Wildlife affproUn petit pavillon de banlieue cosy, un brin de pelouse sur lequel un père et son fils jouent au football pendant que la mère prépare le dîner en parfaite femme au foyer. Tout laisse à penser que cette famille d’une petite ville du Montana, à l’orée des années 1960, a tout du foyer américain modèle, emblématique de l’American Way Of Life. Pourtant, derrière cette vitrine rutilante, un incendie couve, dévastateur. Pas seulement ce feu gigantesque qui ravage les forêts avoisinantes et mobilise de nombreux pompiers. Il est aussi des flammes plus sournoises, qui brûlent à l’intérieur de ces individus frustrés, insatisfaits de leur existence, et menacent de les consumer totalement.

On comprend que la famille Brinson vient tout juste d’emménager dans ce quartier, après plusieurs tentatives avortées de s’installer à un endroit durablement, faute de trouver des emplois stables et durables. Le père, Jerry (Jack Gyllenhaal), frustré de n’avoir jamais réussi à devenir footballeur professionnel, aimerait s’élever socialement, mais faute de diplôme, il doit se contenter de petits boulots qui paient tout juste le loyer. Son épouse Jeanette  (Carey Mulligan) pourrait travailler pour contribuer aux finances du foyer, comme elle l’a déjà fait par le passé, mais Jerry s’y refuse, par fierté autant que par peur du jugement des voisins. Dans cette Middle-class américaine des années 1960, l’homme est censé gagner suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins de l’ensemble de sa famille, et la femme doit être une parfaite maîtresse de maison. En ne suivant pas ce modèle, le couple montrerait sa vulnérabilité au regard des autres. Pourtant, cette vulnérabilité est déjà très prégnante. Il suffirait d’une étincelle pour que la structure familiale parte en fumée.

Cette étincelle, c’est le licenciement de Jerry par son employeur. Une mise à pied injuste, qu’il vit comme une véritable humiliation. Alors, quelque chose se brise en lui. Jerry réalise qu’il ne pourra jamais s’élever socialement, malgré son sens du contact avec les autres, malgré toute l’implication qu’il met dans son travail. Il devra se contenter de petits boulots ingrats et sous-payés, subir les brimades de chefaillons pourtant guère plus doués que lui, et cela lui semble intolérable, insurmontable. D’autant plus qu’il doit subir le regard lourd de reproches de Jeanette, qui ne supporte pas, elle, de le voir sombrer. Aussi, quand sa femme décide de se remettre à travailler pour remettre à flot les finances du foyer, il décide de fuir en se portant volontaire pour aider les pompiers à circonscrire les feux de forêts. Ce travail a tout de la mission-suicide. Il n’est généralement accepté que par ceux qui n’ont plus rien à perdre. Mais Jerry s’en moque. Il doit absolument partir pour se reconstruire. Du jour au lendemain, il quitte donc femme et enfant pour partir affronter les flammes.

Cette fois, c’est chez sa femme que s’opère une cassure. Jeanette réalise que cette vie d’épouse au foyer n’est pas du tout ce dont elle rêvait et que l’homme qu’elle a épousé ne lui permettra jamais d’accéder au statut social dont elle rêvait. Alors, elle cherche elle aussi à trouver sa propre voie, sous le regard perdu de son fils, qui assiste impuissant à l’éclatement de la cellule familiale.

Adapté du roman de Richard Ford, “Une saison ardente”, Wildlife  est un très beau film intimiste qui décrit avec beaucoup de finesse l’envers du rêve américain et la difficulté de trouver sa place dans le monde, que ce soit dans la société ou au sein de la structure familiale. Les plans imaginés par Paul Dano et son chef-opérateur, Diego Garcia, évoquent un peu la composition des tableaux d’Edward Hopper, qui savait mieux que quiconque représenter le quotidien de l’Amérique contemporaine et la solitude des êtres. C’est aussi la grande force du cinéaste que d’observer ses personnages à bonne distance, sans mélodrame, sans pathos, et sans jamais porter de jugement. Aucun des deux parents n’est responsable de cette crise conjugale. C’est juste qu’ils ont tous deux perdus leur amour-propre à mesure que leurs rêves s’étiolaient au contact des difficultés du quotidien, et qu’ils ne sont plus du tout en phase avec les aspirations de l’autre. Il veut se sentir vivant, utile et libre. Elle veut se sentir encore belle et désirable, et ne rêve que d’émancipation et de reconnaissance.
Il est devenu “feu”, elle est devenue “eau”. Ils ne sont plus compatibles…

Pour sa première réalisation, Paul Dano démontre une grande maturité et un véritable sens de la mise en scène. Certes, il a été à bonne école auprès des cinéastes avec lesquels il a travaillé, de Paul Thomas Anderson à Denis Villeneuve, de Kelly Reichardt à Steve McQueen, et il a pu compter sur l’aide de sa compagne, Zoe Kazan, également co-scénariste du film, mais le résultat impressionne et en fait d’ores et déjà un sérieux candidat à la Caméra d’Or.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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