© Rohfilm Factory Prokino Peter HartwigAvouons-le, chez Angle[s] de vue, nous ne sommes pas très “biopic”, car le genre repose très souvent sur des scénarios faciles, alternant des flashbacks balourds et des scènes montrant les derniers instants de la vie de la personnalité faisant l’objet du film, si possible avec effets mélodramatiques appuyés et musique sirupeuse, sans parler des acteurs qui cabotinent de façon outrancière pour viser l’Oscar ou le César avec leur “performance”. Nous avons donc été agréablement surpris par Trois jours à Quiberon d’Emily Atef, présenté en compétition à Berlin, car, pour rendre hommage à Romy Schneider, il prend le contrepied parfait de tous les artifices précités et devient une oeuvre passionnante sur cette merveilleuse actrice et sa vie tumultueuse, conséquence d’une célébrité arrivée trop tôt, alors que rien ne la préparait à cela.

Plutôt que de raconter la mort de l’actrice avec force détails sordides ou de remonter chronologiquement le fil de sa carrière, de Sissi à La Passante du Sans-souçi, le film choisit de se focalise sur trois jours de la vie de l’actrice, durant son séjour en cure à Quiberon, au printemps 1981. Elle y est rejointe par une de ses amies d’enfance, Hilde (Birgit Minichmayr), puis par le photographe Robert Lebeck (Charly Hübner) et un journaliste allemand à qui elle a accordé une interview exclusive (Robert Gwisdek). La période n’est pas idéale, car l’actrice vit des moments difficiles. Même si ce n’est pas vraiment évoqué, elle est encore sous le choc du suicide de son premier mari, Harry Meyen, le père de son fils David, et vit assez mal son divorce avec Daniel Biasini, son second mari. Déprimée, malheureuse, elle essaie de trouver un second souffle et se débarrasser de ses excès de médicaments et d’alcool. Evidemment, c’est ce qui intéresse le journaliste. Les lecteurs veulent du croustillant, du scandaleux. Ils veulent assister à la déchéance de celle qui, à jamais, est associée à l’image de Sissi, la petite impératrice.

Malgré les tentatives de protection de Hilde, Romy se lâche. Elle raconte tout de son mal-être, de son ras-le-bol d’être encore associée à ses films de jeunesse, malgré les grands rôles qui ont par la suite jalonné sa carrière et les tentatives de casser son image de petite fille modèle. Elle disserte de ses relation heurtées avec les paparazzi, avec la presse en général. Surtout, elle parle de ses difficultés à concilier vie privée et vie professionnelle, regrette de ne pas pouvoir accorder plus de temps à ses enfants. Elle se sent piégée, tiraillée entre ce métier qu’elle rêvait de faire et l’envie de prendre du temps pour elle, pour son fils et sa fille.
Un brin manipulateur, le journaliste parvient à obtenir ce qu’il veut, une confession de celle qui est considérée comme la meilleure actrice d’Europe : “Je m’appelle Romy Schneider. Je suis alcoolique et malheureuse.“

L’interview ne fait que réveiller ses vieux démons. On sent l’actrice fragile, prête à sombrer. Ses amis ne peuvent plus vraiment la protéger, mais essaient de la soutenir malgré tout. Car elle est attachante, cette femme. Elle est plutôt accessible, en dépit de son statut de star, comme le montre la longue scène où le quatuor prend un verre dans un bar local et sympathise avec ses occupants. On voit alors la face lumineuse de Romy Schneider, qui croque la vie, rit aux éclats, profite des plaisirs de l’existence.

Emily Atef réussit à bien saisir toute la complexité, la dualité de Romy Schneider, ce mélange de grâce et de pulsions autodestructrices, de force et de fragilité qui ont nourri tous les personnages qu’elle a incarnés. Elle donne les clés pour comprendre sa disparition prématurée, un an après cette interview, en évoquant la relation complexe entre la star et ses enfants, et notamment son fils David, dont elle pense ne pas s’occuper suffisamment bien.

La cinéaste est bien aidée par son actrice principale, Marie Baümer, qui, en plus de sa ressemblance physique avec Romy Schneider, a travaillé sur sa gestuelle, sa façon de sourire et de rire, de capter la lumière. Chose assez rare pour être soulignée, son jeu est dénué de tous ces artifices de comédien servant à tirer les larmes du spectateur ou épater la galerie. Sa performance est sobre, délicate, tout en finesse, à l’image du film et de sa mise en scène, enrobée dans un noir & blanc du plus bel effet.

Si Trois jours à Quiberon ne nous a pas définitivement convertis au “biopic”, il a au moins le mérite de nous avoir fait passer un agréable moment de cinéma et de nous avoir donné envie de redécouvrir la filmographie de la grande actrice autrichienne.

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Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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