antoinette dans les cevennes - affiche officielleLors de la fête de fin d’année de l’école, le chœur des enfants de CM2 entonne « Amoureuse », la chanson de Véronique Sanson, bientôt rejoint par professeure, Antoinette, dont la voix couvre bientôt celle des gamins. L’amoureuse en question, c’est elle. Elle n’est pas seulement l’institutrice de la petite Alice, elle est aussi la maîtresse de son Papa, Vladimir, avec qui elle s’apprête à passer une semaine d’ébats et de romance. Le hic, c’est que Vladimir ne peut plus se libérer. Son épouse, qui devait être absente, a changé de programme et il doit partir en famille pour une semaine de randonnée dans les Cévennes.
Antoinette est contrariée. Cette semaine constituait le seul moment où ils pouvaient se retrouver seuls, libres de vivre leur passion au grand jour, et peut-être de se préparer un avenir à deux. Car elle a conscience que cette fois-ci, elle a trouvé l’homme idéal, celui avec qui elle va faire sa vie, enfin! Hors de question de le laisser filer! Sur un coup de tête, elle décide d’effectuer le même parcours que son amant et débarque donc dans les Cévennes pour effectuer six jours de randonnée, plus de 120 kilomètres à marcher dans la nature avec un âne pour seul compagnon et dormir dans des dortoirs avec d’autres vacanciers sportifs.

Au gîte, tout le monde la regarde comme une bête curieuse. Elle est courageuse, cette parigote, qui n’a jamais randonné de sa vie – et encore moins marché avec un âne – pour se lancer dans une aventure de ce genre, sur les traces de l’écrivain Robert Louis Stevenson (1). Et elle est encore plus brave – ou inconsciente – de faire cela par amour pour un homme déjà pris. Oui, c’est de la folie de croire que « cet amour aura un lendemain » (2), comme le chantait Véronique Sanson. Et même à supposer qu’une chance existe, Vladimir sera–il vraiment heureux de la voir débarquer aussi près de son cocon familial? Et son épouse ? Sera-t-elle dupe de son petit manège ?

Vu le prix du séjour et les conditions d’hébergement, beaucoup auraient refait illico le trajet en sens inverse, avant de partir au bout du monde pour siroter des cocktails sur une plage paradisiaque. Mais Antoinette est têtue comme une mule. Elle ne veut pas dorer au soleil, mais adorer son Vladimir, être près de lui. SI pour cela elle doit randonner avec un âne, elle le fera. Elle choisit comme compagnon un âne gris prénommé Patrick. Une bête à priori douce et obéissante, mais qui va vite la faire tourner en bourrique et lui faire passer des vacances éprouvantes. Comment avancer quand votre monture refuse de bouger d’un iota, s’arrête tous les cent mètres pour brouter de l’herbe et reste sourde à toutes vos invectives, jurons et menaces ? “Patrick, à ce rythme-là, on va mettre vingt ans à la faire, cette rando!”, finit par lâcher Antoinette, épuisée.
Pourtant, au fil des jours, une jolie relation va se nouer entre Antoinette et son compagnon d’aventure. Elle lui raconte sa vie, ses malheurs, ses espoirs déçus et sa belle histoire avec Vladimir et, ô miracle, l’animal se met à trotter à ses côtés.

Dans ce désert de terre, d’herbe et de rocaille, Antoinette erre comme une aventurière de l’amour perdu, un cœur naufragé, plongé dans un océan de solitude, mais qui va réaliser au fur et à mesure de son périple, la possibilité d’une île, de son « il », celui qu’elle pourra garder comme un trésor, après des années de disette amoureuse et de vide sentimental. Patrick est en quelque sorte sa bouée de sauvetage. Sa présence silencieuse, dénuée de jugement – sauf quand il brait sur les gens dont la tête ne lui revient pas – et assez paisible vont l’aider à reprendre ses esprits, retrouver son équilibre et tracer son chemin vers des lendemains plus doux.

Antoinette dans les Cévennes  est un film plein de charme, qui peut s’appuyer sur un formidable duo. D’un côté, il y a cet âne gris, épatant de naturel. Bon, c’est normal quand on joue son propre rôle, mais d’habitude le naturel revient au galop quand vous le chassez et ici, c’est à très petit trot… De l’autre, la formidable Laure Calamy qui trouve enfin un rôle à la mesure de son talent : pétillant, gracieux, sexy, follement drôle et sacrément touchant. Les deux compagnons de route semblent assez complices et on s’attache très vite à eux et leur belle balade cévenole.

Mais le film bénéficie aussi de sa structure assez curieuse, qui joue avec les codes de la comédie romantique à la française, mais s’en écarte fréquemment pour aller visiter d’autres genres, d’autres contrées. Comme ses personnages, qui délaissent la plupart du temps le sentier balisé, se perdent sur des chemins de traverse pour mieux se retrouver, Caroline Vignal s’aventure sur d’autres terrains. Bien sûr, impossible de ne pas penser à un western face à ces images de grands espaces montagneux. Pas un western classique, ça non. Il n’y a pas de cowboys et d’indiens, juste des randonneurs fatigués et des propriétaires de gîte qui dansent sur le Mambo n°5. Ce n’est pas un western-spaghetti non plus. Il n’y a pas de fusillades, juste des cris, des insultes et des répliques qui sifflent comme des balles, pas de sang versé, juste les quelques larmes versées par notre Calamy-ty Jane préférée. Mais on retrouve des codes du genre, comme les héros qui s’en vont vers l’Ouest au soleil couchant – ou ailleurs, puisque “l’important n’est pas la destination, mais le chemin” – ou la présence sur la bande-originale d’une vieille chanson de cowboy – le “My Rifle, my pony and me” de Dean Martin dans Rio Bravo. En fait, c’est un western-pélardon, tout doux et tout fondant, avec une petite pointe de caractère, qui prend le temps de s’affiner, d’exhaler tout son arôme, de développer sa pointe de piquant. C’est aussi une belle virée dans le cinéma d’Art & essai français, évoquant un peu le Au hasard Balthazar de Robert Bresson et le cinéma pyrénéen des frères Larrieux. Mais c’est surtout à Rohmer que l’on pense, avec ce joli conte moral qui joue sur le contraste entre les images baignées de soleil et le vague-à-l’âme d’Antoinette. Il y a aussi une pointe de conte de fées quand l’héroïne se réveille dans la forêt, entourée d’une ménagerie à faire pâlir d’envie Blanche Neige. Parfois, la cinéaste flirte avec le thriller (pas longtemps, on vous rassure…), quand un randonneur à tête de psychopathe, mi-Norman Bates, mi-Dupont de Ligonnès (pardon à Marc Fraize, impeccable en randonneur-boulet) décide de tenir compagnie à Antoinette, femme seule constituant une proie facile. D’autres rencontres sont plus heureuses, comme celle avec une bande de motards, menée par un clone de Brando (Jean-Pierre Martins, parfait, comme toujours) plus romantique que blouson noir, prêt à emporter la sage professeure dans une folle équipée sauvage.

Bref, si Antoinette dans les Cévennes est une sympathique comédie romantique, toute en délicatesse, c’est aussi une vraie déclaration d’amour au septième art et une invitation au voyage. Rien d’étonnant à ce que les programmateurs du Festival de Cannes l’aient choisi pour intégrer la sélection officielle de l’édition 2020. Il aurait fait une belle ouverture pour la section “Un Certain Regard”, qui propose souvent des oeuvres offrant un regard différent sur le monde, s’amusant à abolir les frontières entre les genres. En tout cas, il constitue un beau film de rentrée, apte à attirer le grand public dans les salles tout en satisfaisant les cinéphiles exigeants. Brait-vo! Sabot bas!

(1) : L’écrivain écossais Robert Louis Stevenson, auteur de L’île au trésor, a lui aussi effectué cette randonnée avec une ânesse en 1878, après une déception amoureuse. Il a décrit son périple dans “Voyage avec un âne dans les Cévennes”/
(2) : Véronique Sanson “Amoureuse” © Piano blanc

Crédit photos : Copyright Julien Panié / CHAPKA FILMS / LA FILMERIE / FRANCE 3 CINEMA


Antoinette dans les Cévennes
Antoinette dans les Cévènnes
Réalisatrice : Caroline Vignal
Avec : Laure Calamy, Jazou, Benjamin Lavernhe, Olivia Côte, Lucia Sanchez, Marc Fraize, Jean-Pierre Martins, Marie Rivière, Louise Vidal
Origine : France
Genre : Western-pélardon, comédie romantique et film d’âne-ventures
Durée : 1h35
date de sortie France : 16/09/2020
Contrepoint critique :
“la volonté d’utiliser la nature d’une actrice exubérante (Laure Calamy) pour créer et nourrir un personnage « spontané » et « haut en couleur », guide à ce point tous les choix de scénario et de mise en scène que le personnage n’a jamais la chance d’exister par lui-même.”
(Jean-Christophe Ferrari – Transfuge)

LEAVE A REPLY