Un comité d’accueil composé d’une bonne centaine de cars de CRS, de gendarmes et de policiers. Triple ou quadruple contrôle des billets, invectives sévères d’un personnel d’accueil stressé, fouille au corps, confiscation d’objets. L’accès au palais des festivals nous a donné l’impression d’être de dangereux terroristes, des criminels, des hors la loi…
C’est d’ailleurs Hors la loi, le nouveau film de Rachid Bouchareb, qui est à l’origine de tout ce remue-ménage. Avant même que le film ait été montré, il a fait l’objet d’une vive polémique à cause de son sujet : une saga familiale située au moment de la décolonisation et de la guerre d’Algérie, articulée autour de  la lutte entre le FLN et la “Main Rouge”. Manifestement, certains ont du mal à comprendre que ce conflit est terminé depuis près de cinquante ans et le film semble avoir réveillé quelques vils instincts nationalistes. Certains hommes politiques ont critiqué le film de façon virulente, regrettant même que le film, de nationalité algérienne, ait été coproduit par la France. Une manifestation regroupant plus d’un millier de personnes – pieds-noirs, harkis, anciens militaires, hommes politiques de l’UMP ou du Front National… – a eu lieu en plein centre-ville, sans heurts. Et les organisateurs du festival auraient reçu la menace de perturbations à l’intérieur du palais.
Résultat des courses : les festivaliers ont été privés de tout ravitaillement en boissons et aliments, bouteilles, gâteaux et même paquets de chewing-gums ayant été confisqués à l’entrée des salles… 

Hors la loi - 2

Quant à la polémique, elle est tout à fait déplacée et injustifiée. Certes, Rachid Bouchareb parle de cette période troublée de la décolonisation française, et il se place du côté du peuple colonisé – les algériens, donc – plutôt que du pays colon. Mais son film n’est pas un brûlot politique. Comme pour Indigènes, il s’appuie sur les faits historiques pour réaliser une fiction, un film de genre. Une grande fresque qui suit le destin de trois frères ayant été contraints de quitter l’Algérie pour la France, et ayant opté pour des voies professionnelles et politiques différentes. Le cinéaste et ses interprètes – la même équipe que le film précité – ne jouent pas la carte du manichéisme imbécile, avec d’un côté les “bons” algériens et de l’autre les “méchants” français. Au contraire, ils cherchent à nuancer les personnages, simples humains écrasés par l’Histoire en marche, êtres imparfaits aveuglés par l’argent ou le nationalisme… 
Bon OK, la police française n’est pas montrée sous son meilleur jour, mais y-a-t-il vraiment de quoi faire un scandale ? A l’époque, les manifestations étaient réprimées dans le sang, c’est un fait… Et le FLN n’est pas non plus présenté comme une organisation très sympathique, ses leaders n’hésitant pas à sacrifier les algériens ne satisfaisant pas à leurs exigences…  
Sinon, pour en revenir au cinéma, Hors la loi est un film très classique formellement et thématiquement, dans l’esprit du Sergio Leone de Il était une fois en Amérique. Efficace, bien rythmé, il est susceptible d’avoir touché le jury, qui a surtout eu à évaluer jusque-là des oeuvres plutôt contemplatives, au style radicalement différent…

Uncle Boonmee

Mais le jury se sera peut-être également laissé convaincre par le film le plus intriguant de la sélection, Oncle Boonmee qui peut se souvenir de ses vies antérieures.
Le film est représentatif du style du thaïlandais Apichatpong Weerasethakul : rythme extrêmement long, séquences étirées de façon démesurée, rareté des dialogues, scénario s’inspirant de légendes thaï, mêlant fantastique et réalisme, et scènes d’une rare beauté, au cadre très travaillé.
Typiquement le genre de film qui crée un schisme parmi le public. Certains adorent et d’autres détestent. Personnellement, je n’ai jamais vraiment été fan du cinéaste, dont les films ne me touchent pas vraiment, beaux objets un peu froids et abscons (je me souviens encore d’un plan fixe interminaaaaaable de Tropical Malady qui avait réussi à venir à bout de ma patience). Cela dit, force est de reconnaître que ce film propose quelques-unes des scènes les audacieuses – et les plus marquantes – de ce 63ème festival, dont une des scènes érotiques les plus barrées de l’histoire du cinéma entre une femme et… un poisson-chat…

Tiens, en parlant de chat, il y en a un qui a semé la zizanie dans la salle Louis Lumière, en gratifiant le public de quelques miaulements importuns pendant les projections. Il a fallu plus de trois heures au personnel du palais pour le déloger. Plus fort que Carlos, plus fort que les manifestants anti Hors la loi : le terroriste félin…

Je devrais peut-être l’engager pour aller régler quelques comptes avec l’équipe de la Quinzaine des réalisateurs, car, petite frustration du jour, je n’ai pas pu assister à la cérémonie de remise des prix et au film de clôture, Pieds nus sur les limaces, avec Ludivine Sagnier et Diane Kruger. Et ce, malgré une attente de près d’une heure et demie.
La faute à une organisation une fois de plus déplorable. Cela a beau être la même équipe depuis des années, le personnel d’accueil de la Quinzaine ne sait toujours pas organiser une file d’attente digne de ce nom : le début de la file est bien démarqué par une barrière, mais après, c’est l’anarchie la plus complète. Badges de tous poils (sauf les cinéphiles, injustement exclus à la séance de 19h… Pourquoi?) et billets payants sont allègrement mélangés, n’importe qui peut s’incruster dans la file d’attente.
Les billets payants, normalement prioritaires, passent parfois après les accrédités lambda. Et tout ce petit monde est de toute façon négligeable face aux trop nombreux invités (si c’est pour faire une soirée privée, inutile de l’annoncer sur le programme…) et à la presse prioritaire (qui se rappelle pour l’occasion que la Quinzaine existe…).
Bref, j’ai attendu dans une cohue complète, je me suis fait doubler de tous côtés par des resquilleurs et je n’ai pas pu rentrer à une dizaine de places près. Le pire, c’est qu’il restait sans doute des places dans la salle, mais le personnel a sûrement eu comme consigne de plus laisser entrer qui que ce soit après le début de la cérémonie. Et comme l’entrée en salle a été effectuée à la dernière minute, c’était évidemment raté…

Tant pis, je me suis rabattu sur la Semaine de la critique et ai récupéré un des films primés : Bi, n’aie pas peur. un premier film qui nous vient du Vietnam et qui consiste en une chronique familiale tourmentée, vue par les yeux d’un petit garçon. Touchante, sensuelle et bien menée, cette oeuvre est une bonne surprise.
Etait également projeté un court-métrage primé Better than yesterday, que j’avais déjà vu et dont j’ai omis de vous perler. Un film assez bizarre, saturé de testostérone, puisqu’il se situe à l’intérieur d’un sous-marin militaire, dont l’équipage est essentiellement masculin. Vertige des profondeurs, frustrations sexuelles et conflits d’égo, la vie à bord peut vite tourner au cauchemar… Le metteur en scène parvient à générer une certaine tension, mais la finalité de la chose laisse un peu perplexe…

Chanda

Je suis aussi allé faire un petit tour du côté de Un Certain Regard, qui présentait ses derniers films. Je n’ai pas vu Hahaha, de Hong Sang-soo, à cause d’un problème de coordination de séances, mais de toute façon, il n’est pas dit que j’aurais réussi à apprécier le film du cinéaste sud-coréen, probablement bavard et lent, en séance de 22h, en fin de festival… En revanche, j’ai pu rattraper Life above all d’Oliver Schmitz, un beau film traitant du problème du SIDA en Afrique, à travers les déboires d’une jeune fille, Chanda, dont les parents sont tous les deux atteints par la maladie, mais tentent de la dissimuler pour éviter les regards méprisants des voisins. La jeune interprète, Khomotso Manyaka, est pour beaucoup dans la réussite de l’oeuvre.

Voilà pour aujourd’hui… Petite journée, avec “seulement” quatre films vus, mais la qualité était globalement au rendez-vous… Plus qu’une grosse journée de festival, qui s’annonce (relativement) tranquille, beaucoup de festivaliers ayant d’ores et déjà plié bagage…

Cannes 2010 bandeau

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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