Cannes 2018 carréPlus les jours passent et plus la tension monte autour de la compétition officielle. Qui va avoir la Palme? Quels favoris? Quels outsiders? Les critiques continuent de se quereller, les festivaliers défendent leurs chouchous et fustigent les films jugés sans intérêt. Les derniers postulants sont dans leurs petits souliers. Le niveau d’exigence des spectateurs a augmenté après neufs jours de projections intenses et les auteurs savent que leurs films vont être comparés à tous ceux qui les ont précédés, soit avec des attentes démesurées, soit des réserves extrêmes.

La tension monte aussi à l’écran puisque dans Un couteau dans le coeur, il est question d’un tueur masqué qui massacre des acteurs pornos gays à coup de godemiché-poignard. Oui, ça ne fait pas du bien par où ça passe…
Le film de Yann Gonzalez est un thriller ultra-stylisé empruntant autant aux codes du giallo italien – notamment aux oeuvres baroques de Dario Argento et Mario Bava – qu’à l’esthétique des films gays expérimentaux de Kenneth Anger. Visuellement, c’est assez envoûtant, mais on peut regretter que l’oeuvre ne cherche pas à s’affranchir davantage de sa trame de thriller horrifique, finalement assez classique. (Lire notre critique).
Evidemment, ce film a fortement divisé les festivaliers. Les âmes prudes ou sensibles ont détesté, tout comme les apôtres d’un cinéma social réaliste. Les amateurs de cinéma de genre ont plutôt aimé, du moins ceux qui ont accepté le côté volontairement outrancier de l’oeuvre, du visuel jusqu’au jeu des acteurs.

Capharnaüm a aussi divisé les festivaliers. Beaucoup font de cette plongée dans les bidonvilles de Beyrouth, auprès des miséreux, des migrants ethiopiens, syriens, libyens,…, leur palme de coeur, quand d’autres trouvent le film de Nadine Labaki misérabiliste et trop mélodramatique.
De notre côté, nous avons été touchés par le parcours du personnage principal, un jeune garçon de douze ans, plus mature que la plupart des adultes qui l’entoure, mais nous avons été un peu gênés par les choix de mise en scène, notamment celui de filmer le bazar ambiant avec une caméra tremblante, constamment en mouvement. Non seulement ce n’était pas nécessaire, mais cela empêche de surcroît les temps de pause nécessaire pour laisser l’émotion affleurer. Chaos+chaos = l’émotion à zéro… (Lire notre critique)

Nous avons préféré le traitement du cinéaste kazakh Adilkhan Yerzhanov dans le très beau La Tendre indifférence du monde, une oeuvre qui traite aussi, à sa façon, de miséreux essayant de survivre dans un environnement hostile, mais qui décrit la condition des personnages avec beaucoup de délicatesse et de douceur, opposant à la noirceur des situations la lumineuse beauté du monde extérieur. Le premier plan donne le ton. Des fleurs blanches sauvages, agitées par une brise légère dans un cadre bucolique, se trouvent soudain tachées de sang. Ces fleurs serviront de fil rouge au récit. On les verra se fermer, se flétrir, se dessécher au soleil à mesure que les deux protagonistes principaux voient leurs perspectives d’avenir se restreindre.
On suit le parcours de Saltanat une belle jeune femme envoyée en ville afin de solliciter l’aide financière de son oncle pour éponger les dettes familiales. On comprend vite que le deal doit inclure quelques faveurs, peut-être même un mariage arrangé. Saltanat refuse, essaie de trouver d’autres solutions, aidée par son ami d’enfance, Kuandyk, qui la soutient avec son éternel optimisme et sa poésie. Mais la poésie est dérisoire dans un monde dominé par l’argent, le pouvoir et la violence physique. A l’écran, la lumière se fait plus rare, les couleurs s’estompent. Les personnages sont enfermés dans des cadres étouffants, entourés de symboles d’enfermement, de soumission ou de renoncement. La robe rouge de Saltanat se change en robe noire. La flamme vacille…
Mais, comme le montre l’ultime plan du film, si les êtres humains ne sont que de passage, la beauté des choses, elle, est éternelle. Si on oubliera assez vite les petits potentats qui ont essayé d’exploiter Saltanat et Kundyk, on n’est pas prêt d’oublier leurs silhouettes, insouciantes et fragiles, se détacher de l’horizon au soleil couchant, ni leur ultime étreinte, au pied d’un arbre majestueux. Et nous ne sommes pas prêts d’oublier non plus cette petite merveille de film, bien cachée dans la programmation de la section Un Certain Regard. La Croisette s’en moque, elle n’a d’yeux que pour la prestigieuse compétition officielle…

Ceci dit, tout n’est pas toujours très bon à Un Certain Regard. In my room, par exemple, est une fable assez poussive, dans laquelle un homme un peu paumé et solitaire, se réveille un matin seul au monde. Autour de lui, les autres humains ont tous disparu. La civilisation cesse de fonctionner. Il réapprend alors à vivre autrement, élevant des animaux et cultivant la terre, essayant de fabriquer sa propre électricité, sa propre eau courante. Un jour, une femme débarque dans ce jardin d’Eden revisité. Ils envisagent de se reconstruire ensemble, mais sont rattrapés par le caractère versatile de la nature humaine.
Le problème, c’est qu’on s’en fiche un peu. Il ne se passe pas grand chose entre les personnages, auxquels on ne s’attache pas vraiment, et il ne se passe pas grand chose non plus à l’écran. Pas d’éléments narratifs permettant de s’accrocher, pas d’éléments de mise en scène à admirer. Juste deux acteurs neurasthéniques et la nature autour, mais moins bien filmée par Ulrich Köhler que par Adilkhan Yerzhanov. On ne peut pas gagner à tous les coups…

A demain pour la suite de ces chroniques cannoises.

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