Doubles vies - affpro - film stillAlain (Guillaume Canet), responsable d’une maison d’édition réputée, est persuadé que le digital correspond à l’avenir du métier, surtout s’il est placé entre les mains de personnes comme Laure (Christa Théret), sa jeune collaboratrice, qui a plein d’idées pour révolutionner le monde de l’édition. Il a conscience que le lectorat change et qu’il lui faut renouveler les auteurs emblématiques de sa société.
Pas de bol pour Léonard (Vincent Macaigne) qui, incapable de signer autre chose que des “auto-fictions” où il revient sur ses aventures sentimentales tumultueuses, s’essouffle à essayer de retrouver le succès de son premier roman. Au terme d’un déjeuner amical, Alain lui fait comprendre qu’il ne publiera pas son nouveau texte, qu’il est temps de changer de registre ou de changer d’éditeur.
Les deux hommes sortent un peu ébranlés de ce face-à-face.
Alain assume son choix, car il estime que le texte est un peu trop cru et ne correspond pas aux attentes des consommateurs. en même temps, il se pose des questions sur la fiabilité de son jugement, car son épouse Selena (Juliette Binoche) a, de son côté, adoré le texte (il ignore qu’elle entretient une liaison avec Leonard) et qu’il se demande si ses velléités de changement sont influencé par ses propres écarts conjugaux avec Laure.
Léonard, vaguement rebelle, se drape dans une posture d’artiste maudit et incompris. Il se refuse à changer sa façon d’écrire. Pourtant, ce rejet va l’amener à s’interroger sur l’instabilité de sa vie sentimentale et sur de nouvelles perspectives d’avenir…

Olivier Assayas se retrouve un peu dans ses deux personnages.
Comme Alain, il se pose de nombreuses questions sur l’évolution du monde en général et sur celle de la culture en particulier.
En tant qu’ancien critique aux “Cahiers du Cinéma”, il a plusieurs fois affirmé son attachement à l’écrit classique, à la presse, à l’édition traditionnelle. Il y a quelques années de cela, il avait d’ailleurs fustigé l’émergence des blogs de cinéma, regrettant que n’importe qui puisse s’improviser critique, au mépris de “vrais spécialistes”. Dans son nouveau long-métrage, Doubles vies, il semble avoir fait évoluer sa position. Du moins s’interroge-t-il, par le biais des joutes verbales de ses personnages, éditeurs, écrivains et acteurs, sur l’impact inéluctable de la révolution numérique sur les métiers artistiques. Comme le constatent les personnages, il est évident que l’essor des tablettes, liseuses et autres smartphones a bouleversé le rapport au texte. Les jeunes lisent sans doute moins de livres, mais, paradoxalement, lisent plus que leurs aînés, si l’on compte les textos, les tweets, les pages de sites internet. Et si le monde de l’édition est en perte de vitesse, l’essor des audio-livres montre qu’il y a encore une place pour la littérature, à condition de s’adapter aux nouvelles habitudes de consommation aux nouveaux goûts des lecteurs.
De la même façon, le cinéma subit la concurrence des oeuvres financées par les chaînes de télévision et les séries. Selena, la femme d’Alain, est la star d’une série policière grand public, un rôle assez basique, inintéressant à jouer, mais offrant un cachet garanti et une certaine notoriété qu’elle n’aurait probablement pas en jouant “Phèdre” dans une petite salle publique. Mais est-ce totalement incompatible? Il faut accepter cette évolution tout en préservant l’existant, comme le propose Alain, en conservant dans les deux cas une exigence artistique élevée.

Olivier Assayas est également comme Léonard, l’écrivain idéaliste, qui n’arrive pas à se renouveler. Lui aussi n’échappe pas à un certain carcan, celui du Cinéma Art & Essai français tel qu’enseigné à la FEMIS. Un carcan doré, certes, assez bavard, intello et bobo, mais toujours soigné. Mais comme Léonard, il semble aussi changer de style sous l’influence de sa compagne, Mia Hansen-Love. Devant Double vies, et son enrobage de comédie cynique, on pense beaucoup à L’Avenir, pour lequel la réalisatrice avait reçu un prix de la mise en scène à la Berlinale. On retrouve le même regard amusé sur les milieux artistico-bobos parisiens, les politiciens à la langue de bois et des individus qui ont du mal à trouver leur place dans une société en pleine mutation, pour le meilleur comme pour le pire.

Doubles vies est donc une oeuvre portée par des numéros d’acteurs inspirés, plaisante, pleine d’esprit et de répliques assassines – on ne verra plus jamais Le Ruban blanc de la même façon à présent, on vous laisse découvrir pourquoi!… C’est suffisant pour nous faire passer un bon moment au cinéma, mais peut-être un peu trop “classique” et lisse pour prétendre au Lion d’Or. Mais difficile, à ce stade de la compétition, de connaître les avis du jury présidé par Guillermo Del Toro…

Images : copyright Olivier Assayas – fournies par la Biennale de Venise

REVIEW OVERVIEW
Note :
SHARE
Previous article[Venise 2018] “The Favourite” de Yorgos Lanthimos
Next article[Venise 2018] “The Ballad of Buster Scruggs” d’Ethan et Joel Coen
Avatar
Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

LEAVE A REPLY