Las Herederas - affpro © lababosacine En compétition officielle, le cinéaste paraguayen Marcello Martinessi étonne par ses choix narratifs et ses partis-pris de mise en scène audacieux, qui confèrent à Las Herederas, son premier long-métrage, un ton très particulier.

Le scénario décrit un univers clos, coupé des réalités du monde. On n’y trouve quasiment pas d’hommes – tout au plus de simples silhouettes, ou des objets de désir éphémères – et quasiment pas de personnes issues des classes populaires – sinon employées comme domestiques ou enfermées derrières les barreaux d’une prison.
Chela (Ana Brun) et Chiquita (Margarita Irun) sont deux quinquagénaires issues de la petite-bourgeoisie paraguayenne. Elles forment un couple depuis de nombreuses années et semblent avoir trouvé leur équilibre l’une avec l’autre. Chela ne sort que rarement de l’appartement. Elle y règne comme une princesse, choyée par sa domestique et son amante. Elle passe l’essentiel de son temps à dormir ou à peindre dans son atelier. Chiquita est plus extravertie et plus rationnelle. C’est elle qui gère l’administratif, qui passe les commandes de médicaments, qui conduit la voiture que Chela a héritée de son père. C’est elle, également, qui se démène pour résoudre les problèmes financiers du couple. Ces deux héritières ont jusque-là vécu de leurs rentes, mais elles sont aujourd’hui dans l’obligation de vendre des biens pour se remettre à flot financièrement, au grand désarroi de Chela. Suite à un imbroglio administratif, Chiquita est accusée de fraude et envoyée en prison, le temps de régler le litige. Pour la première fois depuis longtemps, Chela se retrouve toute seule, obligée de prendre sa vie en main. A la demande d’une voisine, Chella accepte de servir de chauffeur privé pour quelques courses, deux ou trois fois par semaine. Cela lui permet de gagner quelques billets, mais aussi de rencontrer d’autres personnes, comme la jeune et fougueuse Anguy (Ana Ivanova), par qui elle se sent immédiatement attirée. Pour plaire à la jeune femme, Chela sort enfin de sa coquille.

Pour autant, elle ne quitte pas totalement sa cage dorée. Le monde tel qu’elle le découvre est un monde préservé, où tout n’est que luxe et oisiveté. Les dames jouent au bridge, prennent le thé ensemble, vont à des soirées BCBG. Elle n’est aucunement confrontée à la réalité de son pays, le Paraguay, où la fracture sociale est peut-être plus importante que dans les autres pays d’Amérique du Sud. Le seul endroit où elle est mise en contact avec les “autres”, c’est lors de ses visites en prison. Là, on découvre des allées surpeuplées, pleines de bruits et de cris, pleines de vie et, parfois, de folie. Un univers bien loin de celui, feutré, dans lequel Chela évolue.

A travers cette histoire intimiste, Marcello Martinessi livre une fine critique politique et sociale de son pays, qui peut se lire de différente façons. On peut y voir une allégorie des longues années de dictature d’Alfredo Stroessner, qui ont vu le Paraguay se replier sur lui-même, comme Chela, cloîtrée dans sa maison, et aussi de la période contemporaine, secouée par les remous politiques, qui montre que ces années sombres ne son peut-être pas totalement terminées. On peut aussi y voir une critique féroce de la petite-bourgeoisie, qui a été grandement favorisée pendant la dictature et qui essaie aujourd’hui de s’accrocher à ses vestiges, comme Chela essaie de “sauver les meubles”, au sens propre comme au figuré. Elle refuse de vendre l’héritage de ses parents, continue d’avoir une domestique malgré ses difficultés financières, s’accroche au passé, sans avoir conscience de son déclin, qu’il soit social ou physique…

Dans tous les cas, la fin du film, ouverte, semble offrir une petite lueur d’espoir. Si les individus peuvent sortir de leur confort, s’ouvrir aux autres, suivre leurs rêves et leurs désirs, alors ils sont sans doute prêts à un nouveau départ. Et le pays lui-même pourra trouver une voie nouvelle, plus démocratique et plus juste.
Avec son propos intelligent et subtil, sa forme élégante et sa mise en scène délicate, Las Herederas semble avoir beaucoup séduit les festivaliers de la Berlinale et ses interprètes, rayonnantes, s’inscrivent parmi les candidates sérieuses pour le prix d’interprétation féminine.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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