“C’est le septième film d’une saga populaire à grand succès dont le premier épisode date d’il y a presque quarante ans. C’est un chef d’oeuvre. Mais il ne contient ni Jedis, ni droïds…”. Ce trait d’esprit a fait le bonheur des réseaux sociaux en décembre dernier. Ceux qui l’ont employé cherchaient autant à afficher leur mépris envers le dernier Star Wars, à qui ils reprochent d’être le décalque du premier opus, qu’à chanter les louanges de Creed, le septième long-métrage articulé autour du personnage de Rocky Balboa.

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Pourtant, à y regarder de plus près, Ryan Coogler utilise ici à peu près la même méthode que J.J.Abrams.
Lui aussi a choisi de renouveler la saga en revenant aux sources, en reprenant la trame et les codes du premier film, signé par George Avildsen en 1976, et en filmant le passage de témoin entre le héros des six premiers opus, toujours incarné par son créateur, Sylvester Stallone, et un nouveau personnage principal, appelé à prendre la relève : Adonis Johnson Creed (Michael B. Jordan).

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Ce dernier est le fils illégitime de l’ex-rival et ami de Rocky Balboa, le boxeur Apollo Creed. Il n’a jamais connu son père, puisqu’il n’était encore qu’un foetus quand Creed Sr est décédé, terrassé sur le ring lors du combat contre Ivan Drago dans Rocky IV. Son enfance a été marquée par des conditions de vie difficile et des séjours en centres de détention juvénile pour actes de violences. Il est ensuite adopté par la veuve de Creed (Phylicia Rashad), qui lui offre une vie aisée et une bonne éducation. Quelques années plus tard, Adonis a eu ses diplômes universitaires et mène une brillante carrière professionnelle. Mais il est insatisfait de sa vie et veut réaliser son rêve, devenir boxeur professionnel et marcher sur les traces de son père. Alors, il plaque tout et part s’installer à Philadelphie. Finie la vie de château! il emménage dans un petit appartement, dans un des quartiers pauvres de la ville et se met en quête d’une salle de boxe où il pourrait s’entraîner.

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A partir de ce moment-là, son parcours devient un quasi-décalque de celui de Rocky Balboa.
Comme Rocky, Creed est un boxeur puissant, mais qui ne s’illustre que dans des combats de seconde zone (à Philadelphie pour Balboa, au Mexique pour Creed).Trop arrogant, ignorant tout des fondamentaux techniques du noble art, Creed a du mal à trouver sa place dans le milieu de la boxe professionnelle. Personne n’a envie de miser sur ses chances de devenir un champion. Dans le premier Rocky, Balboa était aussi considéré comme un looser avant de prouver sa valeur sur le ring.
Comme Rocky trouvait l’Amour de sa vie dans le premier opus en la personne d’Adrian, Creed s’éprend de sa jolie voisine Bianca (Thessa Thompson).
Comme Rocky dans le premier opus, Creed est sollicité par le champion du monde en titre, Ricky Conlan (Tony Bellew), pour devenir son challenger officiel. Comme Rocky autrefois, Creed est sous-estimé par le champion, qui pense ne faire de lui qu’une bouchée.
Mais comme Rocky s’était trouvé un super manager en la personne de Mickey, Creed trouve aussi quelqu’un pour le mener au sommet : Balboa en personne, qu’il convainc de sortir de sa retraite.
Comme Rocky avant ses premiers grands combats, Creed va s’entraîner dur, à l’ancienne, avec des méthodes peu orthodoxes, pour se transcender et élever son niveau.
On ne sera guère étonnés de voir le combat final entre Creed Jr et Conlan ressembler furieusement à celui opposant Rocky Balboa et Apollo Creed à la fin du premier Rocky. Jusqu’aux fameuses cloches du morceau “Going the distance” de Bill Conti, qui, certes remixées avec le thème principal de Creed, joliment écrit par Ludwig Goransson, retentiront lors de l’ultime round…
Quant à l’issue du match…

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Bref, à l’instar de J.J.Abrams pour Le Réveil de la force, Ryan Coogler reste sur un sentier ultra-balisé, ménageant les fans de la première heure tout en cherchant à gagner de nouveaux adeptes. Et le résultat lui donne raison. Pourquoi changer une recette qui a fait ses preuves? La structure narrative est efficace. Les scènes de ring ou d’entraînement sont bien rendues. Et le film gagne peu à peu en intensité jusqu’au combat final, morceau de bravoure libérateur et émouvant. Il n’y a rien à redire, le film fonctionne.

De là à crier au chef d’oeuvre, n’exagérons rien…
La mise en scène est appliquée, mais manque de style, surtout si l’on compare le travail du cinéaste aux grands films sur le monde de la boxe, de Nous avons gagné ce soir à Raging Bull. On peine toujours à voir en Ryan Coogler un grand cinéaste. Fruitvale station, son premier film, nous avait déjà semblé surcôté au regard des prix remportés, notamment à Sundance, et n’était pas exempt de maladresses. Creed est un peu plus abouti formellement, mais souffre malgré tout de ce manque d’ambition au niveau de la réalisation. A défaut d’apporter de l’originalité via le scénario, Coogler aurait pu – et aurait dû – apporter un nouveau souffle via sa façon de filmer.

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A son crédit, le cinéaste a le mérite de retrouver la fraîcheur des deux premiers opus de la saga, plus tournés vers le parcours de l’homme que les exploits du boxeur. Ainsi, il offre de très beaux rôles à ses acteurs principaux, dont il réussit à tirer le meilleur.
S’il possède la musculature adéquate pour camper un champion de boxe, c’est bien par son jeu d’acteur que Michael B. Jordan réussit à  rendre son personnage attachant. Les failles psychologiques de son personnage, écrasé par l’ombre de son champion de père, tranchent avec son manque d’humilité et sa volonté farouche de se frayer un chemin vers la gloire.
Face à lui, Sylvester Stallone se souvient qu’il a été un acteur intéressant avant de ne camper que des action-heroes monolithiques et inexpressifs. Son Rocky Balboa, vieillissant, usé par les coups violents reçus sur le ring, meurtri par la perte de sa femme et de son beau-frère, et engagé dans un ultime combat contre lui-même, perd un peu de sa superbe, mais gagne énormément en humanité et réussit à nous émouvoir.

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C’est ce passage de relais entre Sylvester Stallone et Michael B. Jordan qui constitue tout l’intérêt de Creed, l’héritage de Rocky Balboa. Le film de Ryan Coogler permet d’offrir au personnage de Rocky Balboa une sortie honorable (plus, en tout cas, que le sixième opus de la saga, où Stallone tentait péniblement de faire son come-back) tout en posant les bases d’une nouvelle saga dont on a envie de découvrir l’évolution.
Reste à voir si les auteurs sauront en faire quelque chose d’intéressant ou s’ils se contenteront d’exploiter bêtement le filon. Le prochain round, d’ores et déjà prévu, devrait répondre à cette question…


CreedCreed, l’Héritage de Rocky Balboa
Creed
Réalisateur : Ryan Coogler
Avec : Michael B. Jordan, Sylvester Stallone, Thessa Thompson, Ricky Bellew, Phylicia Rashad
Origine : Etats-Unis
Genre : suite/remake/spin-off
Durée : 2h14
date de sortie France : 13/01/2016
Contrepoint critique : Cinemateaser

 

 

REVIEW OVERVIEW
Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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