rester vertical - aff proAprès avoir séduit la Quinzaine des Réalisateurs avec Le Roi de l’évasion, puis Un Certain Regard avec L’Inconnu du Lac, Alain Guiraudie revient à Cannes par la grande porte, celle de la compétition officielle. Et on est heureux de constater que cette “promotion” n’a en rien altéré ce qui fait la singularité de son cinéma, subtil alliage de fable fantastique, de chronique naturaliste et d’autobiographie, audacieux, cru et plein d’humour.

Son nouveau long-métrage, Rester vertical, l’entraîne dans les Causses de Lozère, sur la terre de ses quasi-débuts cinématographiques.
Il y a quinze ans, dans Du Soleil pour les gueux, il suivait une jeune femme en quête d’animaux légendaires – les ounayes – et sa rencontre avec  un vieux berger.
Ici, il s’attache à Léo, un cinéaste qui pourrait être son alter-ego (son interprète, Damien Bonnard ressemble beaucoup à Alain Guiraudie jeune), qui part à la recherche du loup et tombe sur Marie, une jeune bergère charmante et pleine de caractère (India Hair). Il ne tarde pas à s’installer avec elle dans la ferme familiale tenue par le père de la jeune femme (Raphael Thiery). Et comme les deux amants ne passent pas leurs nuits à discuter de cinéma et d’élevage ovin, ils deviennent rapidement parents d’un petit garçon.

Cependant, Marie se retrouve en proie à un profond baby-blues et s’interroge sur sa relation avec Léo. Elle voyait dans cette idylle la possibilité de fuir le monde rural et sa condition précaire, mais Léo ne semble pas vraiment pressé de l’emmener loin d’ici. Pire, il semble ne pas vouloir réellement s’investir dans leur relation. Quand il part en ville pour chercher l’inspiration pour son prochain scénario, c’est surtout un prétexte pour la fuir. Sans doute a-t-elle senti que Léo ne peut s’empêcher d’être troublé par les hommes, comme le jeune homosexuel qui habite à quelques kilomètres de la bergerie.
Un jour, elle quitte le domicile, lui laissant gérer leur bébé tout seul. Léo se retrouve coincé. Il ne peut plus fuir ses responsabilités et doit assumer ses choix de vie. Cela ne lui déplaît pas. Il trouve dans la paternité un certain épanouissement. Mais comment réussir à travailler tout en élevant seul l’enfant, comment survivre sans revenus et presque sans domicile?

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A partir de cette trame plutôt réaliste, et que l’on devine partiellement autobiographique, Guiraudie fait bifurquer le récit dans une sorte de fuite onirique, dans laquelle le personnage est poursuivi par ses fantasmes, ses obsessions et ses obligations. Il alterne des séquences absurdes, souvent assez irrésistibles – comme celles avec la thérapeute/rebouteuse qui cherche à le reconnecter à la nature, ou les échanges entre Léo et un vieillard irascible au langage fleuri – avec des moments plus dramatiques et quelques scènes qui, sans chercher à choquer le spectateur, n’hésitent pas à bousculer les conventions. Comme dans ses films précédents, le cinéaste ose une approche assez crue et directe de la sexualité, qu’elle soit homo- ou hétérosexuelle. Il montre des choses que la pudeur impose souvent de laisser hors champ, comme cette scène d’accouchement filmée quasiment en gros plan. Il aborde enfin des sujets “tabous” comme le baby-blues, la sexualité des seniors, l’euthanasie, le suicide-assisté, les rapports entre Eros et Thanatos.
Le résultat est aussi fascinant que déroutant, d’autant que le cinéaste n’a pas cherché à donner si facilement les clés de son oeuvre.

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Ainsi, le film n’est pas porteur d’un message social clairement revendiqué. Pourtant, le film est bien porteur d’une charge politique, comme le laissent envisager le titre Rester vertical – rester debout, ne pas courber l’échine… – et la fin du film qui voit enfin la confrontation entre les hommes et les loups.
Sans doute le film traite-t-il de la dignité humaine, ce qui distingue l’homme de l’animal sauvage. Léo a peut-être du mal à trouver sa place dans la société, à définir sa sexualité, mais ce n’est pas un criminel, un sauvage ou un dégénéré. Il mérite le droit au respect, à la tolérance, à la compassion. Il en va de même pour ce SDF qui dort sous un pont, seul et affamé, et à qui il donne quelques pièces et un peu de réconfort. Ou pour tous ces personnages qui crèvent de solitude et ne demandent qu’un peu de considération.

Il est clair que Rester vertical ne plaira pas à tout le monde. C’est un film trop atypique, trop “provocateur” pour susciter l’adhésion du plus grand nombre de spectateurs. Mais ceux qui ne sont pas effarouchés à l’idée de “voir le loup” et qui aiment le style singulier et audacieux d’Alain Guiraudie devraient une fois de plus être séduits. Et qui sait, les membres du jury de George Miller pourraient bien faire partie du lot…

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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