Misako (Ayame Misaki) débute dans le métier d’audio-descriptrice de films. Elle doit restituer au mieux la beauté d’un film complexe en détaillant avec soin son atmosphère et en traduisant en mots sa poésie. La tâche est d’autant plus complexe que la jeune femme n’est pas certaine, vu son âge et son inexpérience, de comprendre toutes les nuances de l’oeuvre. Pour vérifier la pertinence de ses descriptions, elle participe à des sessions de travail avec un panel de spectateurs malvoyants ou non-voyants. Parmi ceux-ci, on trouve Nakamori (Masatoshi Nagase), un célèbre photographe dont la vue décline inexorablement. Contrairement aux autres participants, plutôt bienveillants, qui lui demandent juste des petits éclaircissements sur des détails de l’image, il se montre beaucoup plus rude et critique vis-à-vis de Misako. Il lui reproche notamment d’être trop intrusive par rapport à l’oeuvre. Les descriptions de la jeune femme sont précises, mais sa voix occupe tout l’espace, empêchant les moments de silence nécessaires à la ponctuation du récit, pour que l’émotion s’installe. Par ailleurs, elle se permet des interprétations personnelles de l’image qui imposent son point de vue à l’auditoire, plutôt que de le laisser se forger sa propre interprétation.


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Alors, Misako continue de travailler, épure son texte en trouvant des licences poétiques, efface tout commentaire personnel. Mais Nakamori n’est toujours pas satisfait. Cette fois-ci, il lui reproche de ne pas s’engager, de rester trop neutre et, de ce fait, de ne pas communiquer ce qui fait la beauté du film, notamment ce qui en constitue la scène-clé. Sur le coup, elle se vexe et s’agace, mais il n’a pas tout à fait tort. Il sait que Misako est encore trop jeune pour voir saisi ce qui constitue l’essence des images, et qu’elle n’a pas encore été réellement confrontée au côté éphémère des choses et des êtres.
De cette confrontation initiale va naître une relation de plus en plus tendre entre Misako et Nakamori. En fréquentant ce photographe qui s’apprête à perdre ce qui constituait son sens le plus aiguisé, son outil de travail, son coeur et son âme, la jeune femme commence à comprendre à quel point l’instant présent est fragile et délicat, et combien il est difficile d’en saisir toute la beauté. Cette rencontre fait aussi remonter à la surface de vieux souvenirs intimes et précieux, qui vont l’aider à grandir et à accomplir sa tâche.


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Comme dans Les Délices de Tokyo, Naomi Kawase raconte la rencontre improbable de deux êtres un peu perdus, qui cherchent leur place dans le monde et vont finalement trouver leur équilibre en s’ouvrant l’un à l’autre, en acceptant de se laisser aider par l’autre. La lumière vers laquelle la cinéaste nous emmène, c’est une lumière intérieure, celle qui est ancrée au fond de l’âme humaine, celle qui porte les plus beaux souvenirs, les plus belles émotions. C’est ce feu intérieur qui permet de continuer à s’accrocher à la vie, de garder l’espoir malgré les difficultés, malgré la douleur, malgré la perte d’un sens majeur ou d’un être aimé.


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Pour filmer cette quête spirituelle intime et ces sentiments humains, Naomi Kawase utilise tout ce qui constitue l’essence de son cinéma : l’art de composer des images sublimes et de les agencer de façon poétique, avec beaucoup de sensibilité et de pudeur. Ce qui, chez d’autres, ne serait qu’un mélodrame pataud, plein de bons sentiments et de mièvrerie, est ici, au contraire, une expérience sensorielle d’une grande douceur portée par la photographie d’Arata Dodo, par la musique enveloppante d’Ibrahim Maalouf. Le jeu tout en retenue et en simplicité de Masatoshi Nagase et d’Ayame Misaki évite le pathos sans pour autant empêcher l’émotion d’affleurer. C’est probablement sur ce point que la mise en scène de Naomi Kawase a progressé. Depuis plusieurs films, la cinéaste japonaise réussit à humaniser son cinéma, à le rendre un peu moins austère. Evidemment, elle perd certains de ses fidèles au passage, mais elle en gagne beaucoup d’autres, plus sensibles à ce type d’histoire émouvante qu’aux constructions expérimentales de ses débuts.
On peut penser, ici, aux chefs d’oeuvres du cinéma nippon, les film d’Ozu ou Mizoguchi, qui offraient le même lot d’émotions en privilégiant une veine intimiste.

Vers la lumière vaut aussi pour la déclaration d’amour que Naomi Kawase fait au septième art, la seule création capable de figer la beauté de l’instant présent, du mouvement, de la voix, qui permet de garder une trace durable d’un moment de grâce, d’une personne, d’une émotion et de parler directement aux sens du spectateur, faisant résonner en eux leurs propres expériences, leurs propres histoires, leurs propres sentiments.
C’est une oeuvre intelligente, subtile, qui réussit à toucher en plein coeur, à bouleverser avec un minimum d’effets. Elle aurait sans doute mérité de figurer au palmarès du dernier Festival de Cannes, qui a fait la part belle aux femmes cinéastes, mais le jury en a hélas décidé autrement.


Vers la lumièreVers la lumière
Hikari
Réalisatrice : Naomi Kawase
Avec : Masatoshi Nagase, Ayame Misaki, Tatsuya Fuji, Kazuko Shirakawa
Origine : Japon
Genre : Drame lumineux
Durée : 1h40
date de sortie France : 10/01/2018
Contrepoint critique : Télérama

REVIEW OVERVIEW
Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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