Dans un de leurs précédents films, Good morning Babylon, les frères Taviani s’intéressaient au processus de création cinématographique en racontant l’histoire d’un tournage mythique – celui d’Intolérance de Griffith –  en insistant sur la création du décor, reconstitution en carton-pâte de la cité de Babylone.
Avec César doit mourir, ils s’intéressent cette fois à la création théâtrale, au jeu d’acteur et à la force de la mise en scène, dans une ambiance évoquant la grandeur et la décadence d’une autre cité antique, Rome.

Ils ont en effet passé six mois à filmer les répétitions et une représentation unique de la pièce de Shakespeare, “Jules César”. Unique car jouée une seule fois. Unique également de par son concept inhabituel, puisque les comédiens ont la particularité d’habiter tous ensemble, dans le quartier de haute sécurité d’une prison… romaine, justement, et qu’ils y purgent tous de lourdes peines pour trafic de drogue, association mafieuse ou meurtre.

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On les voit tout d’abord passer les auditions devant l’animateur chargé d’encadrer le projet. 
Tous font preuve d’un véritable talent d’acteur quand le metteur en scène leur demande de jouer le désespoir, la colère, l’inquiétude… Ils sont portés par une sorte d’énergie brute, une rage, un feu intérieur qui ne demande qu’à s’exprimer, une réelle volonté de s’investir dans cette création qui leur offre un moyen de sortir de leur cadre de vie gris et froid, de s’évader par la pensée, en se plongeant dans l’apprentissage de leur texte.

Le texte en question, évidemment, n’a pas été choisi par hasard non plus…
”Jules César”, c’est un récit de pouvoir et de tyrannie, de responsabilité et de lâcheté, de vengeance et de remords, d’oppression et de liberté, de crime et de châtiment… Des choses qui sont familières à ces détenus, parce qu’ils ont fauté et expient leurs crimes en prison, et aussi parce qu’ils ne rêvent que de liberté, loin des murs étouffants de leur cellule.

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A un moment, au début des répétitions, le metteur en scène dit à ses comédiens que les deux répliques de Brutus et Cassius sont les plus importantes du texte, car elles scellent la conspiration contre César et le destin des personnages. Ici, la réplique la plus importante est la réplique finale. Quand les détenus, une fois la pièce jouée et accueillie par des salves d’applaudissements, sont ramenés au quartier de haute sécurité, dans leurs cellules, ramenés à leur routine pénitentiaire déprimante, l’acteur qui joue Cassius, Cosimo Rega, s’adresse directement aux cinéastes – et au public : "Depuis que j’ai connu l’art, cette cellule est devenue une prison".
Par le théâtre, ces prisonniers se sont ouverts de nouvelles perspectives, ont grandi humainement et spirituellement. La pièce les a fait réfléchir à leur passé, à leur condition, à leur possible rédemption. Ils se sont aussi échappés, pour un temps de leur quotidien de reclus.

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C’est cela que veulent réussir à capter les Taviani. Ces moments de grâce où le prisonnier, l’acteur et le personnage ne font plus qu’un et où la fusion des trois entités les projette dans une autre dimension. Et pour se mettre au diapason, ils adoptent une mise en scène qui fusionne elle aussi trois composantes : documentaire, fiction et théâtre filmé, pour en faire quelque chose d’autre, de plus subtil.
Ce n’est nullement un documentaire classique. Il s’agit bien, au départ, de filmer un groupe de détenus s’essayant au théâtre. Mais il n’y a aucun commentaire, aucune interview des prisonniers, aucune considération sur le travail effectué par ces acteurs amateurs.
Juste la lecture du texte de Shakespeare, des répétitions à la représentation, et les scènes d’ouverture et de clôture.
Mais ce n’est pas non plus du théâtre filmé. La mise en scène des Taviani cherche constamment à sortir du cadre étriqué de la scène – et de la prison – pour donner justement un sentiment de liberté, d’évasion…

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Les détenus parviennent à s’échapper par le biais du texte, qui les glisse dans la peau d’un autre et qu’ils répètent dans différents endroits de la prison, plus variés que ceux qu’ils fréquentent en temps ordinaire. Les Taviani, eux, y parviennent en multipliant les angles de tournage, la recherche de lignes de fuite dans le paysage pourtant austère du centre de détention.
Le résultat est troublant, et le film n’est pas conventionnel. Il abolit les frontières séparant le documentaire de la fiction, le théâtre du cinéma. Mais aussi celles séparant la Rome Antique de l’Italie moderne.

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En effet, on pourrait aussi voir en César doit mourir un brûlot politique adressé aux gouvernants d’une Italie en crise, gangrénée par la corruption et longtemps laissée entre les mains d’un pouvoir déconnecté des aspirations du peuple : les tyrans finissent toujours par chuter et leurs empires finissent par sombrer…  Une dimension supplémentaire pour un film plus riche qu’il n’en avait l’air de prime abord, transcendé par le dispositif mis en place par les  cinéastes …

D’un format court (1h15) mais dense, porté par des acteurs amateurs assez bluffants, César doit mourir n’a pas volé son ours d’or du meilleur film à la dernière Berlinale. On est assez admiratifs de voir les frères les plus célèbres du cinéma transalpin conserver leur fraîcheur, à 80 ans révolus.

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Cesar doit mourir César doit mourir
Cesare deve morire

Réalisateurs : Paolo Taviani, Vittorio Taviani 
Avec : Cosimo Rega, Salvatore Striano, Giovanni Arcuri, Antonio Frasca, Juan Dario Bonetti, Rosario Majoran
Origine : Italie
Genre : Cesar et la manière 
Durée : 1h15

Date de sortie France : 17/10/2012
Note pour ce film : ●●●●●

Contrepoint critique : Sens Critique (FFred)

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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