2024_CANNES_SIGNATURES_WEB_400X400_1On ne naît pas tous sous une bonne étoile. Pendant que certains voient des films sur la Côte d’Azur (bien que pestant contre leur qualité, l’organisation,etc.), d’autres sont obligés de travailler comme hommes de main pour des gangs ou sont employés à récurer les chambres d’un hôtel de passe paumé sur la Côte du Nordeste brésilien.

Dans Motel Destino, de Karim Aïnouz, Heraldo (Iago Xavier) fait les deux. Au début, le jeune homme bosse avec son frère pour Bambina, une matrone patibulaire qui fait office de prêteur-sur-gage. Décidé à se ranger et partir trouver un boulot honnête dans une grande ville au sud du pays, Heraldo donne sa démission, mais est contraint d’effectuer un dernier travail pour le gang. Un anglais n’a pas réglé ses dettes et il faut aller le secouer pour lui rappeler quelques règles. Il faut être deux pour le job. Heraldo fera équipe avec son frère.

Un peu tendu avant cette visite, prévue à l’aube, Heraldo passe la nuit dans un bar et est séduit par une belle inconnue. Ils passent une nuit torride dans le fameux Motel Destino. Heraldo s’endort et, au réveil, réalise que sa conquête lui a dérobé tout son argent avant de l’enfermer dans la chambre. Quand il parvient enfin à se sortir de là, le jeune homme arrive en retard au rendez-vous, et réalise les conséquences funestes de ce raté. Sans argent, poursuivi par les gangsters qui veulent lui faire la peau, Heraldo retourne au motel pour se cacher et s’y fait embaucher pour réparer la climatisation, nettoyer les chambres et déboucher les toilettes. Curieux choix… Il aurait tout aussi bien pu prendre la route directement, mais admettons… Il est vrai que le garçon n’est pas très futé. Ou guère plus que les deux ânes qui passent leur temps à copuler dans l’arrière-cour du motel. Sinon il trouverait plus intelligent à faire que d’entamer une liaison avec Dayana (Nataly Rocha), la femme du proprio, Elias (Fabio Assunçao), un type violent et malsain. Dayana, qui a du voir toutes les versions du Facteur sonne toujours deux fois, convainc Heraldo de dessouder Elias pour devenir seule propriétaire du motel, le revendre et filer au plus vite de ce trou paumé. Mais encore faut-il qu’Elias ne se mette pas lui-même en tête de se venger de cet adultère…
Rien de nouveau sous le soleil. Destinée classique des personnages de film noir. Le film de Karim Aïnouz ne brille pas par l’originalité de son scénario et le cinéaste tente de le pimenter un peu avec des scènes érotiques assez crues et une atmosphère particulière, où tous les personnages semblent obsédés par la chose, rien n’y fait. Il tente aussi de soigner la forme, avec l’aide de sa chef-opératrice, Hélène Louvart, mais là encore le résultat n’est guère concluant. On a surtout droit à des effets de filtres assez moche, et à dominante rouge, pour renforcer ce côté érotique. Quant à la mise en scène, elle s’avère relativement plate. Il y a bien, néanmoins, quelques moments étranges, qui lorgnent vers le Lost Highway de David Lynch. Des plans de voiture roulant sur une route déserte, filmés à hauteur de bitume, des visages monstrueux apparaissant en surimpression sur les silhouettes hantant le motel…  Des bizarreries qui pourraient orienter le récit vers quelque chose de moins conventionnel. Mais Aïnouz n’est pas Lynch et il ne parvient absolument pas à donner au film cette dimension fantastique et onirique qui lui manque pour être intéressante.

On ne naît pas tous sous une bonne étoile. Pensant que certains dansent dans des soirées VIP où le champagne coule à flots, d’autres travaillent comme danseuse/entraîneuse/escort dans un strip club, séduisant les clients pour les pousser à la consommation d’alcool, la commande de danses privées ou de moments plus intimes. C’est le cas d’Anora, l’héroïne du nouveau film de Sean Baker. Elle met du coeur à l’ouvrage pour glaner quelques pourboires et espérer, un jour, pouvoir changer de vie. Et elle ne désespère pas de tomber un jour sur un client qui sera tellement fou d’elle qu’il l’épousera. Après tout, ce sont les Etats-Unis, ici. Le pays de la liberté et des rêves devenant réalité. Anora (Mikey Addison) pense toucher le bon numéro avec Ivan (Mark Eydelshteyn), fils d’un puissant oligarque russe. Certes, ce n’est encore qu’un sale gosse, un enfant trop gâté, qui ne pense qu’à faire la fête et copuler, toujours comme les ânes du Motel Destino, mais il est plutôt beau gosse, amusant et surtout, plein aux as et généreux. C’est toujours mieux que de twerker sur de vieux dégueulasses qui lâchent à grand peine les biftons. Aussi, quand Ivan lui propose, sur un coup de tête, de l’épouser à Las Vegas, elle accepte illico.
Le problème, c’est que le jeune homme n’a pas fait part de ce projet à ses parents, ni à son chaperon américain, Toros (Karren Karagulian), un prêtre orthodoxe au comportement qui l’est assez peu. Tout ce beau monde n’est pas spécialement ravi des rumeurs qui parlent du mariage du fils chéri, héritier programmé des affaires de papa, avec une vulgaire prostituée. Il faut donc annuler le mariage au plus vite avant que tout ceci ne s’ébruite davantage. Toros envoie deux gros bras Vache Tovmasyan et Yura Borisov) pour empêcher les tourtereaux de fuir, mais, contre toute attente, les gros costauds peinent à maîtriser Anora et laisse Ivan s’échapper. C’est le début d’une longue course-poursuite dans la ville, menée sur le ton d’une comédie burlesque, qui montre, comme les films précédents du cinéaste, le côté obscur du rêve américain, que ce soit pour les natifs, les immigrés de deuxième ou troisième génération ou les nouveaux migrants. Sauf pour ceux qui ont de l’argent. Mais ceux-ci sont-ils vraiment plus heureux? N’ont-ils pas l’âme noircie par le pouvoir et l’argent sale? Anora est tout d’abord une jeune femme radieuse, appréciée de tous (sauf de sa collègue, jalouse de son succès), mais à partir du moment où elle est mariée, elle se montre sous un jour moins glorieux, peu différente, finalement, de son horrible belle-mère russe, vulgaire, colérique et bagarreuse. Finalement, l’annulation du mariage pourrait être une bonne chose, l’opportunité de trouver un chemin de vie plus serein et plus heureux. Comme lui dit l’un des gros bras, philosophe “Croyez-moi , Mademoiselle, vous n’avez pas envie de faire partie de cette famille là”. Et la fin, superbe, possède la beauté du dénouement d’un grand roman russe.

On ne naît pas tous sous une bonne étoile. Pendant que certains découvrent toute la beauté de la planète et tous ses maux en dix jours de projections, d’autres doivent se déplacer d’un pays à l’autre en bateau, en train, à pied ou à la nage, traverser la jungle ou les salons coloniaux. Dans Grand Tour, Miguel Gomes nous entraîne dans la Birmanie britannique de 1917. La Guerre 1914-1918 touchant à sa fin, Edward (Gonçalo Waddington) s’apprête à épouser sa fiancée Molly (Crista Alfaiate). Mais sur un coup de tête, il la fuit et se lance dans un grand tour de l’Asie pour lui échapper. Mais la jeune femme s’accroche et le suit partout, anticipant ses choix et ses itinéraires de substitution.
Le film de Miguel Gomes vaut surtout par son dispositif narratif, composé de deux parties montrant les mêmes trajets vus par Edward et Mollly, et ses choix esthétiques : images 16 mm ou vidéo numérique moderne, au format carré et en noir & blanc pour mieux pointer l’intemporalité de l’oeuvre et des thématiques qui y sont abordées. Le réalisateur portugais a souhaité, avec cette fresque rendre hommage au cinéma, l’art qui permet de restituer l’expérience d’un grand tour géographique, historique et émotionnel. On peut apprécier le voyage, mené sur un rythme assez lent et contemplatif et, en étant patient, se laisser gagner par l’émotion de ce mélodrame. Mais on peut aussi avoir envie de rester à quai, trouvant Edward et Molly aussi insupportables l’un que l’autre, et leurs aventures particulièrement ennuyeuses.

On ne naît pas tous sous une bonne étoile. Pendant que certains louent la beauté de la “Grande famille du Cinéma”, d’autres doivent composer avec les affres de ces familles que l’on ne choisit pas ou, au contraire, que l’on aimerait bien pouvoir structurer à sa guise. Ces questions sont au coeur du nouveau film des frères Larrieu,  Le Roman de Jim. Après une jeunesse turbulente qui l’a envoyé quelques temps à l’ombre, Aymeric (Karim Leklou) retrouve Florence (Laetitia Dosch), une ancienne collègue avec qui il avait quelques atomes crochus. Celle-ci est sentimentalement libre, mais très enceinte. Le père, déjà marié, ne souhaite pas assumer ses responsabilités. Aymeric, lui,  accepte d’assumer ce rôle de père. Installé à la montagne avec Florence, il élève le garçon, prénommé Jim, jusqu’à ses six ans. Mais un jour, il a la surprise de voir redébarquer dans la vie de sa compagne – et la sienne – Christophe, le père biologique de l’enfant. Comme il est dépressif, Florence l’invite à rester quelques temps, histoire de se remettre et de faire connaissance de son fils. Pour Aymeric, la situation est assez insupportable et il finit par craquer. Florence et lui décident de se séparer, mais en instaurant un système de garde alternée de l’enfant. Légalement, Aymeric n’a aucun droit sur Jim, mais Florence et lui se sont mis d’accord pour gérer la situation en bonne intelligence, pour le bien de Jim.
Quelques mois plus tard, tout s’effondre quand Florence et Christophe décident de partir s’installer au Canada, emmenant Jim avec eux. Aymeric perd tout ce qu’il avait patiemment construit et peine à prendre un nouveau départ. A l’autre bout du monde, Jim grandit lui aussi, dans la douleur, avec un sentiment d’abandon.
Le film d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu, adapté du roman de Pierric Bailly explore à peu près les mêmes thématiques que Les Enfants des autres. Comment réagit-on quand on se voit enlever un enfant que l’on a éduqué, aimé, choyé, mais sur lequel on n’a aucune autorité parentale d’un point de vue légal? Comment surmonter la perte? Et pour un enfant, quelles conséquences sur sa stabilité, son amour-propre? Comment des êtres qui se sont aimés, puis ont été longtemps séparés peuvent-ils réagir lorsque la vie les remet en contact?
C’est probablement, à date, le meilleur film des deux cinéastes. Il est dépouillé des fioritures de certaines de leurs oeuvres (Tralala, par exemple) et des aspects très crus d’autres de leurs films (21 nuits avec Pattie, Peindre ou faire l’amour). Pour autant, il comporte des moments très drôles et très tendres, de jolis moments de vie et réussit à nous bouleverser sans effets mélodramatiques appuyés, sans pathos. Les cinéastes réussissent à trouver ici un équilibre parfait, abordant des situations complexes de façon très naturelle et laissant à chaque personnage de l’espace pour exister. Une belle surprise, projetée dans le cadre de Cannes Première.

A demain pour la suite de ces chroniques cannoises.

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