Journée en demi-teinte aujourd’hui sur la Croisette, avec du bon et du moins bon parmi les films proposés.

En compétition, Arnaud Desplechin nous a déçus avec son Jimmy P. Le cinéaste français a peut-être réalisé son rêve américain en tournant aux Etats-Unis ce nouveau long-métrage, avec Benicio Del Toro en vedette, mais sa construction trop “hollywoodienne”, trop conventionnelle, nous a laissés de marbre. (lire notre critique).

Tel pere tel fils - 6

Nous avons été plus emballés par Tel père, tel fils d’Hirokazu Kore-Eda, et les questions vertigineuses qu’il pose sur le thème de la filiation et du lien de complicité entre parent et enfant. Même si le film est moins bouleversant que Still walking, que nous avions adoré chez Angle[s] de vue, il n’en demeure pas moins un beau moment d’émotion, apparemment partagé massivement par les festivaliers, qui lui ont réservé un bel accueil.  (lire notre critique).

Même grand écart dans la section “Un certain regard”:
Bends, de Flora Lau, nous a profondément ennuyés. Certes, le film aborde des sujets intéressants, comme les différences de niveaux de vie entre Hong Kong et la Chine continentale, ou le problème de la loi sur le contrôle des naissances, qui interdit à un couple d’avoir plus d’un enfant, sauf à payer une taxe importante. Certes, la photo de Christopher Doyle, l’ancien chef-op attitré de Wong Kar-Wai, est toujours aussi sublime. Et certes, Carina Lau possède un charme fou. Mais la mise en scène trop plate, le rythme trop contemplatif et le manque d’ampleur de l’ensemble ont eu raison de notre patience.

Bends

En revanche, nous sommes ressortis euh… “électrisés” par le nouveau film de Rebecca Zlotowski, Grand Central, histoire de passions brûlantes et de jalousie qui a pour cadre original une… centrale nucléaire, avec ce que cela permet comme idées poétiques : beauté irradiante, amour fusionnel, coeur du réacteur, dose d’amour radioactif, toxique, fuite des sentiments…
Tahar Rahim y incarne Gary, un jeune homme en quête de repères qui, après des années de galère, accepte finalement un poste dans une centrale électrique. Un travail difficile, car situé au coeur du réacteur, là où les doses de radiations sont les plus fortes. Mais c’est un travail comme un autre, et bien payé. Et rapidement, Gary trouve une autre motivation pour rester, en la personne de Karole (Léa Seydoux), une jeune femme à la beauté provocante. Il tombe évidemment amoureux d’elle, et c’est le début des ennuis, car elle est marié avec Toni (Denis Ménochet), son collègue, un vieux de la vieille qui n’est pas du genre à se laisser voler sa dulcinée sans rien dire…
La trame est somme toute assez classique, mais Rebecca Zlotowski réussit à en tirer quelque chose d’assez inattendu. Elle entremêle son arc narratif principal – une histoire d’amour compliquée – avec un arc secondaire, quasi-documentaire, qui décrit le quotidien des ouvriers de la centrale. Ces hommes et ces femmes vivent constamment dans la peur d’être massivement irradiés. Pas parce que leur santé pourrait en être affectée mais parce qu’ils risqueraient alors de perdre leur emploi. Ils ne peuvent pas se permettre cela. Alors ils doivent se serrer les coudes, et tricher, parfois, avec les mesures d’irradiation pour garder leur poste. 
La combinaison des deux pourrait donner quelque chose de parfaitement grotesque, mais la jeune cinéaste ne manque ni d’aplomb, ni de talent. Grâce à sa direction d’acteurs impeccables, son sens inné de la mise en scène et du montage, son audace formelle et le charme vénéneux qui se dégage de son intrigue, elle signe une oeuvre forte, atypique, qui laissera à n’en pas douter des traces (radioactives) dans les mémoires des festivaliers.

grand central - 2

Alors que la sélection officielle nous a branché sur courant alternatif, alternant le bon et le moins bon, la Quinzaine des réalisateurs, elle, a proposé un courant continu de bons films.
Sans être un chef d’oeuvre, le Blue ruin de Jeremy Saulnier est une variation intéressante sur le thème de la vengeance. Dwight, le personnage principal est un homme usé, fatigué. Un vagabond qui vit muré dans le silence et la solitude depuis des années, et loge dans sa voiture, une antiquité bonne pour la casse.
Un jour, la police vient lui annoncer que l’homme responsable de ses malheurs va sortir de prison. Dwight se lance alors dans une expédition punitive délicate, qui va l’obliger à se confronter à ses vieux démons…
Le film vaut surtout pour son ambiance particulière, entre réalisme social et humour noir grinçant, ses ruptures de ton intéressantes et l’interprétation magistrale de Macon Blair dans la peau du personnage central. Ce n’est pas encore totalement abouti, mais on sent chez Jeremy Saulnier un véritable talent de cinéaste. Il faudra guetter ses oeuvres suivantes pour confirmer cette impression.

blue ruin - 2

Alejandro Jodorowsky, lui, n’a plus besoin de faire ses preuves. On sait depuis longtemps qu’il possède un talent fou. Et même une bonne dose de génie.
Il le démontre une fois de plus avec La Danza de la realidad, un film-testament aux accents autobiographiques dans lequel il parle de son enfance chilienne, de son père tyrannique, d’idéaux politiques et de rapport à la monstruosité. Mais, bien évidemment, le film n’a rien de commun avec ces biopics formatés qui polluent nos écrans à intervalles réguliers, et n’est pas non plus un de ces films plombants où les cinéastes se contentent de filmer leur nombril.
C’est une oeuvre folle, baroque, aux accents surréalistes, qui convoque autant l’esprit de Bunuel que celui de Fellini, met en scène des Freaks attachants et des militaires inquiétants. Jodorowsky transforme cette simple chronique familiale, inspirée de ses souvenirs, en une odyssée fantasmatique bouleversante, qui étonne constamment, et émerveille tout en donnant matière à réflexion.
Difficile de résumer une oeuvre aussi riche, aussi dense, aussi intelligente en quelques mots. Mais c’est assurément un des objets cinématographiques les plus fous que l’on ait vu cette année.

La Danza de la realidad  -2

Comment expliquer qu’un cinéaste aussi brillant ait une filmographie aussi peu fournie? Il avait réussi à s’imposer dans les années 1970 avec des films aussi ésotériques que La Montagne sacrée ou El Topo, mais il a par la suite connu une longue traversée du désert. La raison tient en un mot : Dune.
Bien avant la version de David Lynch, massacrée par le producteur Dino De Laurentiis, Alejandro Jodorowsky avait tenté d’adapter le roman-fleuve de Frank Herbert, dans la foulée de ses succès cinématographiques. Mais l’ampleur du projet, ambitieux, pharaonique, et le côté incontrôlable de Jodorowsky ont finalement refroidi les producteurs américains et tout est tombé à l’eau.
Le passionnant documentaire de Frank Pavich, Jodorowsky’s Dune, également présenté aujourd’hui à la Quinzaine des réalisateurs, retrace, quarante ans après, la genèse de ce projet et donne une idée de ce qu’il aurait pu donner à l’écran. De quoi nourrir quelques regrets, car tout était réuni pour faire de cette adaptation un chef d’oeuvre du film de science-fiction, et un chef d’oeuvre du 7ème Art tout court.
Jodorowsky avait réussi à convaincre une ribambelle de talents – pas forcément connus à l’époque – de rejoindre son équipe et de monter ce projet fou.
Jugez plutôt : pour le casting, David Carradine, Salvador Dali et sa muse d’alors Amanda Lear, Udo Kier, Orson Welles, Mick Jagger… Pour les effets spéciaux, Dan O’Bannon, qui venait de se faire un nom sur Dark star. Pour la musique, les Pink Floyd… Pour le visuel et la direction artistique, un triumvirat composé de Jean Giraud alias Moebius, H.R.Giger et Chris Foss, soit trois des designers de SF les plus inventifs de l’histoire!
Leur travail préparatoire a donné un immense storyboard, très détaillé, mais qui n’a hélas jamais vu le jour. Cependant, il et certain, à la vue de ce formidable documentaire, que les croquis préparatoires, les maquettes de vaisseaux, les costumes, ont ensuite servi à l’élaboration de très nombreuses oeuvres majeures du cinéma de science-fiction, comme Star wars, Alien ou Flash Gordon (bien que “majeure” ne s’applique pas trop dans ce dernier cas…).
Jodorowsky, lui, est sorti écoeuré de ce projet avorté, et n’a plus tourné pendant des années, préférant mettre son talent au service du 9ème art en signant quelques BD cultes.

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Nous aurions dû boucler la journée sur ce double programme exceptionnel. Mais nous avons quand même tenté le film présenté en séance de minuit au palais des festivals, Monsoon shootout, de l’indien Amit Kumar.
Le film doit probablement sa sélection à son scénario à tiroirs, reposant sur le principe de smoking/no smoking. Le cinéaste reprend en boucle une course-poursuite entre un jeune flic et un assassin, qui débouche sur un fac-à-face. Le jeune flic n’a que quelques instants pour prendre une décision. Doit-il tirer sur le fugitif, au risque de le tuer, ou le laisser filer pour le coincer plus tard? Son choix, à chaque fois différent, occasionne une variante narrative dont l’issue est, quoi qu’il arrive, d’une noirceur totale. Cela permet au cinéaste de parler de la violence qui contamine la société indienne, la corruption et les collusions entre flics, politiciens et gangsters.
Sur le papier, cela a fière allure. A l’écran, c’est plus laborieux. La mise en scène est rythmée, mais elle manque d’ampleur et de style. Le jeu des acteurs est assez médiocre. Et le dispositif, aussi ingénieux soit-il, ne nous a pas totalement convaincus, hélas. On oubliera probablement assez vite cette série B assez moyenne, qui a néanmoins le mérite de confirmer, après la présentation de Ugly, la bonne santé du cinéma de genre indien.

monsoon shootout - 2

A demain pour la suite de nos aventures cannoises.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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