Pour cette cinquième journée de la Berlinale 2016, les sélectionneurs nous ont fait voyager à travers les films. De Berlin à Sarajevo en passant par Chicago, Londres, ou les rives du Yangtsé, voici les principales étapes de notre périple cinématographique du jour.

 

Mort à Sarajevo - 2

Dans Mort à Sarajevo, Danis Tanovic revient à sa façon sur les deux évènements qui ont marqué le début et la fin du XXème siècle : l’assassinat de l’Archiduc Franz Ferdinand d’Autriche par le nationaliste Serbe Gavrilo Princip, qui a servi de prétexte à la Première Guerre Mondiale et, après coup, au redécoupage de la carte des Balkans, et le massacre de Srebrenica, qui a vu la barbarie revenir aux portes de l’Europe, sans que les diplomates aient pu intervenir pour empêcher cela.
S’inspirant très librement de la pièce de Bernard-Henri Lévy, “Hôtel Europe”, il créé un récit choral se déroulant dans un palace de Sarajevo, le jour anniversaire de l’assassinat de Franz Ferdinand. Pour l’occasion, l’hôtel doit accueillir plusieurs dignitaires européens ainsi que le comédien Jacques Weber, chargé de lire un discours lors de la cérémonie. A peine arrivé à l’hôtel, il s’enferme dans sa chambre pour écrire son texte, censé vanter les mérites de l’Union Européenne et l’ériger en rempart contre ce type de conflit généralisé. Mais plus il cherche ses mots, plus le fil de sa pensée l’entraîne vers les conflits fratricides qui ont marqué les Balkans à la fin du XXème siècle. Il s’interroge alors sur l’attitude de l’Europe face à ces guerres civiles, face à la sauvagerie des hommes, et constate, désabusé, que rien ne pourra jamais empêcher les hommes de se haïr et de s’entretuer. En parallèle, d’autres petites histoires viennent aussi illustrer les travers de l’être humain et les mécanismes totalitaires qui mènent à la barbarie. Un agent de surveillance, chargé d’assurer la protection de l’acteur, a le réflexe de le mettre illico sa chambre sous vidéo-surveillance et sur écoute, comme au bon vieux temps de Tito. Une journaliste bosniaque interviewe le descendant du serbe Gavrilo Princip et la conversation dégénère rapidement, prouvant que les blessures des récents conflits sont loin d’être cicatrisées, même si on sent entre les deux une attirance réciproque qui pourrait tout aussi bien déboucher sur une histoire d’amour passionnelle. Le directeur de l’hôtel, criblé de dettes, essaie d’empêcher ses employés de faire grève en ce jour si important pour son établissement et demande à des hommes de mains mafieux de résoudre le problème. L’avantage, c’est qu’il n’a pas à se salir les mains et peut entretenir l’illusion d’être quelqu’un de bien. Comme ces politiciens qui se sont défendus d’avoir commis directement des crimes de guerre alors qu’ils avaient orchestré, par procuration, de véritables  génocides… Enfin, une employée modèle réalise qu’elle ne représente rien pour son patron, si ce n’est un objet sexuel dont il entend profiter à la première occasion. Ce microcosme bouillonnant amuse autant qu’il fait froid dans le dos. Car, chez Tanovic, le rire peut vite se crisper, et le drame n’est jamais loin.
Ce nouveau long-métrage ne possède pas tout à fait l’intensité de No man’s land son premier film, mais il réussit à brasser de nombreuses problématiques contemporaines – crise économique, dérives de la société de consommation, corruption du pouvoir et collusions avec les réseaux mafieux. Il invite aussi à réfléchir sur  l’avenir de l’Europe et la place qui sera accordé aux pays de l’ex-Yougoslavie.

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Si le film de Danis Tanovic évoque la Première Guerre Mondiale, celui de Vincent Perez, Alone in Berlin, se déroule pendant la Seconde, au coeur de l’Allemagne Nazie.
Il suit un couple d’Allemands (incarnés par Brendan Gleeson et Emma Thompson) qui, après que leur fils unique a péri au combat, prennent conscience de la folie de Hitler et du Parti National Socialiste. Ils décident alors de résister à leur façon, en rédigeant anonymement des cartes postales dénonçant les mensonges du régime et ses dérives totalitaires, qu’ils posent dans des cages d’escalier ou des lieux publics. Au bout d’un certain temps, ce petit jeu commence à agacer l’inspecteur de police chargé de l’enquête (Daniel Brühl) et les SS, qui n’apprécient pas trop que l’on se permette de défier ainsi leur autorité. Chaque dépôt de carte devient plus dangereux que le précédent, et l’étau se resserre peu à peu sur le couple de résistants…
L’idée d’honorer la résistance allemande au régime nazi est louable, tout comme celle d’adapter le roman de Hans Fallada, tiré de l’histoire vraie d’Otto et Elise Hampel. Mais Vincent Perez a commis l’erreur de s’affranchir de la structure du récit original, découpé en histoires distinctes illustrant un aspect de la barbarie nazie, pour livrer à la place une sorte de film à suspense hitchcockien aux enjeux assez minces. Car on devine rapidement ce qui va se passer et quel va être le sort des différents personnages. Dès lors, difficile de d’adhérer au récit, malgré les efforts des comédiens, tous impeccables. Heureusement d’ailleurs, car le choix de faire incarner le couple de résistants allemands par des acteurs anglais est lui aussi très discutable.
Malgré les sifflets entendus à l’issue de la projection, on ne peut pas dire que le résultat est honteux.  Mais une fois encore, on attend mieux d’un film en compétition officielle dans un festival de cette envergure. Ici, les choix artistiques sont sujets à caution et la mise en scène de Vincent Perez est trop platement illustrative pour dynamiser l’ensemble.

Maggie's Plan

En revanche, un film comme Maggie’s plan, de Rebecca Miller aurait mérité de concourir pour l’Ours d’Or.
Dans cette comédie pétillante, digne des meilleurs Woody Allen, on suit quelques tranches de la vie de Maggie (Greta Gerwig), une trentenaire qui a décidé d’avoir un enfant par insémination artificielle. Mais hors de question de laisser faire le hasard. Cette intellectuelle a tout planifié. Elle a mesuré ses courbes de température, calculé la date théorique de son insémination et sélectionné le donneur en fonction de ses gènes : un jeune entrepreneur – il fait le commerce de cornichons en conserve – bien bâti – genre bûcheron norvégien – et doté d’une tête bien pleine – il est fort en maths…
Mais au moment où elle se jette à l’eau, elle fait connaissance avec un séduisant anthropologue (Ethan Hawke), qui, bien que marié à une femme brillante (Julianne Moore) et père de deux enfants, ne semble pas insensible à ses charmes. De quoi pousser Maggie à revoir son plan.
Rebecca Miller s’amuse avec les codes de la comédie romantique pour signer un film dans l’air du temps, traitant de la difficulté à fonder une famille dans un environnement urbain où les relations sentimentales sont fragiles et instables, et où la carrière prime souvent sur la vie personnelle et où hommes et femmes ont du mal à trouver leurs repères hors du schéma patriarcal classique. Au passage, elle brocarde les milieux artistiques et intellectuels, où tous ces questionnements existentiels sont poussés au-delà du raisonnable. Cela donne lieu à des joutes verbales étincelantes, portées par trois acteurs au sommet de leur art : Greta Gerwig, une fois de plus craquante dans son registre de prédilection, Julianne Moore, irrésistible en “garce psychotique”, et Ethan Hawke, qui réussit à se faire une petite place entre ces deux actrices qui crèvent l’écran.
Bref, Maggie’s plan est plutôt un bon plan, à retenir pour vos futures sorties cinéma.

Remainder - 2

Autre bon plan, Remainder, d’Omer Fast, présenté dans la section “Panorama”de la Berlinale.
Dans cette adaptation du roman éponyme de Tom McCarthy, on suit la curieuse aventure d’un jeune homme tentant de retrouver la mémoire après un accident spectaculaire. Hanté par des fragments de souvenirs, le personnage décide de dépenser l’intégralité de la somme versée par les assurances pour faire rejouer ses bribes de mémoire par des figurants et tenter de reconstituer le puzzle des évènements ayant précédé son accident.
En découle un récit construit comme un rêve – ou un cauchemar – à la fois drôle, mystérieux, inquiétant et plein de surprises, qui peut être vu comme une belle réflexion sur la mémoire, le réel et l’imaginaire, mais aussi comme une variation sur la création artistique.
Remainder s’impose d’ores et déjà comme l’une des révélations de cette 66ème Berlinale.

crosscurrent - 2

Pour finir cette journée dont les thématiques avaient trait au passé, à la mémoire et aux rêves, nous ne pouvions pas passer à côté de Crosscurrent de Yang Chao , qui raconte un voyage spirituel et onirique le long du fleuve Yangtsé. Le personnage principal, capitaine d’un bateau transportant des marchandises entreprend de descendre le fleuve autant pour des raisons professionnelles que personnelles. Son père vient de décéder et, comme le veut la tradition dans cette région de Chine, c’est à son fils que revient la charge de libérer son âme. Ce parcours, emprunté maintes et maintes fois par le défunt, est une façon d’honorer sa mémoire et de l’aider à quitter le monde terrestre. Mais le trajet prend un tour inattendu quand le jeune homme découvre un recueil de poésie décrivant le même trajet et s’éprend d’une jeune femme qu’il croise à chaque étape. La géographie, les époques et les destins des personnages s’entremêlent et transforment ce voyage en trip onirique et mystique. Il en va de même pour le spectateur, qui a du mal à comprendre le récit, mais se laisse porter – ou non – par la beauté et la poésie des images. Le film a été plutôt bien accueilli par les festivaliers, mais aura-t-il réussi à envoûter également le jury? Réponse en fin de semaine, lors de la cérémonie de clôture…

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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