Affiche fournie par le service presse du Festival de CannesDans un futur proche,  un camion-citerne contenant de l’eau potable circule sur une petite route du  sertão, l’une des zones les plus arides et les plus isolées du Nordeste brésilien. Il slalome entre les cercueils déposés au bord de la route, symboles de la crise profonde traversée par la région. L’accès à l’eau potable est un enjeu majeur pour le village de Bacurau et les autres bourgades des environs. Le préfet, un politicien véreux, a détourné les fonds prévus pour la construction du barrage et du réseau d’eau, et n’a plus donné signe de vie depuis, même si, alors qu’approchent les élections, il s’apprête à tenter une opération reconquête, en apportant des vivres périmées, des antidépresseurs et des livres par centaines pour des bibliothèques en ruines…
Le point de départ de Bacurau, le nouveau film de Kleber Medonça Filho et Juliano Dornelles, laissait entrevoir un film d’anticipation solide, tout à fait en phase avec les préoccupations de l’époque (crise de l’eau potable annoncée, désertification des zones rurales au profit des villes, révolte de certains individus contre un système politique corrompu jusqu’à la moëlle…), mais assez vite, le film s’aventure sur d’autres pistes.

Il prend le temps de décrire le quotidien des habitants du village de Bacurau, qui essaient de se réorganiser après le décès d’une de ses figures historiques, la doyenne Carmelita. Le médecin du village, Domingas (Sonia Braga), cherche dans l’alcool la force de reprendre le flambeau, tandis que le fils de Carmelita, instituteur, essaie vaille que vaille d’éduquer les enfants du village pour leur donner une chance de réussir, loin de cette zone perdue.
Cette partie du film retrouve un peu de la grâce d’Aquarius, le précédent film des cinéastes (1). Elle s’intéresse avant tout aux être humains et aux liens qui les unissent, aux valeurs qui ont permis au peuple brésilien de se sortir de toutes les épreuves, toutes les vicissitudes de l’Histoire : la solidarité, l’entraide, la fraternité, l’honnêteté… Et elle permet de mettre en valeur une région, une population, généralement totalement occultées par les politiciens brésiliens, comme si elle était rayée de la carte. C’est d’ailleurs ce que constate l’instituteur, incapable de trouver trace du village sur internet, alors qu’il apparaissait hier encore sur les cartes manuscrites utilisées dans les écoles.

S’ils s’étaient contentés d’opposer le mode de vie ancestral des habitants du sertão aux conséquences désastreuses des politiques mises en place depuis des années au Brésil, entre corruption généralisée, dérives ultralibérales et surexploitation des ressources naturelles, les cinéastes auraient probablement touché leur cible. Hélas, ils ont aussi eu envie de greffer à cette trame narrative “simple” d’autres idées, empruntées à la SF post-apocalyptique (des drones en forme d’OVNI, des motards aux habits bariolés…), au thriller horrifique (le village est ciblé par un groupe de psychopathes qui ont décidé de créer leur version contemporaine des Chasses du Comte Zaroff) ou du western (les villageois s’unissent pour résister à l’envahisseur, guidés par un hors-la-loi local, comme  dans Les 7 mercenaires et ses succédanés). En découle un fourre-tout hétéroclite, qui semble constamment hésiter entre le film Art & essai sérieux  et la série B déjantée, truffée de morceaux de bravoure bien saignants. C’est un peu comme si les personnages d’un film d’Ingmar Bergman se mettaient soudain à se tirer dessus à coups de fusil à pompe. Ah, elles seraient belles, les nouvelles Scènes de la vie conjugale! En même temps, on n’imaginerait pas non plus Mad Max couper le moteur de son 4×4 pour pousser la chansonnette et tisser des liens sociaux avec ses congénères… Autant dire que cela ne fonctionne pas du tout ensemble. Le résultat final est beaucoup trop lent, trop bavard et trop ambitieux pour une petite série B, mais aussi trop déjanté, trop gore et trop surjoué pour donner un film d’Art & Essai convaincant. Sans parler des symboles lourdingues destinés à rappeler aux spectateurs brésiliens les erreurs du passé… Par exemple, le choix d’Udo Kier pour incarner le principal antagoniste et évoquer les accointances entre les politiciens brésiliens et les criminels de guerre nazi, dans les années 1950, ne nous semble pas être des plus fins…

Bien sûr, tout n’est pas à jeter dans ce long-métrage, à commencer par quelques plans de toute beauté. Et ce mélange de genres improbable attirera peut-être quelques cinéphiles blasés en quête d’objets filmiques insolites. Mais pour la compétition cannoise, c’est plus que limite… Franchement, on attendait beaucoup mieux de la part de ce duo de cinéastes qui avait su nous séduire avec Les Gens de Recife et Aquarius, et d’autant plus au vu des éléments mis en place lors du premier quart d’heure du film, qui promettaient une oeuvre subtile, intelligente et politiquement féroce.
Rien de tout cela, hélas… Bacurau est seulement l’une des plus grosses déceptions de ce début de Festival de Cannes 2019.

(1) : Co-réalisateur de ce film, Juliano Dornelles était chef-décorateur sur les précédents films de Kleber Medonça Filho.

REVIEW OVERVIEW
Note :
SHARE
Previous article[Cannes 2019] “Les Misérables” de Ladj Ly
Next article[Cannes 2019] “Atlantique” de Mati Diop
Avatar
Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

LEAVE A REPLY