Ondes de choc - Journal de ma tête - 2Ondes de choc est un ensemble d’oeuvres conçues pour la télévision suisse, explorant, chacune à sa manière, les conséquences de faits divers réels sur les protagonistes du drame – tueurs, témoins, familles des victimes, survivants…

Dans Journal de ma tête Ursula Meier s’intéresse à Benjamin Feller (Kacey Mottet-Klein, formidable en adolescent perturbé et solitaire), un lycéen suisse apparemment sans histoires, mais luttant, au fond de lui, contre des pensées sombres et des pulsions meurtrières. Un matin de février 2009, il passe à l’acte, tuant ses parents avant de se livrer de lui-même au commissariat. Il révèle avoir consigné ses motivations et l’intégralité de son plan criminel, soigneusement prémédité, dans un journal intime, objet d’un devoir donné par sa professeure de français, Esther Fontanel (Fanny Ardant).
C’est à elle qu’il adresse ce carnet meurtrier, car elle est la seule personne en qui il a confiance. Elle l’a soutenu lors des mois précédant le drame. En classe, elle l’a encouragé à se livrer, à écrire sur ses sentiments et ses pensées, même les plus sombres. Elle lui a également prêté des livres qui lui ont permis, pour un temps, de supporter sa solitude. Et il pense qu’elle est la seule à pouvoir comprendre son geste insensé.
Le juge chargé de l’enquête (Jean-Philippe Ecoffey) la convoque pour recueillir son témoignage et se montre odieux avec elle. Il estime que les lectures du jeune homme, couplées aux conseils de la professeure, l’ont incité à passer à l’acte. L’avocate du jeune homme pense la même chose, peut-être par calcul ou par opportunisme. Elle est persuadée qu’Esther Fontanel a eu une mauvaise influence sur son client. La professeure encaisse le coup. Alors qu’elle n’était convoquée que comme simple témoin, elle a l’impression d’être sur le banc des accusés.

Imperceptiblement, c’est elle qui devient le point d’ancrage du récit. C’est elle qui subit le plus la fameuse “onde de choc” du titre. Benjamin subit évidemment le contrecoup de ses actes, mais il en était seul responsable. Il a choisi d’assassiner ses parents et va devoir vivre toute sa vie avec cette culpabilité sur les épaules, et toute cette violence, cette brutalité meurtrière enfouie au plus profond de lui. Esther, elle, n’a rien demandé. Elle a juste fait son travail, essayant de communiquer aux élèves sa passion de la littérature. Peut-être même a-t-elle retardé le passage à l’acte de Benjamin, en consolidant les digues qui permettaient à l’adolescent de contenir cette violence. Mais elle doit désormais vivre avec ce terrible doute, assumer malgré elle la coresponsabilité de ce double parricide.

Fanny Ardant communique à la perfection le vertige existentiel qui assaille cette femme, principale victime collatérale de la tragédie. On sent dans sont regard l’immense tourment occasionné par ces évènements, le séisme qui bouleverse ses certitudes et remet en question son rapport aux êtres et à la littérature.
Grâce à son jeu et à la mise en scène chirurgicale d’Ursula Meier, Journal de ma tête est bien plus qu’un simple téléfilm. C’est une oeuvre cinématographique à part entière, pleine de finesse, intense et émouvante.

REVIEW OVERVIEW
Note :
SHARE
Previous article[Berlinale 2018] “Trois jours à Quiberon” d’Emily Atef
Next article[Berlinale 2018] “Don’t worry, he won’t get far on foot” de Gus Van Sant
Avatar
Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

LEAVE A REPLY