Huitième jour de festival, déjà une bonne vingtaine de films vus, des nuits courtes… La fatigue commence à se faire sentir…

Il faut y aller mollo pour ne pas finir par péter les plombs comme le héros de Fondu au noir. Ce cinéphile solitaire aux nerfs en pelote finit par se muer en  psychopathe, prenant l’apparence de personnages de grands classiques hollywoodiens – Richard Widmark dans Le Carrefour de la mort, Christopher Lee dans Dracula, La Momie, James Cagney dans L’Enfer est à lui,… –  pour  tuer tous ceux qui l’ont offensé.
Un bon film d’ailleurs, que ce petit thriller de 1980, signé Vernon Zimmerman. Il est truffé de références cinématographiques, de petits et grands clins d’oeil, et se laisse porter autant par son aspect érudit que par  un humour noir assez délectable. Un peu à l’image de cette parodie de la scène de la douche de Psychose, où le tueur tente d’assassiner sa proie à coups de… stylo-plume. L’encre noire qui s’en échappe correspond exactement à l’effet visuel du film d’Hitchcock…
Le film a un peu vieilli, certes, mais, hormis le jeu assez catastrophique de Tim Thomerson (qui incarne un psychiatre nommé Docteur… Moriarty) le film se laisse voir avec grand plaisir.

Fondu au noir

Donc, disais-je avant d’être grossièrement interrompu par moi-même, il faut y aller mollo pour ne pas finir comme le héros de Fondu au noir. Surtout que le brave garçon ne se gavait que de vieux classiques assez soft, qui, comparé aux engins présentés à L’Etrange Festival, sont d’inoffensives bluettes pour enfants…
Rien à voir, donc, avec les films au programme aujourd’hui, particulièrement extrêmes dans les thématiques et la violence…

On commence par Les sept jours du Talion – tout un programme ! – adaptation par Daniel Grou d’un roman de l’écrivain québecois Patrick Sénécal, dans lequel un chirurgien dont la fillette a été violée et assassinée soustrait son meurtrier à la justice pour le torturer, durant une semaine, avant de l’exécuter (je vous avais prévenus…). La police cherche à l’intercepter avant qu’il ne commette l’irréparable…
Le film évoque, de par sa trame, Que justice soit faite!, nanar nauséabond avec Gerard Butler, mais, fort heureusement, s’en démarque assez radicalement.
Le film met mal à l’aise car il traite de vengeance froide, de justice expéditive, de torture et de peine de mort pour les crimes sur mineurs, mais pour autant, la violence n’y est pas vraiment gratuite – même si la cruauté de certains actes de torture n’était pas indispensable. A aucun moment, scénariste et cinéaste ne jouent la carte de la complaisance, ou ne cherchent à faire vibrer la part d’ombre présente en chaque spectateur. Le film nous pousse à nous interroger sur notre propre violence, nos propres instincts vindicatifs mais il ne cherche jamais à favoriser notre adhésion aux actes du “bourreau”, personnage qui reste assez froid, antipathique, mais touchant de par sa folie, son désespoir. 
Intelligemment, les auteurs ne font pas l’apologie de la vengeance, qui ne peut aucunement apaiser la douleur de la perte, le sentiment d’injustice, la colère et la haine… Malgré cela, le film reste éprouvant…

les 7 jours du talion - 2

… Mais cela n’est rien à côté de A serbian film, présenté comme LA sensation de ce 16ème festival. Interdit aux moins de 18 ans et assorti d’un avertissement le déconseillant formellement aux âmes sensibles, rien que ça ! Si on ajoute que le film est interdit dans de nombreux pays et qu’il fait scandale un peu partout où il passe, cela ne pouvait qu’intriguer les spectateurs curieux et avides d’émotions fortes…
Résultat : la grande salle du Forum des Images était archi-comble pour la projection unique ce film à la réputation sulfureuse. Même Monsieur Gaspar Noé, l’un de nos cinéastes les plus audacieux, a fait le déplacement pour le découvrir en même temps que nous… Et alors ?… Et alors ?…
Eh bien oui, le film est effectivement assez extrême, dérangeant de par le mélange de sexe et de violence étalé à l’écran, mais surtout de par les tabous qu’il fait voler en éclats…

Le film raconte la descente aux enfers d’un homme, Milos, ancienne gloire du porno aujourd’hui un peu has been, qui, pour l’argent, accepte de tourner dans un film X dont il ignore tout, du “scénario” au réalisateur…
Les premiers jours de tournage, Milos semble devoir tourner un porno classique, si ce n’est que l’ambiance est assez malsaine, sur fond de pédophilie et de violences faites aux femmes. Sur le plateau, ses premières prouesses sexuelles s’exécutent sous le regard d’une jeune fille de onze ou douze ans, ce qui le trouble particulièrement. Et sa partenaire féminine reçoit des coups on ne peut plus réels de la part des autres “acteurs” du film, déguisés en policiers…

A serbian film - 3

A ce moment-là, on se dit que Milos va devoir coucher avec la jeune fille et tabasser lui-même sa partenaire. Lui aussi d’ailleurs, ce qui le décide à renoncer.
Mais le réalisateur n’est pas prêt à laisser partir son acteur vedette…
Se réveillant couvert de sang, le visage tuméfié, trois jours après sa démission, Milos comprend qu’il a été drogué par le cinéaste psychopathe et tente de se remémorer ce à quoi il a participé. Des choses assez ignobles, incluant violences, meurtres et viols de (très) jeunes enfants… (Je vous avais prévenus – bis…)

Provocation? Violence gratuite? Le scénariste Aleksandar Radivojevic, présent pour débattre avec le public, balaye ces accusations d’un revers de la main. Il dit s’être servi d’un film de genre dans l’esprit des films d’horreur français sortis ces dernières années, de A l’intérieur à Martyrs, pour traiter, de façon métaphorique, de la violence de son pays, la Serbie, et du manque de libertés dont souffre la jeunesse serbe. Le catalogue d’horreurs qu’il nous donne à voir correspond, selon ses dires, au viol constant de l’individu par la société, de sa naissance à sa mort, ”et même après, post mortem!”. A serbian film se veut donc un manifeste politique, porte-parole d’une jeunesse sacrifiée…
Bon, pourquoi pas ? Mais il y avait peut-être d’autres moyens d’expression que le choix de cet étalage de sévices et de sexualité malsaine… Certes, l’utilisation d’un film d’horreur pour faire passer un message, en filigrane, n’est pas nouvelle (on en a eu la preuve hier encore, avec Massacre à la tronçonneuse) et le côté “choc” du film assure sa réputation, mais, comme l’a bien fait remarquer un des spectateurs, le risque est grand de voir l’aspect outrancier, excessif, “gratuit” du film prendre le pas sur l’argument  “politique”…

Difficile d’aimer un truc aussi malsain et fou, de ne pas être écoeuré par ce qu’il donne à voir – même si ce n’est, bien sûr, que du cinéma… En même temps, on a envie de défendre cette production totalement indépendante tant les auteurs vont au bout de leur idée, de leur démarche. Ils osent bousculer les tabous, repousser les limites de la représentation de l’horreur, quitte à s’attirer des réactions de rejet aussi violentes – voire plus ! – que le film lui-même.
La démarche de L’Etrange Festival est évidemment d’offrir une tribune à ces artistes un peu fous (visionnaires?) qui refusent le conformisme et font preuve de ce qui manque à trop de cinéastes aujourd’hui : l’audace.
Après, on supporte ou non…

A serbian film - 2

Je n’ai pas vu le troisième film de cette journée thématique consacrée aux séquestrations en tous genres : Captifs de Yann Gozlan, dans lequel trois membres d’une association humanitaire, en mission dans les Balkans (décidément!) sont enlevés par des ravisseurs aux motivations inconnues… Pas vu, donc, mais le film a l’air d’être assez sordide, oppressant et terrifiant…

Pas vu non plus le film de Nicolas Echevarria sur la vie du conquistador Cabeza de vaca. C’est le problème de L’Etrange Festival, entre les reprises de films rares, les curiosités que l’on ne verra nulle part ailleurs et les avant-premières, il faut faire des choix cruels. Dommage, car ce film-là,  présenté comme “hanté par les ombres tutélaires d’Alejandro Jodorowsky et Werner Herzog” (waouh!) avait l’air intéressant. Tant pis…

Enfin, il y avait aussi la suite de la compétition de courts-métrages et le deuxième volet de la carte blanche accordée à Lionel Soukaz “Sex & politics”, qui traitait lui-aussi de pornographie, de pouvoir et de sexe, de violence et de manipulations…

La journée des enfants que ce huitième jour ? Euh… Non, pas vraiment (même si on leur fait leur fête dans plusieurs des films présentés…). Les thèmes du jour étaient résolument adultes, et réservés à un public averti…

Ce samedi, ça devrait se calmer un peu, avec notamment les aventures d’un… pneu sérial killer !

A demain pour la suite de ce “beau” voyage dans le fascinant monde de l’étrange… 

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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