A une ou deux exceptions près, la compétition du Festival de Cannes 2016 aura été de très haut niveau, opposant des films très différents – des oeuvres atypiques, surprenantes et d’autres plus classiques – mais ayant en commun d’être sublimement mis en scène et joués par des acteurs et actrices au sommet de leur art. Cette dernière journée de projections n’a pas contredit ce constat très positif.

Elle - 2

Déjà, les spectateurs ont pu découvrir le nouveau Paul Verhoeven, Elle.
A vrai dire, on craignait un peu pour la qualité de ce film, parce que le cinéaste hollandais est capable du meilleur (La chair et le sang, Starship troopers,…) comme du pire (Showgirls, Hollow man), qu’il n’avait pas tourné de long-métrage depuis plus de dix ans et que d’ordinaire, quand un cinéaste non-francophone décide de tourner en France, en français, avec des acteurs locaux ou non, le résultat est souvent calamiteux (rappelez-vous Au-delà, de Clint Eastwood, par exemple). Mais il ne suffit que de quelques secondes au cinéaste pour balayer tous nos doutes. Sa première scène, le viol éprouvant, plein champ, du personnage principal, Michèle (Isabelle Huppert) par un agresseur masqué, nous cueille à froid et nous happe illico dans le récit. On espère alors un thriller haletant et troublant façon Basic Instinct. Raté! Mais c’est encore mieux que cela. Verhoeven invente une forme de thriller atypique, nonchalante et imprévisible. Après le départ de son agresseur, Michèle ne se comporte pas normalement. Au lieu d’appeler la police, elle se contente de ranger les lieux, de prendre un bon bain et de reprendre sa vie comme si de rien n’était. L’évènement semble glisser sur elle, hormis quelques cauchemars dans lesquels elle neutralise violemment son agresseur.  Mais quand elle se met à recevoir des messages de son agresseur, apparemment désireux de lui rendre à nouveau visite, l’angoisse renaît. Qui peut bien chercher à la harceler? Son ancien mari? Son amant? Son voisin? Un de ses jeunes employés? ou bien une personne obsédée par le passé trouble de Michèle, mis en lumière par un numéro de “Faites entrer l’accusé”? A moins que tout cela ne se déroule que dans l’esprit malade de Michèle?
Ce doute permet à Paul Verhoeven d’instiller une certaine tension tout au long du film et de captiver les spectateurs. Il peut alors se concentrer sur le sujet principal du film : la description d’un microcosme rongé par les secrets et les mensonges, et les relations dysfonctionnelles qui unissent les personnages.
Ce n’est pas à proprement parler un thriller. C’est une comédie humaine assez féroce, cynique, aux dialogues ciselés, qui retranscrit à merveille l’univers littéraire de Philippe Djian, dont le roman “Oh…” a inspiré le film.
Inutile de dire que le rôle va comme un gant à Isabelle Huppert, habituée à ces personnages étranges, au bord de la folie. Elle pourrait elle aussi prétendre à un prix d’interprétation lors de la cérémonie de clôture, et rentrer ainsi dans l’histoire, puisque ce serait la première actrice à remporter trois fois ce prestigieux trophée.
En tout cas, Elle a été très bien accueilli par les festivaliers, tous bluffés par le regain de vigueur de Paul Verhoeven. Le cinéaste hollandais a réussi son pari. Il a séduit ses fans inconditionnels tout en gagnant de nouveaux adeptes, et en obtiendra encore d’autres à la faveur du bouche-à-oreille cannois.

Le client - 2

Asghar Farhadi est lui aussi en pleine forme, comme en atteste Le Client, son nouveau film.
Le point de départ est assez proche de celui du film de Verhoeven : Forcés d’évacuer leur immeuble, qui menace de s’effondrer, Emad et Rana s’installent dans un nouvel appartement. Un soir, alors que Rana s’apprête à prendre une douche, on sonne à la porte. Comme elle pense qu’il s’agit de son mari, elle ouvre et se glisse sous la douche. Or il s’agit d’un client de l’ancienne locataire, qui exerçait le métier de prostituée… Agressée par cet homme, Rana refuse elle aussi de porter plainte et cherche à oublier très vite l’incident, dont elle ne se rappelle plus très bien les contours. Mais à la différence du personnage de Elle, les évènements l’ont affectée profondément. Rana est en état de choc. Elle n’ose plus rester seule dans l’appartement. Et, elle n’est plus en mesure d’effectuer correctement son métier de comédienne. Au-delà de l’agression elle-même, Rana ressent une certaine honte par rapport à ses voisins et à ses proches. Cela rend son mari absolument furieux. Emad décide d’enquêter sur l’agresseur, qui a laissé son véhicule dans le parking de l’immeuble. Jusqu’où ira-t-il pour obtenir réparation?
Farhadi se sert de ce point de départ pour parler des problèmes de logement qui frappent les grandes villes iraniennes, mais aussi et surtout pour étudier, une fois de plus, les comportements humains, confrontant ses personnages à des situations hors normes, où leur vraie nature est amenée à se révéler.
Comme toujours, il se montre un parfait directeur d’acteur et maîtrise son sujet à l’aide d’une mise en scène élégante, de cadrages ultra-précis et de mouvements de caméra épurés.
Là encore, Le Client est un film “palmable”. Reste à voir si le jury aime ce style de cinéma art & essai très classique ou s’il privilégie des oeuvres moins conventionnelles…
En tout cas, on attend avec impatience le fruit de leurs délibérations…

La compétition sera aussi rude du côté des courts-métrages. On mettrait bien une pièce sur le joli film des iraniens Farnoosh Samadi et Ali Asgari, Le Silence, autour d’une jeune kurde qui apprend que sa mère est atteinte d’un cancer du sein à un stade avancé et a la lourde charge de lui traduire le diagnostic du médecin. Ou sur La Laine sur le dos, variation sur le thème de la corruption signée par le tunisien Lofti Achour. Ou encore sur 4h15 : La fin du monde des roumains Catalin Rotariu et Gabi Virginia Sarga, dans lequel un conducteur rencontre un prophète annonçant une Apocalypse imminente…

the happiest day of the life of ollie maki - 2

Le Jury de la section “Un Certain Regard”, présidé par Marthe Keller, a d’ores et déjà annoncé son verdict.
Le Prix Un Certain Regard 2016 est attribué à The Happiest day in the life of Olli Mäki de Juho Kuosmanen, pour ses qualités esthétiques et son message sur la possibilité du bonheur loin de la gloire et du succès.
Le jury a également tenu à distinguer Harmonium de Fukada Kôji, Grand prix du Jury.
Matt Ross glane le prix de la mise en scène pour Captain Fantastic, tandis que les soeurs Coulin remportent, elles, un  prix du scénario pour Voir du pays.
Enfin, La Tortue rouge de Michael Dudok de Wit remporte un prix spécial du jury pour sa poésie et sa façon de célébrer la beauté des cycles de la vie.

Voilà… Le festival de Cannes 2016  touche à sa fin. Ne reste plus qu’à connaître les films primés par le Jury. Plus que quelques minutes avant le verdict…

A demain pour la fin de ces chroniques cannoises.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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