YomeddineEnfant, Beshay (Rady Gamal) a été frappé par la lèpre et ses parents n’ont eu d’autre choix que de le déposer dans une léproserie, au nord de l’Egypte. Aujourd’hui âgé de quarante ans, il a guéri, mais porte sur son corps, son visage, sa chair, les terribles stigmates de la maladie. Il aurait pu quitter la région, mais n’a jamais vraiment voulu se confronter au regard des gens “normaux”.
Dans la léproserie, il a trouvé une communauté qui ne le juge pas sur son apparence, des gens bienveillants, des amis. Surtout, c’est là qu’il a rencontré son épouse. Mais quand celle-ci décède brusquement, Beshay éprouve l’envie de retrouver sa propre famille, au sud du pays. Il prend donc la route à bord d’une charrette faite de bric et de broc, tirée par un vieil âne fatigué. Il a également dans ses bagages, sans le savoir, un passager clandestin : Obama (Ahmed Abdelhafiz), un des gamins de l’orphelinat voisin, qui le considère comme un père ou un grand frère de substitution. Ce drôle de duo voyage donc le long du Nil, à son rythme, et découvre le monde extérieur tel qu’il est, beau et dangereux à la fois.

Un tel récit aurait pu donner un film misérabiliste, sordide et déprimant. A l’écran, c’est tout le contraire. Yomeddine est une oeuvre lumineuse, emplie de grâce et d’humanité. Les lépreux, souvent frappés dès le plus jeune âge par la maladie, physiquement marqués, exclus par la majorité des gens, pourraient avoir toutes les raisons du monde de s’apitoyer sur leur sort, mais il puisent justement leur force morale dans ces épreuves. Ils acceptent leur sort sans se plaindre, se disent qu’ils sont ainsi par la volonté d’Allah et qu’au jour du jugement dernier (“Yomeddine”, en arabe), ils seront finalement considérés comme égaux aux autres. Parfois, ils peuvent, comme Beshay, se rebiffer contre ceux qui le regardent avec mépris ou, pire, le traitent comme un animal, mais la plupart du temps, ils observent la vie avec sagesse.

Le cinéaste n’élude nullement les conditions de vie difficiles dans lesquelles évoluent les exclus de la société, les plus miséreux, les marginaux, les handicapés physiques ou mentaux. Mais il cherche surtout à montrer la profonde humanité de ces personnes, souvent plus généreuses et solidaires que les gens dits “normaux”. Ce sont d’ailleurs quasiment les seuls qui acceptent d’aider Beshay, à commencer par Obama, l’orphelin nubien, et ce groupe de mendiants éclopés refusant de céder à a fatalité.

Grâce à eux, à leur profonde humanité, leur optimisme, Yomeddine est une oeuvre qui réchauffe l’âme, incite à profiter de la vie malgré les épreuves, et à aller à la rencontre des autres, au-delà des préjugés et de la peur de la différence. Personne n’aurait misé une livre égyptienne sur ce premier long-métrage à l’intrigue minimaliste, au contexte assez peu “glamour” et joué par des non-professionnels. Et pourtant, le film a fini par se faire et à être sélectionné sur la Croisette. Et aujourd’hui, A.B. Shawky, Rady Gamal et Ahmed Abdelhafiz ont réussi la gageure de séduire des festivaliers réputés très difficiles.

Il est un peu tôt pour savoir si le film figurera au palmarès, mais il s’est d’ores et déjà clairement imposé comme l’une des excellentes surprises de cette 71ème édition.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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