Jupiter's moonLe titre énigmatique du nouveau long-métrage de Kornel Mundruczo, Jupiter’s moon, est explicité par un texte introductif, avant le générique : la planète Jupiter est entourée de 53 lunes. Sur l’une des quatre plus grandes, Jupiter II, on trouve des océans qui pourraient très bien être sources de vie. Les astronomes l’ont baptisée Europe. La NASA a prévu d’y envoyer prochainement une sonde, afin de chercher des traces de vie organique et d’étudier la possibilité d’y installer des colonies au cas où notre Terre devienne inhabitable. Mais si jamais la lune Europe était déjà peuplée par des indigènes extra-terrestres, on espère qu’ils réserveront à nos ambassadeurs un bien meilleur sort que celui que la vieille Europe, celle dans laquelle nous vivons, réserve aux migrants venus de Syrie, de Libye, d’Iraq, d’Afghanistan, tous ces pays dévastés par les guerres, le fanatisme religieux, l’oppression politique. Eux voient dans l’Europe une terre d’asile, un havre de paix, une sorte de planète inconnue qui pourrait être le point de départ d’une nouvelle vie. Mais les dirigeants des grandes puissances européennes et une partie de la population rechignent à les accueillir, par peur de leur différence, par égoïsme ou par bêtise. Ils fixent des quotas, des limites à la capacité d’accueil, laissant aux pays servant de porte d’entrée à l’Union Européenne, notamment les pays des Balkans, le soin de régler le problème des flux migratoires. Cela se traduit par une hostilité manifeste à l’égard des migrants et une certaine violence.

Toute l’introduction du film nous place dans la même situation qu’un groupe de réfugiés syriens, originaires de Homs. On voyage avec eux dans un camion surchauffé, au milieu des cages de volailles. Puis on les suit lors de la traversée nocturne de la Tisza, la rivière qui relie Serbie et Hongrie, dans des canots pneumatiques. Cette fois, le trajet est interrompu par la police des frontières, qui n’hésite pas à tirer à vue sur les fugitifs. Cruelle destinée, pour ces migrants qui avaient réussi à survivre à la traversée de la mer Méditerranée, que de se noyer dans les eaux glaciales d’une rivière, à quelques mètres du but… Ceux qui survivent doivent encore nager le plus vite possible vers la rive opposée, puis courir en pleine forêt, afin de semer les policiers lancés à leurs trousses.
Aryan (Zsombor Jeger)) est sur le point de passer y arriver quand il est abattu lâchement par Laszlo (György Cserhalmi), un vieux flic xénophobe et particulièrement zélé quand il est question de traquer les clandestins. Logiquement, le voyage devrait s’arrêter là, sans retour possible. Trois balles dans le dos, ajoutées à l’épuisement, la faim, la soif, les nuits blanches successives, cela ne laisse guère d’espoir de survie… Mais chez Kornel Mundruczo, les miracles existent. Non seulement Aryan guérit de ses blessures, mais il découvre qu’il a désormais le pouvoir de léviter. Prendre de la hauteur est forcément un atout face à ces comportements très terre-à-terre.

Lorsqu’il atterrit dans le camp de réfugiés de Röszke, il est pris en charge par le Docteur Stern (Merab Ninidze), un chirurgien connu pour aider les migrants à sortir du camp et à rejoindre illégalement la Hongrie. Pas par humanisme, non. Par pur intérêt, sonnant et trébuchant. L’homme accepte en effet de rendre quelques petits services en échange de pots de vins. Il a besoin d’argent pour faire annuler une plainte déposée contre lui, à la suite du décès d’un patient. Comme les remords ne l’ont jamais étouffé, il ne voit pas de mal à exploiter jusqu’au bout la détresse de ces migrants.
Quand il découvre le secret d’Aryan, il évalue illico le potentiel commercial de ce drôle de personnage. Dans un pays où les légendes fantastiques locales ont la dent dure et où la population est encore très pieuse, un homme capable de léviter peut vite s’apparenter à une sorte de messie, capable de réaliser des miracles. Il y a moyen d’abuser de la crédibilité de croyants crédules et de gagner de l’argent facilement…
Aussi, Stern le prend sous son aile et lui promet de lui obtenir des papiers, en échange de démonstrations privées de son incroyable talent. La combine pourrait bien fonctionner très longtemps, mais c’est compter sans l’opiniâtreté de Laszlo, qui continue de les traquer sans relâche, autant par pure xénophobie que pour éliminer toute trace de sa bavure. D’autres évènements finissent par rendre la situation de Stern et d’Aryan inextricable. Traqués comme des criminels, ils sont obligés de vivre constamment dans la peur d’une arrestation ou pire, d’un assassinat.

Le film invite évidemment à s’interroger sur le regard que posent les européens sur les migrants. Beaucoup les voient comme des parasites des sociétés occidentales, des corps étrangers dont il faut se débarrasser, des fanatiques, des terroristes… A la rigueur, on veut bien les accepter s’ils ont quelques aptitudes professionnelles, s’il est possible de les exploiter, d’en tirer quelque profit.
La plupart ne sont pourtant que des individus ordinaires, cherchant à vivre en paix, en famille. Ils ont souvent une culture différente, une religion différente, des coutumes différentes, mais ce sont des êtres de chair et de sang, des individus qui aiment, souffrent, cherchent leur place dans ce monde si rude. Pas si différents de nous.
Mais Jupiter’s moon possède aussi une forte dimension mystique. On ne saura pas vraiment si  Aryan est un nouveau messie, mais ce qui est certain, c’est qu’il agit finalement comme une sorte d’ange rédempteur, aidant Stern, l’égocentrique, le misanthrope, à retrouver la foi en Dieu, en lui réapprenant à regarder vers le haut, et surtout la foi en sa propre humanité.
Cette richesse thématique constitue à la fois la force et la faiblesse de l’oeuvre. En ajoutant cette composante religieuse, Mundruczo prend le risque d’affaiblir la composante plus politique de son récit, et de perdre des spectateurs en chemin. On peut trouver White God, son précédent opus, mieux structuré et moins chargé.

D’un point de vue purement visuel, son film est moins sujet à débat. Le cinéaste réussit à nous embarquer dans son récit grâce à de superbes plans-séquences, des cadrages toujours à bonne distance des personnages et un montage nerveux, qui confère au récit une tension permanente. Quant aux scènes de lévitation en elles-mêmes, elles constituent de véritables petites prouesses techniques. On est heureux de constater que des auteurs Art & Essai pur et durs peuvent aussi être des expérimentateurs formels.

Si l’accueil a été mitigé sur la Croisette, notamment lors des projections presse, où quelques sifflets se sont fait entendre, Jupiter’s moon possède néanmoins quelques qualités qui pourraient bien lui permettre de glaner un prix au palmarès, sans compter que son sujet central est toujours un sujet d’actualité brulant…

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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