the woundQuand un film sud-africain s’intitule The Wound (“La blessure”, en anglais), on s’attend à une oeuvre sur les conséquences de l’Apartheid, les traces laissées par des années de conflits communautaires et de ségrégation. Eh bien non, pas du tout! Si la discrimination est bien au coeur du long-métrage de John Trengove, il s’agit plutôt d’homophobie, et le thème est abordé dans un contexte plutôt original.

On suit un rite xhosa de passage à l’âge adulte. La cérémonie dure trois semaines et se pratique en groupe. Les adolescents sont d’abord circoncis de manière un peu brutale, au couteau, dans des conditions d’hygiène et d’asepsie laissant sérieusement  à désirer. Puis le groupe part pour un camp isolé, près des montagnes du Cap Oriental, où les initiés sont enfermés dans des huttes individuelles le temps que leur plaie cicatrise. Seul leur khaukatha (leur mentor), est autorisé à les aider à panser leur plaie et à surmonter la douleur. Enfin, ils sont entraînés à s’affirmer en tant qu’hommes, en groupe, lors du chemin du retour.

Xolani (Nakhane Touré), un ouvrier d’une trentaine d’années, se voit confier la responsabilité de Kwanda (Niza Jay Ncoyini), un adolescent venu de Johannesburg. Le père du gamin estime que ce dernier est beaucoup trop tendre, qu’il a été trop gâté par sa mère. Il souhaite que Xolani ne le ménage pas lors de ce rite initiatique. Mais si celui-ci a bien effectué le rituel, plusieurs années auparavant, il n’est probablement pas la personne la mieux placée pour enseigner à Kwanda comment devenir un homme. Du moins un homme tel que le conçoit la communauté, c’est-à-dire viril, fort et sans peur, un peu macho, qui ferait un bon mari et un bon père de famille. En effet, Xolani est attiré par les autres hommes, et il doit cacher son homosexualité, jugée taboue par le reste de la communauté.
Or, justement, Vijami, l’un des autres khaukathas est une vieille connaissance de Xolani. Les deux hommes entretiennent une relation complexe, entre attirance et répulsion. Ils finissent vite par se retrouver clandestinement, la nuit, pour s’abandonnent à leurs pulsions sexuelles, au risque de se faire surprendre par d’autres mentors ou des initiés.

De ce fait, Xolani délaisse quelque peu son disciple, qui vit également un séjour compliqué. On devine assez rapidement que le jeune homme partage les mêmes orientations sexuelles que son chaperon. Mais plutôt que de les rapprocher, ceci teinte leurs rapports de froideur, voire d’une certaine hostilité. Par ailleurs, la sensibilité à fleur de peau du jeune homme et son désintérêt pour les épreuves du rite, notamment les plus viriles, le mettent à l’écart du reste du groupe. La tension monte peu à peu entre lui et les autres initiés, qui lui reprochent de surcroît son origine sociale, bourgeoise et citadine.
Xolani, Kwanda et Vijami vont devoir choisir entre le respect des règles de la communauté et leur propre liberté, et payer le prix pour ces choix. Car la blessure évoquée par le titre est plus qu’une blessure physique. C’est une blessure psychologique profonde, douloureuse, conséquence du refoulement de sa véritable nature, de l’obligation de cacher aux autres son orientation sexuelle, ses sentiments, sa véritable façon d’être, et du sentiment de honte et de culpabilité qui en découle.

The Wound est un premier film courageux, car il critique, de l’intérieur, l’archaïsme et l’intolérance d’une communauté qui a pourtant été elle-même victime de la ségrégation raciale, durant les années d’Apartheid. Mais il développe également un propos plus ample, plus complexe, décrivant le schisme entre les générations, entre les communautés rurales et urbaines, entre les traditions  – et les valeurs qu’elles véhiculent, malgré tout – et la modernité – et ses mauvais côtés, comme l’individualisme et le matérialisme. Les sujets de division ne manquent pas dans cette Afrique du Sud  en constante mutation.
Les talents non plus, comme le prouvent John Trengove et ses talentueux interprètes, Nakhane Toure, Bongile Mantsai et Niza Jay Ncoyini.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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