En deux longs-métrages (L’Apprenti et Comme un lion), Samuel Collardey a su imposer un style singulier. Ses films, oscillant entre documentaire et fiction, sont ancrés dans le réel et dans des contextes sociaux précis. Ils montrent des personnages à la croisée des chemins, tiraillés entre leurs univers d’origine et de nouveaux horizons, et voyant leurs rêves se heurter à la réalité, amère et cruelle.

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Son nouveau film, Tempête, repose sur le même schéma. Ce docu-fiction nous invite à suivre le quotidien de Dominique Leborne, un marin-pêcheur de quarante ans engagé dans un difficile combat pour conserver la garde de ses enfants. Son métier le contraint à partir en haute-mer pendant de longues périodes. Pendant ce temps-là, ses enfants sont livrés à eux-mêmes. L’aînée, Mailys, se retrouve enceinte, sans personne à qui parler de sa situation pendant que le cadet, Matteo, accumule les bêtises. Comme leur maison, minuscule, commence à se dégrader sérieusement, faute de fonds pour l’entretenir correctement, les deux adolescents prennent leurs distances et se tournent vers leur mère. Celle-ci entame alors une procédure pour obtenir leur garde intégrale. Dominique doit alors réfléchir à son avenir. Il cherche à évoluer, prend des cours pour devenir capitaine de bateau,  tente de trouver les ressources pour retaper sa maison et pour reconstruire son existence. Mais là encore, cette traversée de la vie est houleuse. Les projets et les rêves du marin-pêcheur viennent se briser contre l’écueil de la réalité…

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Le récit a le mérite de mettre l’accent sur les difficultés rencontrées par les marins-pêcheurs : les conditions climatiques de plus en plus compliquées qui limitent les périodes de pêche en haute mer, les quotas imposés par l’Union Européenne et la concurrence féroce que se livrent les différentes compagnies de pêche, les prix du marché, revus à la baisse, qui font chuter leurs revenus et mettent en péril la viabilité de leurs entreprises  mais aussi l’impact de leur profession, qui  est souvent une véritable vocation, sur leur vie de famille. Comment concilier cette passion pour la mer et sa vie personnelle? Comment évoluer pour assurer l’avenir de leurs enfants dans un contexte économique plus que morose? Et que propose la société pour les accompagner dans leurs démarches? Le gouvernement et les pôles emploi incitent les individus à créer leur propre société ou devenir travailleurs indépendants, mais quand des personnes comme Dominique Leborne arrivent avec des projets bien pensés et bien ficelés, ils ont toutes les peines du monde à trouver des financements, et se heurtent à la frilosité des investisseurs , des syndicats ou des organismes officiels. Que faire alors? La solution se trouve peut-être ailleurs, en dehors de ce milieu, loin de sa passion, loin de ce métier dont il rêvait depuis l’enfance. Il est déchirant de voir des hommes qui aiment leur travail et font tout pour le conserver être contraints de tout lâcher pour trouver des métiers jugés plus lucratifs et plus stables. A force d’étouffer les marins-pêcheurs, les agriculteurs, les éleveurs, on détourne des personnes expérimentées et passionnées  de leurs métiers d’origine et on n’incite pas franchement les jeunes générations à choisir ces voies professionnelles. C’est inquiétant, dans la mesure où ces métiers font partie des piliers économiques du pays et de l’Union Européenne et touchent aussi à l’âme de nos régions côtières.

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Cette description des conditions de vie des marins-pêcheurs touche par sa sincérité et sa justesse de ton, même si le scénario charge parfois un peu la barque en faisant tomber sur le personnage et ses enfants toute la misère du monde  (plus d’argent pour payer le chauffage, la nourriture, grossesse inattendue de la fille aînée, crise d’adolescence du fils cadet,…). Puisque le film raconte l’histoire de la famille de Dominique Leborne, on ne remet pas en question l’authenticité de leurs péripéties, mais ce condensé de problèmes alourdit inutilement un récit qui fonctionne très bien en jouant la carte de l’épure et du minimalisme, à l’instar de la mise en scène constamment sobre de Samuel Collardey, dans la veine du cinéma social des frères Dardenne et des meilleurs films de Philippe Lioret.

Soyons clairs : il ne s’agit pas d’une oeuvre majeure, pas plus qu’un sommet de cinéma social engagé, mais ce n’était pas le but du cinéaste. Tempête est un petit film fragile, aussi humble et empli de chaleur humaine que son personnage principal. C’est cette simplicité, au sens noble du terme, qui nous fait chavirer, comme elle a bouleversé le jury du prix Orizzonti, à la dernière Mostra de Venise, qui a remis un prix d’interprétation exceptionnel à Dominique Leborne pour ce qui est – et pour une fois le terme n’est pas galvaudé – le rôle de sa vie…


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Tempête
Réalisateur : Samuel Collardey
Avec : Dominique Leborne, Mailys Leborne, Matteo Leborne, Vincent Bessonnet, Sandra Richard, Patrick D’Assumçao
Origine : France
Genre : Docu-Fiction qui trouve le t(h)on juste
Durée : 1h29
date de sortie France : 24/02/2016
Contrepoint critique : Critikat

 

REVIEW OVERVIEW
Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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