OndineAvec un prénom comme Ondine, on a évidemment un rapport particulier avec l’eau…
Il y a déjà ces larmes qui coulent des yeux de la jeune femme alors que son amant, l’odieux Johannes, vient sèchement de lui apprendre qu’il la quitte pour une autre.
Elle refuse de le laisser partir et lui jette une sorte de malédiction. Elle doit mener une conférence, à deux pas de là. À son retour, il devra être encore là à l’attendre, sur la terrasse de leur café, où ils ont partagé tant de moments tendres, et lui dire qu’il l’aime pour toujours, sinon il mourra.
Évidemment, quand elle revient, le jeune homme a décampé, peu préoccupé par ces menaces.

Ondine est dévastée, et comme elle se sent appelée par cette figurine de scaphandrier, noyée dans un aquarium posé près du bar, on se dit qu’elle pense peut-être à se supprimer, disparaître en se fondant dans les eaux troubles des amours désabusés. Mais un jeune homme prénommé Christoph met fin à ces pensées obscures. Il lui avoue qu’il est tombé sous son charme durant la conférence qu’elle vient de donner. Ô coïncidence, il est lui-même scaphandrier, réparant les installations aquatiques de Berlin, ville dont Ondine raconte justement l’histoire lors de ses exposés.
Entre les deux, c’est le coup de foudre, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’aquarium.  Il éclate, libérant ses flots aquatiques sur Christoph et Ondine, eux-mêmes submergés par leurs sentiments, emportés au son de l’adagio du concerto en ré mineur de Bach (1).

Ils deviennent amants. Ondine rejoint fréquemment Christoph après ses explorations aquatiques, comme celles qu’il mène dans un lac en Rhénanie du Nord-Westphalie, à côté de l’épave d’un bateau qui porte le nom d’Ondine. Ils nagent en plein bonheur et envisagent de construire une vie à deux, sans vagues ni tempêtes. Mais un jour, Ondine croise son ancien amant. La jeune femme pense avoir tourné la page. Elle ne souhaite certainement pas quitter Christoph pour se remettre avec ce goujat. Mais ce retour semble avoir courroucé les dieux des eaux. Ondine n’a pas tenu la promesse faite au moment de leur rupture, et la malédiction lancée à Johannes semble avoir frappé Christoph à la place. Quand elle rejoint ce-dernier, il est à l’hôpital, dans le coma. La jeune femme comprend alors qu’elle doit rétablir l’équilibre et prendre une décision courageuse pour espérer sauver celui qu’elle aime.

Avec ce nouveau long-métrage, Christian Petzold s’empare du mythe d’Ondine à sa manière, en le modernisant quelque peu. S’il garde en tête plusieurs oeuvres inspirées de cette légende (2), il pioche un peu dans chacune sans chercher à respecter leurs trames, pour composer une version très personnelle, entre mélodrame, film romantique et fable fantastique. Il utilise cette histoire pour livrer une belle variation sur la nécessité de faire le deuil d’une relation amoureuse éteinte, de se reconstruire après la perte de l’être aimé. Les conférences données par Ondine ne parlent que de cela, de construire quelque chose de pérenne sur des marécages – comme la ville de Berlin à l’origine – de reconstruire une ville détruite en mélangeant architecture moderne et ancienne, de réunifier des entités séparées en essayant de retrouver l’harmonie. En amour, c’est la même chose. Ondine se reconstruit avec Christoph. En découvrant le véritable amour, elle se redécouvre, prend conscience de ses désirs et de ses attentes. Et quand le passé revient la hanter, elle décide de prendre son destin en main.

Christian Petzold raconte aussi une très belle histoire d’amour, universelle et intemporelle, magnifique et tragique à la fois. Son Ondine est différente de celle du mythe, si ce n’est qu’elle est une amoureuse ultime, prête à tout pour l’être aimé, y compris à se sacrifier, s’effacer pour son bonheur. Elle n’est pas une naïade qui choisit de devenir humaine, mais une humaine qui choisit de devenir naïade, prisonnière d’un royaume aquatique, et qui assume son choix, par amour.
Paula Beer incarne magnifiquement cette héroïne romantique, aussi à l’aise pour expliquer les mystères de la ville avec de longs monologues que pour faire passer les émotions les plus subtiles sans user de dialogues, juste avec l’intensité de ses regards et la douceur de ses gestes. Sa performance remarquable lui a valu l’Ours d’argent de la meilleure actrice lors de la 70ème Berlinale, en février dernier. Cette récompense vient confirmer le prix du meilleur espoir qu’elle avait glané à Venise en 2016, pour son rôle dans Frantz de François Ozon.
Son partenaire, Franz Rogowski est également épatant dans ce rôle d’amoureux lunaire, qui danse avec les silures géants et brise les coeurs comme des aquariums.
Difficile de croire que ce duo qui fonctionne si bien ici est le même que celui du décevant Transit, sorti en 2018. Et difficile de croire que ce dernier et Ondine ont été réalisés par le même cinéaste…

La différence entre les deux films, c’est que tous les aspects plombants du récit – éléments symboliques, péripéties mélo, effets dramatiques appuyés – sont fondus dans une mise en scène étincelante, fluide, envoûtante, d’une poésie folle. Toutes les scènes aquatiques sont absolument sublimes et irriguent le film d’une ambiance singulière, onirique et fantastique. La musique de Bach, bien qu’omniprésente, enveloppe parfaitement ce beau récit mélancolique. L’ensemble est un véritable plaisir pour les yeux, les oreilles et l’esprit. Cette fois-ci, il s’agit d’une vraie réussite, et on est heureux de voir que le réalisateur de Contrôle d’identité, Yella ou Barbara retrouver tout son talent de conteur et de faiseur de rêve. Il signe sans doute là son plus beau film.

(1) : “Concerto en ré mineur BMW 974 / Adagio” de Jean-Sébastien Bach

(2) : » En vrac, le cinéaste cite la légende originelle, l’opéra d’Albert Lortzing, la variante danoise de Hans- Christian Andersen, “La Petite sirène” et la nouvelle d’Ingeborg Bachmann “Ondine s’en va”. On peut sûrement y ajouter la pièce de Jean Giraudoux.

Crédits photos : Copyright Schramm Film/ Christian Schulz


Ondine
Undine
Réalisateur : Christian Petzold
Avec : Paula Beer, Franz Rogowski, Maryam Zaree, Jacob Matschenz, Rafael Satchowiak, Anne Ratte-Polle
Origine : Allemagne, France
Genre : Histoire d’Amour et Mél-eau-drame
Durée : 1h30
Date de sortie France : 23/09/2020
Contrepoint critique :
”Ondine, une nymphe à côté de la flaque “
(Elizabeth Franck Dumas – Libération)

REVIEW OVERVIEW
Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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