NOMADLANDDe quoi ça parle ?

D’une femme de soixante ans qui, suite à la disparition de la ville où elle habite, dans un coin reculé du Nevada, échange sa maison contre un camping-car et part vivre une vie de nomade dans les grands espaces américains.

Pourquoi on a envie de prendre la route pour défendre ce film ?

Déjà parce qu’il s’agit d’un des plus beaux films de cette 77ème Mostra, esthétiquement parlant. Chloé Zhao et son chef-opérateur attitré, Joshua James Richards, composent des images magnifiques à l’aide des décors naturels offerts par les zones montagneuses de l’Ouest Américain, filment la vie des nomades à l’aide de remarquables plans-séquences.

Mais aussi parce qu’il s’agit d’un très beau film, humainement parlant, grâce au personnage de Fern, incarnée avec beaucoup de sensibilité et de force par Frances McDormand, et ses trois mentors, qui sont tous de vrais nomades sillonnant les routes des Etats-Unis : Linda May, Charlene Swankie et Bob Wells. Des personnes honnêtes, droites, généreuses, qui partagent leur expérience avec les nouveaux venus et les aident à affronter cette nouvelle existence. Ils représentent ce que la nature humaine peut avoir de meilleur.

Enfin parce que Chloé Zhao clôt ainsi (provisoirement?) une trilogie articulée autour du véritable coeur de l’Amérique, du moins ce qu’il en reste aujourd’hui, et les individus qui gravitent autour, ces “petites gens” invisibles, luttant pour leur survie. Après avoir filmé les véritables natifs américains, les indiens aujourd’hui parqués dans des réserves et confrontés à la misère (Les Chansons que mes frères m’ont apprises), puis un cowboy fatigué, en plein questionnement existentiel (The Rider), elle filme aujourd’hui les nouveaux pionniers, ceux qui quittent une vie de misère et d’oppression pour essayer de trouver mieux ailleurs, en tout cas pour être libres, affranchis d’un modèle économique à bout de souffle.

Comme jadis les pionniers qui ont forgé les Etats-Unis d’Amérique, les nouveaux nomades prennent la route avec l’espoir de trouver un endroit paisible pour s’installer. Ils essaient de s’organiser, de fonder une micro-société parallèle qui fournira à chacun ce dont il a besoin. Ils troquent des objets, échangent des conseils. Ils se soutiennent moralement. Ils s’entraident et forment une véritable communauté, unie non pas par des intérêts économiques ou politiques, mais par une vraie solidarité humaine. Les rassemblements de nomades, organisés par certains mentors, permettent à ces personnes de recréer du lien social et de faire face aux coups durs. En fait, ils forment une vraie famille. Différente, certes, de celle véhiculée par le fantasme du rêve américain – la famille WASP habitant un joli pavillon de banlieue – mais peut-être beaucoup plus authentique, plus accueillante, plus soudée.

Pour Fern, ce modèle est mort depuis longtemps. Le rêve américain a tourné au cauchemar pour beaucoup de ses concitoyens. Il imposait de devenir propriétaire, d’acheter une maison, des meubles, de bibelots, en accumulant les crédits pour continuer encore et toujours à consommer et faire fonctionner la grande machine capitaliste. À quoi bon ? Pour les gens comme elle, c’est un attrape-nigauds. Ces choses seront toujours au-dessus de leur moyens et une vie de labeur ne suffit pas à les financer, surtout dans un contexte économique aussi morose et un système qui voit les plus modestes se faire exploiter par des patrons-voyous. Pourquoi utiliser ses maigres économies pour des biens qui ont toutes les chances de finir saisies par des huissiers? Dans son van, Fern a tout ce dont elle a besoin pour vivre correctement, et même de la place pour un ou deux souvenirs. Elle dit aimer cette nouvelle vie qui lui convient, cette liberté d’aller et venir où bon lui semble.

Mais cette liberté est assez illusoire. En fait, Fern n’a pas le choix. Si elle a dû quitter sa maison, c’est que la ville où elle habitait, Empire, est devenue une ville-fantôme, rayée de l’annuaire des codes postaux. Il n’y a pas si longtemps, cette bourgade au pied des montagnes de Black Rock était prospère. Elle vivait essentiellement grâce à l’activité des mines de gypse. Mais les mines ont fermé après 90 ans d’exploitation, suite à la récession liée à la crise des subprimes. Les habitants ont perdu leurs emplois et leurs maisons et ont quitté la ville pour tenter leur chance ailleurs, recommencer à zéro. Fern, elle, n’a plus que son van. A plus de soixante ans, veuve et sans emploi, elle peut difficilement faire des plans pour l’avenir, acheter une nouvelle maison. Les banques d’affaires à l’origine du krach boursier ont perdu beaucoup d’argent, mais s’en sont presque toutes remises. Les entreprises ont été touchées, mais globalement, l’économie tourne à nouveau. Quelques délocalisations, des licenciements et des réorganisations ont permis de retrouver la rentabilité. Mais pour les ouvriers laissés sur le carreau, les petits commerçants, les artisans, les simples employés, la crise n’est pas encore surmontée. Ils survivent en acceptant des petits boulots sous-payés, au profit de géants qui eux, continuent de s’enrichir sans vergogne, comme Amazon, où Fern travaille quelques semaines, avec un contrat précaire. Et encore, Fern a l’avantage d’être éduquée – elle a tenu le poste d’institutrice à Empire pendant quelques années – et  n’a pas de problème de santé. Elle n’est pas sans abri (“I’m not homeless, I’m housless”, dit-elle à une de ses anciennes élèves, croisée dans un magasin). Mais le moindre grain de sable dans l’engrenage pourrait être fatal. Que se passera-t-il quand elle ne pourra plus travailler? Sa retraite serait misérable, insuffisante pour survivre. Que se passera-t-il quand le moteur de la caravanes lâchera définitivement, ou quand un pneu crèvera au milieu de nulle part? Qui la soignera si elle est subitement malade sur la route ou si elle développe une pathologie plus grave?
Elle a beau affirmer qu’elle aime cette nouvelle vie, marteler que tout va bien comme un mantra, elle rêve parfois regoûter au confort d’un vrai lit, d’une maison chauffée, d’une vie de famille auprès de ses filles, de sa soeur ou de ce nomade avec qui elle a sympathisé et qui a finit par retrouver une vie “normale”.
Elle n’est pas loin de craquer à plusieurs reprises, mais elle choisit de garder sa liberté. Peut-être parce qu’elle a sa fierté, sa dignité, qu’elle refuse de se laisser aider. Ou peut-être parce qu’elle n’arrive pas à faire le deuil de sa vie d’avant, de cette maison qu’elle avait choisi pour son arrière-cour, offrant un panorama sur un espace infini, un monde à conquérir.

Chloé Zhao ne cherche aucunement à glorifier la vie de nomade. Elle montre certaines contraintes associées à ce mode de vie, en évoque d’autres, mais sans jamais tomber dans le misérabilisme et le larmoyant. Elle adopte juste le point de vue de Fern, qui préfère se voir libre qu’enchaînée, fière plutôt que désespérée, riche spirituellement plutôt que pauvre économiquement. Ainsi, par la grâce de la mise en scène et la finesse de son approche, opposant la chaleur humaine à un système capitaliste froid et impitoyable, elle redonne à ses personnages toute leur dignité, toute leur place dans le monde.
Ce qu’a accompli la cinéaste, à seulement 38 ans, est assez admirable. Espérons qu’elle ne se perdra pas à Hollywood en prenant les commandes d’une certaine superproduction super-héroïque…

Prix potentiels ?

Déjà annoncé un peu partout comme grand favori des futurs Oscars, le film postule assurément pour le Lion d’Or. Ce ne serait pas un scandale, car il s’agit d’un des rares films de la compétition à associer intime et politique, beauté formelle et mise en scène ciselée.
Sinon, Frances McDormand fait évidemment partie des favorites pour le Prix d’interprétation féminine. Elle a déjà été primée à Venise, pour Short cuts, mais c’était un prix d’interprétation collectif. Et elle l’aurait mérité en 2017 pour Three bilboards, même si le jury de l’époque avait récompensé Charlotte Rampling… Alors, pourquoi pas cette année?
Sinon, vu le peu de prétendants aux prix d’interprétation masculin cette année, David Strathairn a ses chances également. Sa performance toute en nuances et en douceur, même dans un petit rôle, pourrait avoir touché le jury.

Autres avis sur le film

”Go-her-own-way director Chloé Zhao closes out her exceptional trilogy about the dispossessed and left-behind in the modern American West with Nomadland, a cool, contemplative look at contemporary American outcasts.”
(Todd McCarthy – Deadline)

”Le film est porté par une Frances McDormand au sommet, comme à son habitude.”
(Thibault Van de Werve – Cinopsis)

”As for the negatives, the film is very slow paced with a story that won’t connect with most viewers.”
(@TheotherscottM sur Twitter)

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Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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