What you gonna do when the world is on fire - affpro - ©Okta filmAprès s’être aventurée au Texas et en Louisiane dans The Other side, la caméra de Roberto Minervini s’installe dans le Tremé, au sein de la communauté Afro-américaine de La Nouvelle-Orléans, lui permettant de continuer son exploration du coeur de l’Amérique et de mettre en lumière des groupes d’individus généralement laissés pour compte. Elle suit entre autres, Judy, une femme qui lutte pour la survie économique de son bar, symbole de son autonomie et lieu de vie important pour son quartier, rudement touché par l’Ouragan Katrina en 2005, Ronaldo et Titus, deux gamins qui essaient de s’amuser en dépit des nombreux dangers à éviter, mais aussi un groupe d’indiens de Mardi-gras, des Noirs défilant déguisés en indiens lors des carnavals du mardi-gras pour attirer l’attention sur les minorités ethniques et véhiculer un message de paix et d’égalité, et des militants des Black Panthers, essayant de sensibiliser les habitants à leur cause.

What you gonna do when the world’s on fire? a été tourné à l’été 2017, alors qu’une vague de crimes racistes a endeuillé la communauté et provoqué la colère des habitants. A travers les différents témoignages recueillis par le cinéaste italien, on comprend que ce racisme et cette violence ne constituent pas, hélas, quelque chose d’exceptionnel. Historiquement, le Tremé était le ghetto où étaient logés les esclaves venus d’Afrique. L’esclavage a été aboli, le Sud a perdu la Guerre de Sécession, les mouvements pour les droits civiques des années 1960 ont permis de donner aux citoyens Noirs les mêmes droits qu’aux citoyens Blancs, mais dans le fond, rien n’a changé. Il y a toujours de la haine, du racisme, des violences xénophobes. Et les policiers ne sont pas les derniers à exacerber les tensions…
Par ailleurs, il y a toujours une forme de ségrégation entre les communautés. On trouve des quartiers Noirs, pauvres et gangrénés par la délinquance, et des quartiers Blancs, plus aisés. Les habitants ont fini par s’y faire. Ainsi regroupés, ils peuvent plus facilement se retrouver pour échanger autour de leurs conditions de vie, s’organiser pour lutter collectivement contre les injustices, pour essayer de faire changer les choses. Mais l’évolution de la société, sous l’impulsion de la politique de Donald Trump, ne va pas dans le bon sens. Après l’ouragan Katrina, où beaucoup d’habitants les plus défavorisés ont tout perdu, la Nouvelle-Orléans s’est reconstruite et des quartiers pauvres se sont embourgeoisés, poussant encore plus vers la marge les habitants les plus pauvres.

Roberto Minervini donne la parole à des personnes qui en sont généralement privées, et dont les combats ne sont plus vraiment relayés par les média. Les personnes qu’il suit sont des citoyens ordinaires, qui cherchent leur place dans un pays qui se refuse toujours à les accepter, des années après la libération des esclaves. Judy est une femme courageuse, libre et indépendante, qui agit pour le bien de la communauté. Comme le chef des Indiens de Mari-Gras, elle participe beaucoup à la transmission de la culture de sa région. Les parents de Ronaldo et Titus font tout pour les préserver des dangers de la rue, les éduquer, en faire des individus respectables. Tous veulent juste mener une vie tranquille, comme les autres citoyens du pays, Blancs ou Noirs.
Le cinéaste permet au spectateur de s’attacher à eux et de comprendre leur colère. Il alerte ainsi l’opinion sur les dérives d’une politique sociale qui continue de creuser les inégalités, de générer de la misère, de la désespérance, des tensions communautaires et dénonce ce racisme endémique qui continue de gangréner l’Amérique.

Même si What you gonna do when the world’s on fire?, à l’instar de son titre, n’est pas exempt de certaines longueurs et de discours redondants, il s’avère un documentaire fort, émouvant et esthétiquement sublime, plus soigné, en tout cas, que certaines fictions présentées lors de cette 75ème Mostra. La retrouver au palmarès n’aurait rien de honteux…

Images : ©Okta film – fournies par la Biennale de Venise

REVIEW OVERVIEW
Note :
SHARE
Previous article[Venise 2018] “Frères ennemis” de David Oelhoffen
Next article[Venise 2018] “The Sisters brothers” de Jacques Audiard
Avatar
Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

LEAVE A REPLY