La jeune fille et les paysansLa jeune fille et les paysans est l’adaptation du roman “Les Paysans”(1), de l’auteur polonais Władysław Reymont, Prix Nobel de Littérature en 1924.
En quatre chapitres qui correspondent à autant de saisons, de l’automne à l’été, le film raconte la vie d’un petit village rural de Pologne, Lipce, à la fin du XIXème siècle ou début du XXème siècle. Il suit essentiellement les mésaventures d’une jeune femme, Jagna (Kamila Urzedowska), issue de condition très modeste, mais dotée d’une grande beauté. Se voulant libre et indépendante, elle a refusé jusqu’ici toutes les demandes en mariage des hommes du village. Mais quand le plus gros propriétaire terrien du village, Maciej Boryna (Miroslaw Baka), récemment veuf, vient demander sa main, la jeune fille est forcée d’accepter par sa famille, qui entrevoit un accord financier intéressant. Cette union perturbe la vie du village, attisant les jalousies et exacerbant les tensions entre Maciej et ses enfants. Ceux-ci s’indignent de voir des terrains données à la famille de Jagna alors qu’eux n’ont toujours pas obtenu le moindre lopin de terre à cultiver de façon indépendante, malgré des années passées au service de la ferme familiale. Jagna, de son côté, est insatisfaite de son sort, aux côtés de ce mari qui la répugne. Elle entame une liaison avec le fils aîné de Maciej, Antek (Robert Gulaczyk), lui-même marié et père de famille et provoque malgré elle une série d’évènements dramatiques.

Résumé ainsi, La jeune fille et les paysans a tout du drame naturaliste austère et plombant. On voit déjà les lycéens, échaudés par les analyses de textes de Zola ou de Balzac, se défiler. Tout comme leurs parents qui n’ont pas trop envie de subir un drame sur la condition paysanne après plusieurs mois de contestation sociale et de mouvement de colère des agriculteurs. S’ils cherchaient dans le cinéma un moyen d’oublier les informations déprimantes, ce n’est certes pas l’idéal…
Seulement voilà, ce film est aussi un peu plus que cela : une petite merveille picturale, fruit d’un travail d’animation minutieux. Ses réalisateurs, Dorota Kubiela Welchman et Hugh Welchman, utilisent ici la même technique que pour leur sublime La Passion Van Gogh : le film a été tourné tout d’abord de façon classique, avec des comédiens, puis chaque photogramme a été repeint à la main pour donner au spectateur l’impression d’évoluer dans un tableau.
Dans le cas de La Passion Van Gogh, le style adopté était évidemment celui du chef de file des impressionnistes. Ici, les influences sont multiples, correspondant aux différents courants picturaux de l’époque de l’écriture du roman initial (impressionnisme, naturalisme, symbolisme) et aux oeuvres de différents peintres polonais, comme Józef Chełmoński, Ferdynand Ruszczyc, Julian Fałat ou Leon Wyczółkowski, sans doute eux-mêmes inspirés par des maîtres tels que Johannes Vermeer, à qui l’affiche du film fait ouvertement mention (2).
Visuellement, le film est absolument splendide, avec ses jeux de lumières et de couleurs, ses cadrages précis, composés comme des tableaux. Mais c’est aussi un vrai morceau de cinéma, qui s’appuie sur d’élégants mouvements de caméra, de travellings en plans-séquences. Le plus réussi, ce sont les séquences de transition entre les différents chapitres. Le plus souvent, elles partent d’un plan fixe, en intérieur, puis la caméra sort par une porte ou une fenêtre et dévoile un paysage. La caméra continue ensuite son chemin et, au fur et à mesure, la végétation évolue, la lumière et les couleurs changent, marquant le passage d’une saison à l’autre.

D’autres scènes sont absolument saisissantes, comme celle où Maciej, fiévreux et agonisant, tente d’effectuer les semis dans l’un de ses champs avant de s’écrouler. La caméra s’élève alors pour le filmer en plongée. Lové en position foetale, vu de dessus, l’homme ressemble alors à une graine plantée au milieu du champ. Comme s’il revenait à la terre pour perpétuer un cycle éternel de vie et de mort. Le plan fait écho à la scène finale, où Jagna évolue dans la boue et la pluie. Mais dans son cas, malgré tout ce qu’elle a vécu, il s’agit au contraire de revivre, de commencer un nouveau cycle. Le récit, initialement conçu par l’auteur polonais pour montrer le côté dérisoire de l’homme face à la nature, devient alors autre chose, le récit d’une jeune femme  cherchant à s’affranchir des traditions, des conventions, des codes sociaux. Les cinéastes ont pris le parti de faire de Jagna le personnage central de cette histoire, prenant quelques libertés avec le roman initial. Ce qui les a intéressés, c’est son côté moderne, indépendant et décomplexé, un brin frondeur, qui donne une matière formidable à travailler pour la sublime Kamila Urzedowska.

Point intéressant, le personnage de Jagna, dans le film, est dotée d’une véritable sensibilité artistique. Elle cisèle de remarquables wycinanki, des pièces décoratives de papier découpé, s’intéresse à la littérature. Elle symbolise, à sa façon, l’opposition entre l’art, capable de capter la beauté des choses, et la réalité, souvent amère et cruelle. Or c’est bien le but de ce formidable long-métrage : entremêler le réel – les prises de vue avec des acteurs – avec l’art pictural, mixer traditions – les scènes de rituels de la vie rurale – et modernité, montrer les conditions de vie rudes des paysans tout en montrant que d’autres destins sont possibles.

Avec La jeune fille et les paysans, Dorota Kubiela Welchman et Hugh Welchman livrent une oeuvre cohérente, puissante et flamboyante, qui séduit aussi bien par sa construction que par son environnement visuel et le travail impressionnant qu’il a nécessité – une centaine d’artistes peintres ont été mobilisés pour peindre le film photogramme par photogramme, et qui rend hommage autant au texte original qu’aux oeuvres picturales dont elle s’inspire.
Ils s’imposent définitivement comme des cinéastes majeurs, dont on attend avec impatience les oeuvres futures.

(1) “Les Paysans” de Władysław Reymont – éd. L’Âge d’homme
(2) Sur l’affiche, Jagna ressemble un peu au personnage de “La Jeune fille à la perle”, tableau peint par Johannes Vermeer en 1665

 

 


La Jeune fille et les paysans
Chlopi

Réalisateurs : Dorota Kubiela Welchman, Hugh Welchman
Interprètes : Kamila Urzedowska, Miroslaw Baka, Robert Gulaczyk, Malgorzata Kozuchowska, Julia Wieniawa-Narkiewicz, Andrzej Konopka, Andrzej Mastalerz
Genre : Tableaux vivants de la vie rurale dans la Pologne du XIXème siècle
Origine : Pologne, Serbie, Lituanie
Durée : 1h55
Date de sortie France : 20 mars 2024

Contrepoints critiques :

”Les « vrais » comédiens, que l’on ne devine que trop, semblent se débattre sous une épaisse croûte de peinture, dans un tableau très académique et maladroitement hybride de la vie rurale d’antan.”
(Cécile Mury – Télérama)

”Fascinant dans sa forme, La Jeune Fille et les Paysans pâtit hélas d’un jeu d’acteurs trop caricatural.”
(Stéphane Dreyfus – La Croix)

”Sous le jour d’une fable classique, dont la mise en image est un mélange de tradition et de modernité, La Jeune Fille et les paysans participe d’une poésie au service d’une cause sociétale d’actualité.”
(Jacky Bornet – France Info)

 



Crédits photos : Dominika Andrzejewska

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