Suspiria - affpro - Luca_Guadagnino - Courtesy_of_Amazon_StudiosQuand on a appris que Luca Guadagnino s’attaquait au remake de Suspiria, on avoue qu’on avait un peu peur… D’une part car le cinéaste italien s’était déjà cassé les dents sur le remake de La Piscine, son A bigger splash ayant fait un plat retentissant à la Mostra il y a trois ans. Et d’autre part car le style de Dario Argento est tellement singulier – et un brin daté – qu’il semblait risqué de s’y frotter sans tomber dans le kitsch ou le ridicule.
Mais intelligemment, Guadagnino a pris le parti de proposer une version totalement différente de son modèle. Le scénario reprend bien la même trame de départ – une jeune américaine intègre une école de danse dans laquelle ont lieu des évènements étranges – mais il propose un dénouement totalement différent, et surtout, enrichit le récit avec d’autres enjeux, d’autres personnages qui n’étaient pas dans le récit original.

Déjà, le cinéaste transpose l’intrigue de Fribourg à Berlin, une ville qui, en 1977, est hantée autant par les fantômes du passé – le régime nazi – que par les démons du présent – les actions terroristes d’extrême-gauche, menées par la bande à Baader. Le décor est propice à un film fantastique parlant d’une entité souterraine, existant depuis des générations et toujours prête à se nourrir des soupirs, des larmes et de la noirceur des individus. Il est aussi adapté à une oeuvre plus politique. D’ailleurs, Guadagnino s’intéresse moins au personnage principal qu’aux relations entre les sorcières abritées par l’académie de danse, et au clivage opposant les partisanes de Madame Blanc (Tilda Swinton), la professeur de danse, à celles de Mater Markos (Tilda Swinton, encore…), le leader du groupe, qui cherche par tous les moyens à faire accomplir un rituel lui permettant de s’incarner dans un corps plus jeune.

De ce fait, l’héroïne du film original, Suzie Bannion (Dakota Johnson), ne sert plus que de fil conducteur assez lointain. Elle ne semble pas plus préoccupée que cela par les évènements étranges qui se déroulent dans l’académie et ce n’est donc plus elle qui mène l’enquête. Ce rôle revient à Jozef Klemperer (officiellement incarné par Lutz Ebersdorf, officieusement par… Tilda Swinton elle-même), le psychiatre qui suivait la dernière victime des sorcières, Patricia (Chloe Grace Moretz) et cherche à comprendre ce qu’est devenue sa patiente. On comprend peu à peu que le vieil homme, perturbé par la disparition de la jeune femme, mais aussi rongé par les regrets et la culpabilité, est le véritable centre de gravité de l’oeuvre et que  sa rencontre avec les sorcières est aussi un moyen d’affronter son propre passé.

La différence avec le film original est aussi esthétique. Pas d’effets baroques, pas de jeux de couleurs flamboyants… Ici, l’angoisse naît des cadrages, des angles de prises de vue, du montage. La frénésie passe par les scènes dansées et les chorégraphies funèbres. Idem pour la musique. Les morceaux du groupe Goblins sont remplacés par une composition plus sobre de Thom Yorke, qui joue sur les motifs répétitifs pour générer de l’étrangeté.
L’idée est de s’affranchir totalement des codes du film original.

Certains le lui reprocheront sans doute. Il est vrai que, si on considère que le style baroque d’Argento était le seul intérêt du Suspiria original, le choix d’une mise en scène plus sobre revient à signer un film d’horreur beaucoup plus banal… Et comme le film n’est pas aussi terrifiant qu’il le promettait, beaucoup seront déçus. Mais on ne peut que saluer la volonté du cinéaste de proposer quelque chose de différent, plus mature, plus profond, plus subversif sur le fond que sur la forme.

En tout cas, que l’on aime ou non cette nouvelle approche, ce Suspiria 2018 est loin d’être le nanar redouté, C’est un film d’horreur art & essai intéressant et plutôt bien ficelé, qui pourrait potentiellement avoir ensorcelé ce diable de Guillermo Del Toro et se retrouver au palmarès, le 8 septembre prochain… A moins que le jury ne décide d’attribuer un prix d’interprétation masculin/féminin pour Tilda Swinton…

Images :Luca Guadagnino – Alessio Bolzoni – copyright Amazon Studios – fournie par la Biennale de Venise

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Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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