère pas du tout mon film comme une comédie. Je n’aime pas trop ces classifications, mais si je devais définir mon film, je dirais que fondamentalement, c’est un drame social.
Mon but est de mettre les spectateurs dans un certain confort grâce à l’humour, puis de les emmener vers le drame. Et cet humour, de surcroît, touche à des choses graves. Par exemple, le personnage du guichetier que personne ne comprend à cause de ses difficultés d’élocution peut prêter à sourire, mais on éprouve aussi un certain malaise, parce qu’on se moque d’une personne handicapée. De la même façon, dans “La Bella Gente”, je faisais rire à partir de répliques teintées d’un certain racisme…

Justement, c’étaient là les ressorts de la comédie italienne grinçante des années 1970

Oui, c’est vrai. Je reconnais volontiers adorer ces comédies des années 1960/1970, comme “Le Pigeon”. Mais ce n’est pas ce que je voulais faire avec ce film, ni avec “La Bella Gente”…

Ivano De Matteo - 1

Puisqu’on parle de vos goûts cinématographiques, est-ce que vous vous sentez proches de certains réalisateurs italiens contemporains ?

J’aime bien Matteo Garonne, même s’il fait des films très différents des miens. Je trouve son travail intéressant, tant sur le style que sur le travail avec les acteurs non-professionnels.
Mais le style de cinéma qui m’inspire est à chercher du côté d’Ettore Scola. Un cinéma qui est à la fois ancré dans le réel et la fantaisie, l’humour et le drame. On parlait de comédie italienne grinçante, et “Affreux, sales et méchants” est tout à fait le type de comédie que j’aimerais réaliser un jour.


Votre film fait aussi penser au cinéma néo-réaliste, notamment à “Umberto D.” et son personnage miséreux. 

Le contexte du néoréalisme était quand même différent. On était après-guerre, dans une société marquée par des années de dictature fasciste. Il y avait une vraie dimension politique et sociale dans ce film. Mais De Sica fait évidemment partie de mes inspirations. Il y a aussi un film de lui que j’aime beaucoup, “Il boom”, dans lequel Alberto Sordi vend un œil pour payer ses dettes. C’est une critique de la société de consommation et du “miracle économique” d’après-guerre.

Et est-ce qu’il y a des réalisateurs étrangers qui vous inspirent?

J’aime bien l’univers de Luis Bunuel.
J’aime aussi Tarantino. C’est un cinéma qui est très éloigné de mon propre univers, mais j’aime cette idée de mélanger les styles, la bande-dessinée et le film de genre, le cinéma d’art & essai…
Mais celui que j’aurais bien aimé être, c’est Kubrick. Parce que c’est quelqu’un qui a tout fait, de la comédie au drame, du film de guerre au film d’horreur, en passant par la science-fiction…
Sinon, plus dans mon registre, j’ai beaucoup aimé un film français qui est sorti l’an passé et qui a eu un prix au festival de Venise. L’histoire d’une femme qui dort dans sa voiture…

”Louise Wimmer”?

Oui, c’est ça! L’actrice était excellente! Très beau film…

Les equilibristes - 5

Comment se passe votre travail d’écriture? Vous écrivez avec votre compagne, je crois…

On commence par trouver une idée. Ca peut être la découverte d’un article dans “L’espresso”, comme pour “Les Equilibristes”. Ma femme écrit une ou deux pages pour définir le sujet du film et, de là, on développe quelques feuillets. C’est ma compagne qui écrit le premier jet, puis je travaille sur la partie psychologique des personnages tout en commençant à visualiser techniquement les scènes. Pour ‘Les équilibristes’, j’ai parlé avec des psychiatres et des psychologues pour comprendre quelles étaient les réactions des personnes qui se retrouvent ainsi détachées de leurs familles. Ca m’a permis de bien construire le personnage.
J’insiste sur cet aspect parce que ce qui m’a intéressé, c’est le changement physiologique et psychologique du personnage. J’ai beaucoup travaillé avec Valerio Mastandrea sur le changement du visage, sur la manière de marcher… On a travaillé avec un petit schéma qui reprend les étapes de sa transformation et l’évolution de son capital-sympathie chez le spectateur.
[Ivano De Matteo  prend une feuille et se met à dessiner une courbe en cloche, ascendante puis descendante]
Au début, tout va bien. On découvre un homme enjoué, père de famille aimant et employé exemplaire. C’est une personne joyeuse qui aime rire, plaisanter, chanter en français même s’il ne comprend pas les paroles… Là, on est dans une phase ascendante, on arrive au pic de sympathie du public pour le personnage. Jusque-là, on est plutôt dans la comédie, dans la légèreté, Je ne cherche pas à faire rire. Juste à montrer que c’est un homme ordinaire. Puis il arrive quelque chose à ce personnage, une rupture. Son visage de clown commence à changer, à se fermer un peu. Et il amorce sa descente. Avec la caméra, on commence à le suivre. A telle scène, une marque d’herpès apparaît, les traits se ferment de plus en plus. Il commence à parler avec une voix un peu plus rauque, commence à regarder vers le bas, à avoir la main qui bouge toute seule, ses épaules se resserrent. Il devient agressif avec les autres, avec ses amis, avec sa propre fille.  Il devient de moins en moins sympathique. Dans les dernières minutes, il est presque vaincu. Il ne parle plus, reste la tête baissée, recroquevillé sur lui-même… Ce sont toutes les étapes de sa transformation, soigneusement minutées. 
On n’a pas triché. A part pour la barbe, qu’on a faite un peu plus fournie… Pour lui donner un air plus terne, on a travaillé sans maquillage. Pour le regard fatigué, Valerio a essayé de ne pas dormir pour se mettre dans la même état que le personnage.
On l’a mis dans des situations identiques. Pour la scène du marché, nous sommes allés dans un vrai marché de fruits et légumes à 1h00 du matin. Il faisait vraiment froid. On l’a obligé à charger les fruits dans le camion. A un moment, il n’en pouvait vraiment plus. Ah! On l’a travaillé au corps! Comme on dresse un animal!

Ivano De Matteo - 3

Vous êtes mal placé pour parler de dressage, avec votre histoire de chien de tout à l’heure…

(rires) Non, rassurez-vous, je l’ai toujours ce chien! Et j’ai sauvé beaucoup d’autres chiens du chenil! J’en ai eu huit en tout! C’est dire si je les connais bien!Justement, j’ai travaillé avec Valerio sur l’attitude des chiens. En confiance, ils sont un peu fous, ils remuent la queue, lèvent les yeux vers l’homme. Mais si on les gronde ou on les chasse, ils repartent la queue entre les jambes et les oreilles baissées.  L’idée était de faire ressembler Valerio à un chien abandonné qui redevient sauvage.

Vous venez de parler de votre direction d’acteurs, pouvez-vous aussi nous parler de votre technique de mise en scène. Ce qui m’a frappé, c’est cette caméra très mobile, toujours en mouvement…

Oui, ça fait partie de mon style. J’aime bien bouger la caméra. Certains utilisent beaucoup la caméra fixe, statique. Ca peut aussi me plaire mais j’aime l’idée de me confondre avec la caméra, comme pour réaliser un documentaire. [il se lève et se déplace pour montrer sa façon de filmer]
La caméra c’est mon oeil. Et mon point de vue est aussi celui qui est imposé au spectateur. C’est comme si je disais au public, “mettez-vous derrière moi, on va suivre cet homme”. Mais on essaie de le suivre discrètement, sans qu’il nous voie. On cherche à épier ses faits et gestes à distance, avec des regards furtifs qui correspondent à mes mouvement de caméra.

Il paraît que vous écoutez aussi la musique au moment des prises, pour accompagner ces mouvements de caméra…

Oui, j’ai fait composer la musique avant le film. J’avais déjà une idée de la musique en écrivant le scénario. J’ai dit au compositeur que je voulais du piano et du violoncelle, quelque chose qui me rappelle Debussy ou un morceau un peu jazz, une balade… C’est ainsi qu’a été trouvé le thème principal. [il le fredonne].
On le faisait écouter aux acteurs, notamment à Valerio, pour qu’ils puissent se déplacer en suivant le rythme de la musique. De même, le caméraman et moi écoutions le morceau pendant la prise, un casque sur les oreilles.

Ce n’est pas banal, cette façon de travailler. D’habitude, la musique est composée d’après les images, et non l’inverse…

Oui. C’est rare. Sergio Leone travaillait comme ça, avec la musique diffusée pendant les prises. A l’époque, ça ne le gênait pas parce qu’il devait retravailler les dialogues au doublage. Aujourd’hui, on ne peut pas faire ça parce que cela empêche la prise de son directe. Le seul moment où on a diffusé la musique sur le lieu de tournage, avec des baffles, c’est pour la scène d’ouverture, le plan-séquence dans les archives, car là, il n’y a pas de dialogues…

Ivano De Matteo - 2

Vous l’aimez bien cette scène, non? Vous semblez lui donner beaucoup d’importance. C’est le le péché originel, celui qui fait tout basculer…

En fait, elle n’était pas dans le scénario. Simplement, je me suis dit qu’il fallait quand même expliquer la raison de la rupture du couple, quelque  chose qui expliquerait la situation. Un évènement qui se serait passé quelques mois auparavant et qui ne serait pas digéré. 
J’ai visité cet endroit, cette salle d’archives et j’ai tout de suite eu l’idée de cette scène. Techniquement, ça m’a fait plaisir de la réaliser. Ma caméra se promène au rythme de la musique, cherche le personnage, le trouve ou plutôt le surprend en train de faire l’amour avec sa collègue de travail et par pudeur, se retourne prestement. Toute la démarche du film est là. Suivre une personne, mais de façon discrète, pudique, respectueuse…
On en  comprendra la portée plus tard [il recommence à mimer le tournage]
Après une énième engueulade conjugale entre Giulio et sa femme, j’enchaîne avec une autre scène sans dialogues, utilisant en fond sonore le concert rock où joue la fille aînée. La caméra surprend la femme en train de pleurer dans les toilettes, par l’embrasure de la porte. L’homme est devant la télé, impassible, l’air triste. Au petit matin, il se réveille sur le canapé. On comprend qu’ils ne dorment plus ensemble, qu’entre eux, le malaise est profond et qu’il vient de l’adultère commis lors de la scène inaugurale… 

Quel sera le sujet de votre prochain film

La famille et les enfants. Et un contexte délicat…
Le ton sera assez similaire, plutôt dramatique, et tournera aussi autour de la métamorphose d’un personnage, un homme sympathique qui va le devenir beaucoup moins au cours du film… 
J’aimerais bien retravailler avec les mêmes acteurs, Valerio notamment.
Le tournage aura lieu cet été en Italie. On m’a proposé de le tourner en France, mais je ne parle pas votre langue… Dommage. Mais si j’arrive à apprendre, je tournerai mon sixième film ici…

Merci, Ivano De Matteo.

Entretien réalisé le 20 février dans les locaux de Bellissima films, à Paris, en compagnie de plusieurs intervenants de la presse radio ou du web.
Merci à Laetitia Antonietti et Oriana Buttacavoli, de Bellissima films, ainsi qu’à Clément Rébillat du Public système cinéma, pour l’organisation de cette rencontre

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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