Que d’émotions aujourd’hui sur la Croisette. On a eu droit à des adieux, des retrouvailles avec de vieux amis, des découvertes, des standing-ovations généreuses, des applaudissements nourris, et des coups de coeur en pagaille. Tout ce que l’on attend, en somme, d’un festival réussi…

Jimmy's hall - 2

Il y a déjà eu les adieux de Ken Loach, puisqu’il a annoncé que Jimmy’s Hall présenté en compétition, serait son dernier long-métrage.
Pas sûr que cette ultime réalisation, sympathique mais assez anecdotique, soit récompensée samedi prochain, mais elle boucle quand même en beauté une carrière remarquable, en faisant un peu la synthèse de ses oeuvres passées : l’indépendance irlandaise en toile de fond, la défense des valeurs de gauche en moteur principal, un récit à la fois politique et humoristique comme fil conducteur.
On y suit un épisode de la vie mouvementée de Jimmy Gralton, un militant communiste irlandais du début du XXème siècle. De retour au pays après un séjour aux Etats-Unis, il a tenté de rouvrir un local populaire dédié à la danse, mais aussi à la littérature, la poésie, le chant et la culture au sens large, mais s’est vite heurté aux factions réactionnaires de l’IRA d’un côté, et à l’Eglise de l’autre, toutes voyant d’un mauvais oeil la propagation des idées communistes. Le film décrit le combat mené par l’homme et ses partisans pour défendre la liberté d’expression, la liberté de penser, le droit à l’éducation, la culture, la liberté… Bref, toutes les vertus traditionnelles portées par Ken Loach au cours de sa carrière. Et c’est bien là l’essentiel.
On reste cependant un bon cran en-dessous des réussites majeures du cinéaste. L’humour grinçant de Raining stones, la force mélodramatique de Ladybird, ou le lyrisme de Le Vent se lève sont là, mais un peu atténués. Mais ce qui reste au sommet, c’est le flair de Ken Loach pour dénicher de nouveaux talents. Il révèle ici Barry Ward, jeune acteur promis à une belle carrière et Simone Kirby, sa partenaire, au tempérament bien trempé.
Il quitte donc la piste en nous offrant deux jeunes pousses qui continueront de disséminer par le jeu d’acteur ses idéaux politiques, sociaux et humanistes.

Mommy - 3

Xavier Dolan, lui, n’est pas près de prendre sa retraite. A 25 ans, il n’en est qu’au début de sa carrière, même s’il a déjà réalisé quatre films, ayant tous connu les honneurs d’une sélection dans un grand festival. Le cinquième, Mommy ne déroge pas à la règle, puisqu’il se retrouve dans le grand bain de la compétition officielle, avec de sérieuses chances de se retrouver au palmarès. C’est bien simple, le jeune prodige québécois a séduit presque tout le monde. La presse internationale, enthousiaste à l’issue de la projection de la veille. Mais aussi le reste des festivaliers, qui ont offert au film douze minutes de standing-ovation lors de sa présentation officielle. Un record cette année…
Cela était-il mérité? Oui, plutôt…
Avec Mommy, il revient aux sources, ou presque, en décrivant une relation mère-fils complexe et conflictuelle, comme dans J’ai tué ma mère, son premier film, qui était un cri de révolte contre une mère étouffante et castratrice. Sauf qu’ici, il change radicalement de perspective.
Le personnage principal n’est pas l’adolescent, Steve (Antoine Olivier Pilon), mais sa mère, Diane (Anne Dorval), une veuve célibataire qui fait ce qu’elle peut pour s’occuper de lui. Et ce n’est pas facile, loin de là, puisque le garçon souffre de troubles du déficit de l’attention, d’hyperactivité et d’accès de violence. Elle pète parfois les plombs, mais s’accroche, endure beaucoup pour éviter que le garçon soit placé en institution psychiatrique…

Mommy - 2

Il s’agit donc d’un film articulé autour de la figure maternelle, qui entoure ses enfants d’affection, les éduque, leur forge un avenir en les maintenant dans le droit chemin. Un rôle essentiel qui est souvent payé, en retour, d’une certaine ingratitude de la part des gamins, lorsque, à l’adolescence, ils sont en quête d’émancipation.
Le jeune cinéaste a muri. Il a pris du recul sur la relation l’unissant à sa propre mère et lui rend ici le plus vibrant des hommages.
Mais le film est aussi plus ample que cela. Il interroge par exemple sur la frontière entre les sentiments : Amour/Haine pour Steve et Diane, Amour/Amitié entre Diane et Kyla (Suzanne Clément), sa voisine, une autre figure maternelle bouleversante.
Et Mommy brille aussi par ses partis-pris esthétiques. Dolan a choisi le format atypique de l’image carrée – à la mode cette année après Jauja et La Chambre bleue… – qui lui permet d’être au plus près de ses personnages et de symboliser un certain carcan. Ce dispositif offre aussi au cinéaste de jouer avec le cadre, ce qui occasionne une scène assez gonflée, que l’on vous laissera découvrir par vous mêmes…
Beaucoup lui promettent la Palme d’Or. Franchement, s’il l’obtient, on ne criera pas au scandale. Mais peut-être est-il trop tôt pour lui offrir la récompense suprême. Ce cinéaste a un talent fou, c’est certain, mais il a aussi une sacrée marge de progression et il serait dommage de lui laisser penser qu’il a déjà atteint le sommet de son art.

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L’autre grande standing-ovation, c’est celle offerte à Tobe Hooper, venu fêter à la Quinzaine des Réalisateurs les 40 ans de son Massacre à la tronçonneuse. On ne va pas revenir sur le film, chef d’oeuvre du film d’horreur, mais aussi jubilatoire critique de l’Amérique profonde et véritable oeuvre d’art, à l’esthétique particulière.
Cela, Nicolas Winding Refn l’a très bien dit dans le discours introductif de la soirée. Au-delà du sujet, traumatisant, de l’atmosphère, morbide et malsaine, ce film est un grand moment de cinéma, qui a définit de nouveaux codes esthétiques et inspiré toute une génération de cinéastes, lui inclus.
Tobe Hooper a été très ému de découvrir le milliers de fans venus lui témoigner leur profonde admiration. Cela récompense un travail qui a été incompris, en son temps, et console d’une carrière qui est partie à vau-l’eau quand le cinéaste s’est retrouvé piégé dans des productions horrifiques nettement moins intéressantes que ce film, qui restera comme son chef d’oeuvre. Evidemment, lors de la soirée qui a suivi, il a découpé le gâteau d’anniversaire… à la tronçonneuse.

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Fabrice du Weltz a lui aussi commencé avec un film étrange, entre horreur et comédie grinçante. C’était Calvaire, présenté il y a quelques années à la Semaine de la Critique. Et il continue dans cette même veine avec Alléluia, une relecture assez barrée de l’histoire des Tueurs de la lune de miel, avec le duo Laurent Lucas/Lola Duenas dans les rôles principaux. Le film est assez fou, entremêlant une histoire d’amour fusionnelle, jusqu’à la folie, des crimes sordides, un fond religieux assez curieux et même un étonnant passage chanté. Même si on peut préférer les versions de Castle et Ripstein, cet Alléluia nous a fascinés.

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Pendant ce temps, Asia Argento semble avoir séduit les spectateurs à “Un Certain Regard” avec son nouveau film, L’Incomprise, plus mature et plus maîtrisé que ses oeuvres passées. Et Rolf de Heer a ému le public avec Charlie’s country.
A la Semaine de la Critique, le buzz montait autour de The Tribe depuis sa projection, la veille. Notre confrère Olivier Bachelard d’Abus de ciné l’avait même qualifié de meilleur film de Cannes 2014, toutes sections confondues. Eh bien les différents partenaires de la Semaine de la Critique ont partagé son enthousiasme. Le premier long-métrage de Myroslav Slaboshpytskiy a remporté tous les prinx principaux, sauf le prix SACD, remporté par Hope de Boris Lojkine.
C’est Hippocrate, de Thomas Lilti, avec Vincent Lacoste en jeune médecin, qui a bouclé cette semaine de projection organisée par le syndicat de la critique.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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