Joker affproDe quoi ça parle?

De la genèse du Joker, l’ennemi juré de Batman dans les comics de DC Comics.
On y apprend comment Arthur Fleck (Joaquin Phoenix), comédien de stand-up raté, finit par sombrer complètement dans la folie meurtrière pour devenir le Joker, un clown psychopathe qui fait régner la terreur dans les rues de Gotham City.

Pourquoi on arbore notre plus large sourire?

Parce que sur le papier, le projet semblait voué à l’échec. Les dernières adaptations cinématographiques issues de l’univers DC Comics n’ont pas vraiment marqué les esprits. Ce sont des blockbusters paresseux et sans âme, tentant de copier sur le voisin, les Studios Marvel, plutôt que de s’appuyer sur les points forts de leurs propres bandes-dessinées.  Et le choix de confier la réalisation à Todd Philipps, jusqu’alors connu essentiellement pour ses comédies potaches (Very Bad Trip, Projet X, Date limite…), n’augurait rien de bon. Et pourtant, ce Joker s’avère une franche réussite, tant sur le plan du scénario que de la mise en scène, sans oublier la performance remarquable de Joaquin Phoenix

Warner Bros a choisi de revenir à la recette qui avait fait le succès de la trilogie Batman de Christopher Nolan, en privilégiant une approche plus sombre, plus adulte, faisant évoluer le récit vers le film noir et le drame plutôt que le blockbuster d’action classique.
C’est moins l’histoire du Joker que celle d’Arthur Fleck, un quadragénaire à la dérive. L’homme entretient toujours le rêve de devenir comédien de stand-up, de passer dans les shows télévisés animés par Murray Franklin (Robert De Niro) et de séduire sa belle voisine (Zazie Beetz). En attendant, il doit se contenter d’un petit boulot de clown de rue qui lui permet tout juste de payer le loyer et de s’occuper de sa mère (Frances Conroy), avec qui il partage un minuscule appartement dans les bas-fonds de Gotham. Et encore, cette situation est précaire. Arthur pourrait bien perdre son travail, car ses problèmes psychologiques le rendent inquiétant aux yeux de ses collègues ou de ses clients. Il pourrait aussi perdre le soutien de son assistante sociale, car à l’approche des élections, le conseil municipal en place a décidé de réaliser des économies structurelles. Son agression par de jeunes voyous va occasionner une série d’évènements qui vont définitivement faire basculer Arthur dans la folie.
Le film décrit sa lente descente aux enfers, d’humiliation en humiliation, et sa transformation progressive en clown psychopathe. Joaquin Phoenix excelle dans la peau de cet homme fragile qui, à l’instar du Travis Bickle de Taxi Driver (joué également par Robert De Niro), auquel il fait un peu penser, décide subitement qu’il ne peut plus supporter cette existence faite de brimades et d’humiliations et trouve un certain épanouissement dans la libération de ses pulsions violentes. Ces moments-là sont rares dans le film, mais  mais leur brutalité risque de traumatiser plus d’un spectateur. Autant le dire tout de suite, cette adaptation n’est pas vraiment destinée à un public familial…

Le cinéaste dépeint aussi une violence sociale, moins spectaculaire, mais tout aussi destructrice. Vivant dans leur cage dorée, les riches de notables de Gotham, comme les Wayne, restent insensibles à la détresse des plus démunis, qui vivent dans les bas-quartiers au milieu des immondices et des parasites. Les plus faibles sont relégués dans la marge, obligés d’exercer des jobs minables pour des salaires de misère, ou être dépendant d’une aide que le pouvoir politique est capable de supprimer totalement en une coupe budgétaire, sachant pertinemment que cela va conduire des centaines d’individus à une mort lente. Les pauvres, les marginaux, les êtres psychologiquement instables, comme Arthur, sont constamment ignorés, moqués, humiliés.
L’acte fondateur du parcours criminel du Joker – l’élimination d’un groupe de voyous issus des classes aisées – en fait malgré lui une sorte d’icône, le symbole de la rébellion des plus faibles contre les puissants.
Todd Philipps en fait le parfait contrepoint de Bruce Wayne/Batman, une sorte de frère ennemi, de double inversé. Tous deux ont une part égale d’ombre et de lumière.  Le Joker est un psychopathe de la pire espèce mais son histoire personnelle le rend touchant et presque “sympathique”. Il sait par ailleurs parfaitement charmer un auditoire. Batman, à l’inverse, est perçu comme un héros sombre et ambigu, qui applique une justice expéditive, alors qu’il défend à priori une certaine idée de l’ordre et de la morale. Les destins d’Arthur Fleck et Bruce Wayne sont forcément liés. Ils basculent d’ailleurs le même jour, même si, au moment où ils se croisent pour la première fois, Bruce Wayne est encore trop jeune pour se glisser dans la peau du “Chevalier Noir”…

Porté par un scénario solide et cohérent, par l’interprétation intense de Joaquin Phoenix et par des partis prix de mise en scène audacieux, plus proches des films Art & Essai indépendants que  des blockbusters hollywoodiens, ce Joker est l’une des meilleures adaptations de Comics issues de l’univers DC et, pour l’instant, l’un des films les plus solides de la compétition vénitienne 2019.


Angles de vue différents :

“HA HA HA HA HA HA”
(Rire sonore d’un spectateur à la sortie de la salle. Hommage ou façon de signifier que le film est une blague? On penche pour la première option, car les avis sont assez unanimes…)

”Un immense film porté par l’interprétation démente de Joaquin Phoenix. “ (Thierry Chèze, Première)

Joker is a masterpiece! It’s FUCKED UP. This film is sinister and uncomfortable in the best way; I’m actually just shocked it exists… This is a DC film. And it is DARK AND DISTURBING. I am in pure awe and I’m actually delirious. I was not at all expecting that…“
(Awais Irfan, Twitter)

Prix potentiels ? :

L’interprétation hallucinée de Joaquin Phoenix pourrait bien lui valoir un Prix d’interprétation, en attendant un Oscar. Le film en lui-même mériterait un prix pour le scénario, la mise en scène ou pour ses qualités globales, avec un Lion en or massif.
Mais il n’est évidemment pas sûr que le jury, assez austère sur le papier, décide de primer ce genre de film… La standing-ovation de 8 minutes à la fin de la projection officielle fera-t-elle pencher la balance?

Crédits photo :
Copyright Nico Tavernise
Copyright Warner Bros (affiche)
Images fournies par la Biennale di Venezia

REVIEW OVERVIEW
Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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