Le Poirier sauvage affproSinan (Digu Demirkol), qui vient de finir ses études, revient dans son village natal, en Anatolie, afin de déterminer ce que va être son avenir. Il sait ce qu’il veut être : écrivain. Pas un de ces scribouillards qui se contentent de raconter l’histoire de la région (Cannakale héberge le site archéologique de la cité antique de Troie) où de ceux qui rédigent des guides touristiques, non. Un véritable auteur, qui livre ses pensées personnelles et sa vision de la nature humaine, comme les grands romanciers français. Mais pour publier son roman, “Le Poirier sauvage”, il lui faut trouver des fonds. Aussi, il sollicite l’aide des collectivités locales, qui refusent de financer un ouvrage n’ayant aucune valeur “touristique”, ou de riches mécènes, qui ne partagent pas sa vision de l’art.
Sinon, il pourrait devenir enseignant, mais les bons postes se situent à l’est du pays et sont attribués au compte-gouttes, après sélection par un concours, que Sinan passe par acquit de conscience, sans grande conviction. Il a peut-être peur, en s’orientant dans cette voie, de devenir comme son père, l’instituteur du village. Cet homme, autrefois intelligent et fin, est devenu un vieillard excentrique, joueur invétéré criblé de dettes, et obsédé par la préparation de sa retraite, une vieille maison de berger qu’il retape pendant son temps libre. Sinan n’a plus pour lui qu’un profond mépris.
Restent deux autres options : effectuer son service militaire et intégrer la police locale, ou mettre fin à ses jours.

Le plan inaugural résume bien les différentes options qui s’offrent au personnage, peu réjouissantes. On voit Sinan derrière une vitre, immobile. La mer se reflète sur le verre, donnant l’impression que le personnage est immergé. On entend aussi un bruit de corde se balançant au gré des vagues. Le personnage a pour seules perspectives d’avenir l’immobilisme, la résignation, la noyade sous les flots d’ennui du quotidien ou la pendaison à une branche de son “Poirier sauvage”, rejeté par les éditeurs…
Pourtant, Sinan est confiant. Il se pense supérieur aux autres, à tous ces “ploucs” de son village, à ses proches englués dans une vie médiocre. Son attitude hautaine transparait dans les longues discussions qui jalonnent le récit : une jeune femme qu’il a aimé autrefois et qui s’apprête à faire un mariage d’argent, un écrivain local, un imam,…
Plus le récit avance, plus il devient misanthrope, aussi sec, humainement parlant, que le fameux poirier sauvage. Et, plus le temps passe, plus ses chances de devenir un écrivain célèbre s’amenuisent. Il réalise peu à peu que son amertume, son arrogance et son besoin d’avoir toujours le dernier mot ne peuvent le conduire que vers une impasse. Le seul qui le respecte vraiment, c’est ce père qu’il déteste et à qui il ressemble plus qu’il ne le croit.

Nuri Bilge Ceylan filme à bonne distance cette lente prise de conscience qui rapproche irrésistiblement le fils du père, deux êtres idéalistes, un peu fous, qui se sont heurtés aux écueils de la vie quotidienne, dans un monde où l’argent est le seul sésame vers la liberté et où les dogmes sont difficiles à faire tomber.
Le Poirier sauvage est à la fois un récit initiatique, une variation sur les relations père/fils et une fine critique sociale. Car ce qui transparaît le plus, dans cette histoire, c’est la profonde désillusion des personnages, obligés de se compromettre pour exister, en proie aux doutes, aux tourments existentiels. Le film raconte de manière subtile la difficulté de vivre dans la Turquie d’aujourd’hui, et notamment dans cette région, plus pauvre que la moyenne. Difficile d’y exister pour un intellectuel ou un artiste.

Comme souvent, le cinéaste impressionne par la rigueur de sa mise en scène et son habileté à composer des plans de toute beauté, en digne héritier d’Antonioni ou de Bergman. Mais il fera fuir les spectateurs qui trouveront son film trop long (plus de trois heures), trop ennuyeux et trop bavard. C’est effectivement le cas. On note, depuis Winter sleep, que Ceylan éprouve le besoin de filmer de longues scènes dialoguées, étirée au-delà du raisonnable. On peut le regretter, car la force de son cinéma, les atouts qui l’avaient fait connaître de la profession, c’est son aptitude à transmettre l’émotion par les silences, par la seul grâce de la beauté des images et de la puissance de son langage cinématographique. Nuages de mai et Uzak, les films qui l’ont révélé, duraient environ deux heures, comme Les Climats et Les Trois singes. Depuis Il était une fois en Anatolie, son chef d’oeuvre, le cinéaste a choisi de travailler sur la durée et sur le texte. Cela lui a certes valu la Palme d’Or pour Winter sleep, mais il n’est pas certain que les cinéphiles continuent à le suivre longtemps sur ces chemins escarpés… Le jury non plus, d’ailleurs, puisqu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, il a rendu son verdict, et laissé de côté le cinéaste turc au palmarès du71ème Festival de Cannes.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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