on body and soul - 1Si vous aimez les comédies romantiques, mais que vous en avez assez des bluettes formatées, trempées dans un bain d’eau de rose et engluées dans la mièvrerie, alors vous devriez  essayer On body and soul, une oeuvre assurément atypique, pleine de poésie et d’humour.

Certes, la première scène, qui décrit la promenade en forêt d’un cerf et de sa biche, pourrait laisser à penser à un remake live de Bambi ou à un nouvel opus des studios Disney Nature. Mais ce cadre bucolique n’est qu’un leurre. Ce qui intéresse Ildikó Enyedi, c’est de filmer des animaux en captivité. Des bovidés qui, quelques minutes plus tard, passeront à l’équarrisseuse (et le cinéaste ne se privera pas de décrire le processus dans tous ses détails, y compris les moins ragoûtants), et des êtres humains qui semblent tout aussi résignés à leur sort, prisonniers de leurs peurs, de leurs frustrations, de leur solitude. La cinéaste les enferme dans le cadre, les filme derrière les barreaux des fenêtres, les perd dans leurs propres reflets. Ils semblent tous à bout de souffle, plus ou moins promis à une mise en bière rapide, à raison de deux cannettes par jour, ou par overdose d’anti-dépresseurs. On peut les comprendre… Toutes ces journées passées à assommer des boeufs, leur trancher la tête, les vider de leur sang, les couper en morceaux, cela finit forcément par leur taper sur le système.

Pourtant, c’est ce drôle d’endroit, pas vraiment glamour, qui va servir de cadre à la rencontre entre Endre (Géza Morcsányi), le directeur de l’établissement, un quinquagénaire usé physiquement (un bras paralysé) et mentalement (des valises sous les yeux), et Maria (Alexandra Borbély), une jeune inspectrice qualité, raide comme la justice et aussi aimable qu’un hachoir à viande.
Leur première rencontre ne laisse rien présager d’autre qu’une relation de travail plutôt heurtée, mais un incident inattendu oblige l’ensemble du personnel à passer devant une psychologue du travail. Entre deux questions débiles sur la date de leurs premières règles ou de leur première éjaculation, la psy leur demande également de raconter leur dernier rêve. De cette façon, Endre et Maria découvrent qu’ils font chaque nuit exactement les mêmes rêves. Lui se rêve en cerf, elle en biche, et ils folâtrent joyeusement dans la forêt luxuriante de leur imaginaire nocturne. Sans aller jusqu’au coït, rassurez-vous, car, même en rêve, leurs instincts animaux primaires sont trop abîmés pour qu’ils s’abandonnent pleinement l’un à l’autre.
Ils comprennent cependant que, s’ils en sont à faire les mêmes rêves, ils sont sans doute plus connectés qu’ils ne veulent l’admettre, malgré leurs personnalités aux antipodes l’une de l’autre.
Alors, ils s’efforcent de faire plus ample connaissance dans la vraie vie.De là à envisager une romance, c’est encore un peu prématuré… Car comme dans toute bonne comédie romantique, la relation des deux tourtereaux subit des hauts et des bas. Si Endre est attiré physiquement par sa jeune collègue, il peine à s’habituer à ses sautes d’humeur, ses tocs et autres bizarreries comportementales. A l’inverse, Maria se sent connectée à son chef, mais ne peut envisager le moindre contact physique avec une autre personne, ni la moindre familiarité.
Ces deux-là vont devoir surmonter leurs préjugés, leurs angoisses et sortir définitivement de leurs cocons respectifs pour permettre aux cervidés qui sommeillent en eux de s’épanouir pleinement.

En fait, tout serait plus simple s’ils étaient des animaux sauvages. L’acte d’accouplement serait naturel, évident. Il n’y aurait pas besoin de tous ces efforts pour comprendre l’autre, accepter ses différences, intellectualiser la relation… Mais cette complexité des sentiments est justement ce qui fait la spécificité et la grandeur de l’espèce humaine.
Au-delà de cette histoire d’amour inattendue entre deux éclopés, deux âmes solitaires repliées sur elles-même, le film d’Ildikó Enyedi est une ode à tout ce qui nous rend humains : l’amour, l’amitié, la compassion, la jalousie, le pardon, l’espoir…

S’il faut beaucoup de temps à Endre et Maria pour apprendre à s’apprivoiser l’un l’autre, il ne nous faut pas longtemps pour nous attacher à eux et aux autres personnages de ce très beau film hongrois, qui s’impose d’ores et déjà comme l’un de nos coups de coeur de cette 67ème Berlinale.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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