Si le programme d’entraînement de l’équipe cycliste US Postal et de son leader, Lance Armstrong, est reconnu comme l’un des systèmes de dopage les plus élaborés de l’histoire du sport moderne, The Program, le long-métrage de Stephen Frears consacré à ce sujet, ne marquera sûrement pas l’histoire du septième art…

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Le cinéaste anglais raconte l’ascension et la chute d’un des sportifs américains les plus adulés, icône du cyclisme des années 1990/2000, de manière beaucoup trop lisse, en respectant un peu trop scrupuleusement la chronologie des faits. Il n’apporte aucun élément nouveau à une affaire qui a été, en son temps, largement décortiquée par les média. Il ne cherche pas  à aller plus loin que le simple fait divers, alors que le sujet aurait dû permettre de réfléchir, par exemple, à l’obsession de la victoire, chère au peuple américain, et aux dérives qu’elle induit, ou au sport-spectacle qui oblige les athlètes à repousser un peu plus leurs limites et, pour cela, à tricher en recourant au dopage…
Mais, surtout, et c’est plus embêtant, on ne comprend pas vraiment où Stephen Frears  veut en venir.

Quelle est l’idée de ce long-métrage?
Faire un portrait à charge de Lance Armstrong? A quoi bon. Les mensonges et les tricheries de l’ex-champion ont fini par être révélées au grand jour. Il a été déchu de ses titres, notamment de ses sept victoires au Tour de France, et a dû rembourser toutes les primes versées suite à ses succès, ainsi que toutes les sommes versées lors des procès en diffamation qu’il avaient intentés contre ceux qui mettaient en doute sa probité. Et, suprême humiliation, il a dû confesser ses tricheries lors d’un grand talk-show américain, devant des millions de téléspectateurs. Armstrong est un type fini.  L’image de héros ayant vaincu le cancer pour revenir dix fois plus fort que ses adversaires a été complètement écornée. L’homme est quasiment ruiné et risque la prison.
Faire ce film maintenant revient à tirer sur une ambulance.

Si le but est au contraire de l’humaniser, de montrer ses bons côtés, c’est également raté. Il y a bien une ou deux scènes où on voit que son image de grand champion et sa forte implication dans la lutte contre le cancer ont eu un effet bénéfique sur certaines personnes, mais elles semblent  un peu trop appuyées et globalement, le film donne d’Armstrong l’image d’un menteur et d’un tricheur, froid, calculateur et déterminé.

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Est-ce un film à la gloire des journalistes d’investigation comme David Walsh, le reporter dont les écrits ont servi de base au scénario? Non plus, puisque le film se focalise bien plus sur Armstrong que sur ceux qui enquêtent sur ses tricheries… Pour mettre en avant le travail d’investigation de Walsh, il aurait fallu articuler entièrement le film autour de lui. Mais ici, le centre du film est bien Armstrong lui-même, et le portrait manque trop de nuance et d’ambigüité pour être passionnant.

Pour que le film soit passionnant, il aurait fallu privilégier une narration morcelée, alternant les témoignages à charge et les moments marquants de la carrière d’Armstrong, montrant à quel point le champion était adulé et à quel point le tricheur a été traîné dans la boue. Il aurait également fallu aller plus loin dans la dénonciation du dopage dans le cyclisme, affirmer avec plus de conviction que le reste du peloton n’était pas forcément plus clean que le coureur texan et que les dirigeants de l’UCI ont contribué à étouffer les scandales mettant en cause la nouvelle icône du cyclisme mondial.
Frears évoque tout cela, mais par très petites touches, comme s’il avait du mal à choisir parmi toutes les possibilités thématiques offertes par son sujet.

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Finalement, il signe un biopic ultra-classique, qui  ne fait que survoler les aspects les plus polémiques de l’affaire. Sinon, avouons que le résultat n’est pas honteux. Le film est plutôt bien rythmé et bénéficie de la performance de Ben Foster, plutôt convaincant dans le rôle de Lance Armstrong, à la fois bête de scène charismatique, contrôlant son image médiatique à la perfection, et compétiteur hargneux, prêt à tout pour vaincre ses adversaires et faire taire ses détracteurs. Il peut aussi s’appuyer sur Jesse Plemons, impeccable dans la peau de Floyd Landis, autre champion déchu, et Denis Ménochet, qui incarne Johan Bruyneel, le directeur sportif de l’Us Postal.
Ce sont eux qui empêchent le film d’être rattrapé par la voiture-balai… Car le reste du casting déçoit : Guillaume Canet cabotine à outrance dans le rôle du sulfureux Docteur Ferrare, très impliqué dans le programme de dopage d’Armstrong, et les autres seconds rôles peinent à exister, la faute à ce scénario trop plat, qui manque d’ampleur et d’ambition.

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Ceux qui n’ont jamais entendu parler de Lance Armstrong ou qui n’ont pas suivi les détails de sa chute trouveront peut-être un intérêt à The Program, mais vu la faible ancienneté de l’affaire (début 2013) et son important retentissement médiatique, cela ne représente sans doute que très peu de personnes. D’autant qu’il y a aussi eu, sur le même sujet, The Armstrong Lie, le très bon documentaire d’Alex Gibney…
Evidemment, c’est toujours mieux que La Grande Boucle, mais les cinéphiles amateurs de cyclisme devront encore ronger un peu leur frein avant de voir enfin un bon film sur leur sport préféré…

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The Program 

Réalisateur : Stephen Frears
Avec : Ben Foster, Chris O’Dowd, Denis Ménochet, Jesse Plemons, Guillaume Canet, Dustin Hoffman
Origine : Royaume-Uni, France
Genre : biopic en manque d’EPO
Durée : 1h43
date de sortie France : 16/09/2015
Contrepoint critique : Metronews

REVIEW OVERVIEW
Note :
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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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