Human space time human - affpro - © Kim Ki-duk Film Quand Kim Ki-Duk embarque ses personnages dans un paquebot, on devine aisément qu’on ne va pas assister à un épisode de “La Croisière s’amuse”, surtout quand, parmi ceux-ci, on trouve un politicien véreux et son fils rebelle, un groupe de jeunes voyous, une bande de gangsters, quelques prostituées venues éveiller les désirs de tout ce monde-là, et un jeune couple idéaliste qui constitue une proie facile pour tous ces rebuts de la société…
Dès le départ, les passagers de seconde zone découvrent qu’ils ne sont pas logés à la même enseigne que les VIP présent sur le bateau. Ils ont des cabines minuscules quand le politicien et son fils se partagent une suite tout confort, mangent des boulettes de riz fadasses quand l’équipage et leurs invités de marques se partagent les mets les plus raffinés et le vin. Alors, très vite, un vent de révolte souffle dans les coursives du bateau. La fronde, menée par le jeune marié, tourne court. Il est assassiné par le chef de gang et sa femme est violée par l’ensemble de la bande, mais aussi par le politicien, sous le regard attristé d’un vieil homme étrange qui passe l’essentiel de son temps à récupérer la poussière sur le pont du bateau.
Le lendemain, le bateau semble voguer dans les cieux. L’Océan a disparu. Les radars et le matériel de navigation ne répondent plus. Equipage et passagers sont prisonniers de cette embarcation à la dérive, perdue au milieu de nulle part. Si personne ne vient les sortir de là, la situation va se compliquer. Ils n’ont plus d’électricité et  seulement une semaine de vivres à se partager. Forcément, les plus forts et plus puissants cherchent à se partager les ressources, laissant crever de faim les plus faibles. Evidemment, plus le temps passe, plus ces derniers se montrent menaçants. Mus par l’énergie du désespoir, ils n’ont plus grand chose à perdre et on se doute que tout cela va mal finir. Pourtant, il y a peut-être une lueur d’espoir dans cet univers décadent. Le vieil homme étrange semble constituer une sorte d’arche de Noé à l’intérieur du bateau, faisant pousser des végétaux et élevant des poussins. En laissant le temps à la nature de s’organiser, il pourrait être possible de générer de nouvelles ressources et permettre à l’humanité de survivre…

Avec son film en quatre chapitres, comme indiqué dans le titre, Kim Ki-duk dépeint une humanité (Human) qui s’autodétruit par essence, rongée par la cupidité et la soif de pouvoir, guidée par ses pulsions sexuelles et violentes. Il montre sa petitesse par rapport à l’immensité de l’univers (Space) et sa longévité dérisoire (Time), mais aussi la façon avec laquelle il parvient vaille que vaille à survivre, de génération en génération, en reproduisant les mêmes erreurs (Human). Sa vision du monde est particulièrement sombre, mais colle finalement assez bien à l’état actuel de la planète et de l’humanité : inégalités entre les classes sociales, pouvoir entre les mains de politiciens véreux ou de brutes épaisses, populations opprimées et piétinées, conflits incessants pour les ressources de la planète, qui tendent à s’amenuiser, catastrophes permettant à la nature de reprendre peu à peu ses droits… Notre Terre est effectivement comme un bateau ivre à la dérive dans l’univers et l’humanité, soit disant civilisée, ne doit sa survie qu’à des instincts purement animaux.

Si le film est réussi, pour ne pas dire assez jubilatoire, il est clair qu’il ne plaira pas à tout le monde, notamment aux âmes sensibles, qui devront encaisser non seulement des scènes crues et violentes, mais aussi des concepts aussi extrêmes que le cannibalisme.
Par ailleurs, il est assez peu probable que ce nouveau long-métrage plaide pour la cause du cinéaste, accusé d’agression sexuelle et de harcèlement par une de ses anciennes actrices. En jetant sur l’écran toute la folie du monde, et en faisant subir les pires outrages à son héroïne, Kim Ki-duk prend en effet le risque d’être taxé de perversion et de misogynie. Il en a l’habitude, certes, mais alors que le monde du cinéma est en ébullition après l’affaire Weinstein et que le politiquement correct devient la règle à suivre, cela pourrait nuire à la suite de sa carrière. Ce serait dommage, car peu ont ce talent pour décrire la folie des hommes et cette faculté de critiquer la société dans laquelle nous évoluons à l’aide de fables cruelles, drôles et envoûtantes.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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