Nuestro Tiempo - affrpro - Carlos ReygadasLe précédent long-métrage de Carlos Reygadas, Post Tenebras Lux, lui avait valu le prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2012, mais avait laissé de nombreux spectateurs perplexes, bien incapables de dégager le véritable sujet du film. On devinait bien que le film traitait d’une certaine façon de la fin d’un monde, d’une petite apocalypse familiale, sous l’effet du démon de la jalousie et les tensions conjugales qui en découlaient.
Nuestro Tiempo en est le prolongement. Il suit le lent délitement du couple formé par Juan (Carlos Reygadas lui-même) et Esther (Natalia Lopez), qui habitent et travaillent dans un ranch près de Tlaxcala, dans la campagne mexicaine. La quiétude des lieux tranche avec le feu intérieur qui consume les personnages. Esther brûle d’amour pour un autre homme, Phil, avec qui elle entretient depuis quelques semaines une liaison. Juan, lui, est dévoré par la jalousie. Il essaie pourtant de se montrer compréhensif, ouvert aux désirs de son épouse. Il accepte qu’Esther puisse entretenir une liaison avec cet homme, tant qu’elle ne menace pas leur couple. En échange, il lui demande de ne rien lui cacher et de l’informer régulièrement de l’évolution de cet adultère. Ainsi, il peut garder le contrôle de la situation, régenter son petit monde à sa manière. Or c’est justement ce qu’Esther ne supporte plus. Elle veut pouvoir vivre sa vie sereinement, en toute indépendance. et plus Juan s’accroche à elle, plus elle a envie de le fuir. La situation ne fait naître que de la frustration et de l’incompréhension.

Ici, Carlos Reygadas traite des affres de la passion amoureuse, qui s’estompe avec le temps, s’use au contact du quotidien et ne repose que sur un équilibre fragile. On sent que Juan et Esther s’aiment toujours, mais que leur amour a évolué. Il y a toujours de la complicité entre eux, mais ils ne sont plus tout à fait en phase l’un avec l’autre, plus aussi compatibles qu’avant. Cela complique les choses, car aucun des deux ne parvient à mettre un terme à la relation. Ils essaient de sauver ce qui peut l’être, et leurs tentatives n’ont pour conséquence que de les séparer un peu plus. Cette complexité des rapports amoureux est propre à l’être humain adulte. Elle tranche avec les jeux innocents des enfants qui s’amusent dans les étangs voisins, s’adonnant à des batailles “pour de rire” entre garçons et filles, mais aussi avec le comportement des taureaux qui règlent à coups de cornes les conflits amoureux. Entre Juan, Phil et Esther, l’affrontement est plus feutré. Mais les échanges civilisés et compréhensifs, hypocrites, débouchent sur beaucoup d’amour… “vache”.

Globalement, Nuestro tiempo séduit par son ambiance singulière et son habileté à disséquer les relations humaines, qui rappelle un peu celle d’Ingmar Bergman dans, par exemple, Scènes de la vie conjugale. On apprécie aussi que le cinéaste se livre autant, signant un film très personnel. En revanche, ce nouveau long-métrage aurait, une fois n’est pas coutume, gagné à être un peu plus court, car beaucoup de scènes semblent inutilement étirées, redondantes et, souvent, trop démonstratives. Près de trois heures pour en arriver à une issue aussi prévisible, c’est long, très long… Vachement long… Si le cinéaste peut se poser plein de questions sur l’amour et le couple, il pourrait aussi se demander si le cinéma d’art & essai a forcément besoin de s’épanouir dans des oeuvres de plus de deux heures.

Cela dit, l’universalité du sujet et le choix d’une mise en scène plus posée que la plupart des oeuvres en compétition, en font un outsider sérieux pour le Lion d’Or. Reste à savoir comment le jury aura appréhendé cet étrange rodéo amoureux…

Images : Copyright Carlos Reygadas – fournies par la Biennale de Venise

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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