Yellow cat - affpro[Orizzonti]

De quoi ça parle ?

D’un jeune kazakh, Kermek, « clone » d’Alain Delon dans Le Samouraï (du moins le pense-t-il), qui sort de prison avec la ferme intention de se ranger et mener une vie honnête. Mais à peine dehors, il est intercepté par un flic véreux, à la solde de Zhambas, un voyou qui fait régner la terreur dans les steppes kazakhes. Kermek est enrôlé de force comme homme de main et est notamment chargé d’aller collecter des créances, si besoin par la force, ou d’inciter les habitants des terres proches du village de Karatas à vendre leurs terrains pour une bouchée de pain, avec une “offre qu’ils ne peuvent pas refuser”.
Si ce job lui permet de mettre en application quelques-uns des enseignements du Samouraï, le jeune homme a bien conscience que ce n’est pas vraiment un métier d’avenir. Il va finir par retourner rapidement en prison, s’il ne se fait pas trouer la peau avant.
Un jour, Kermek fait la rencontre d’une jeune prostituée, Eva, qui souhaite elle aussi s’éloigner de cet univers de crime et de corruption. À ses côtés, il va trouver le courage de s’affranchir de la bande de truands, en chipant au passage un magot destiné au parrain local.
Traqués à la fois par la police et les truands, Kermek et Eva partent en cavale avec la volonté de réaliser leur rêve : ouvrir un cinéma au milieu de nulle part, en haut des collines.
Toute la question est de savoir si invoquer les mânes d’Alain Delon est suffisant pour survivre à cette situation périlleuse… Est-ce que Le Samouraï finit bien ou mal? Kermek l’ignore, puisqu’il n’a jamais vu la fin!

Pourquoi on ronronne de plaisir ?

Parce que le film est signé par le réalisateur du sublime La Tendre indifférence du monde et qu’il évolue dans la même veine thématique et esthétique.
Le destin de Kermek et Eva n’est pas sans rappeler celui de Kuandyk et Saltanat, les amants maudits du film précité, présenté à Cannes en 2018, dans la section “Un Certain Regard”. Ils partagent le même rêve d’évasion, loin de cette société où la liberté n’est qu’un leurre et s’élèvent contre les caïds locaux quand ils n’en peuvent plus, même si cette rébellion annonce un sort funeste. On retrouve dans les deux films des figures similaires : policiers véreux, petits potentats violents, élus corrompus… Des personnages qui font de ce microcosme – situé dans la même ville – fictive – de Karatas (1), une allégorie de la société kazakhe actuelle, pas vraiment réputée pour respecter les Droits de l’Homme.

Les personnages d’Adilkhan Yerzhanov savent que le système est trop pourri pour évoluer rapidement, qu’ils n’ont guère d’autre choix que de se résigner ou mourir. La fuite physique est compliquée, car il faudrait suffisamment d’argent pour quitter le pays et entamer une nouvelle vie ailleurs. Reste la fuite mentale, par le rêve, la poésie et l’Art. Kermek se réfugie dans son rêve de cinéma. Il observe tous les personnages qui l’entourent avec un regard d’enfant naïf et émerveillé. Les affreux deviennent des personnages burlesques façon Tati. Ils ont des trognes impayables, des gestuelles risibles et des voix ridicules – comme Zhambas et sa voix suraigüe. Les exactions des criminels prennent aussi une tournure cinématographique absurde, comme cette fusillade qui se mue en scène comique, l’antagoniste de Kermek utilisant un trampoline pour lui tirer dessus, ou ces échanges “tarantinesques” où les truands dissertent de leurs méthodes de travail, dont celle évoquée dans le titre, qui fera hérisser le poil des amis des félins.
Kermek vit lui même comme un personnage de film. Il est samouraï dans l’âme, d’accord, mais ses vêtements évoquent plutôt les personnages de Stranger than Paradise, qui prenaient aussi la route en compagnie d’une Eva. Il est aussi De Niro dans Taxi Driver quand il arrache la jeune prostituée des griffes de ses souteneurs. Et quand il arrive au bout de sa cavale, il devient le Gene Kelly de Chantons sous la pluie, le temps d’une danse, moment de grâce suspendu. Même si on a conscience que tout ceci n’est qu’illusion, même si la vie n’est pas plus belle à travers le regard azur d’Alain Delon, elle a tout de même une autre saveur quand elle est abordée avec cet optimisme, cette poésie folle.

Adilkhan Yerzhanov utilise la même méthode que son protagoniste.
Il oppose la réalité crasse dans laquelle évoluent les personnages à la beauté des plans qu’il compose, évoquant autant ses maîtres cinématographiques que les peintres qui l’inspirent. Ici, c’est surtout le peintre réaliste américain Andrew Wyeth (2) qui est cité, notamment dans l’un des très beaux plans finaux, montrant les personnages côte-à-côte dans une barque perdue au milieu des steppes et dissimulés pudiquement par une voile translucide, tels deux naufragés volontaires, presque effacés dans le paysage.

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Certains trouveront peut-être que Yerzhanov est un peu trop sous influence, qu’il devrait s’affranchir de ses idoles. Ce n’est pas notre cas. Le cinéaste a réussi à se construire un univers bien à lui, avec ses propres références – d’un goût exquis, convenons-en –  ses obsessions et son message politique audacieux, dans un pays qui n’apprécie pas trop les opinions différentes de celles du pouvoir en place. De film en film, Adilkhan Yerzhanov construit une oeuvre cohérente, légère et grave à la fois, et visuellement sublime, où l’art sert à la fois de bouée de sauvetage et de base de réflexion. On attend de voir ses autres long-métrages pour trancher définitivement, mais il est probablement l’un des meilleurs cinéastes kazakhs en activité, pour ne pas dire l’un des meilleurs cinéastes contemporains tout court.

(1) : Karatas peut se traduire par “Pierre Noire”. Les pierres noires sont généralement associées à la peur, au malheur et au deuil, mais représentent aussi l’élégance, la simplicité et la sobriété. Elles ont souvent des vertus purificatrices pour le karma, attirant les énergies négatives et renvoyant à la terre les influences néfastes.

(2) : Quelques toiles sont visibles sur le site officiel de l’artiste, aujourd’hui décédé, (https://andrewwyeth.com/) mais celles citées dans le film n’y sont pas. Une recherche par votre moteur de recherche habituel devrait assez facilement vous y mener.

(3) : A dark, dark man, réalisé l’an dernier, devrait sortir en salles en France le 20 octobre prochain.

Crédits photos : Arizona Production / Film stills mises à disposition par La Biennale di Venezia

REVIEW OVERVIEW
Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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