– Pucelle, de Florence Dupré La Tour –

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Si Florence, du haut de ses 13 ans, reste totalement ignorante de ce qui se passe « sous la ceinture », c’est tout bonnement car l’on ne parle pas de ce qui peut se passer à « cet endroit-là ». Alors forcément, quand sa sœur de 4 ans sort de la salle de bain toute fière de sa découverte en annonçant que ça fait du bien quand elle se touche « là », le sang de Florence ne fait qu’un tour, et immédiatement, elle classe sans remord ni vergogne la pauvre petite dans les rangs des prostituées ! Ni plus ni moins !

Faut dire que dès le départ, c’était pas gagné pour elle : né à Buenos Aires dans le doux cocon que l’on réserve aux riches familles « d’expat’ », Florence a été élevée dans des préceptes aussi catho’ que réac’ par une maman soumise à un papa très peu disponible, gentille-bien-comme-il-faut et préférant éviter les sujets épineux plutôt que de risquer de froisser son mari, le curé ou Dieu lui-même. « Comment je suis tombée enceinte ? Bah, papa a mis une graine dans maman par son nombril ! Que fait ce vieux chien grimpé sur notre jolie chienne ? Bah, il joue ! Et ce sang dans les toilettes ? Roooooh, t’inquiète pas, c’est rien…! »

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Et au-delà de son ignorance sur la sexualité, cette façon de toujours nier – voire rabaisser – ce qui avait trait de près ou de loin à sa féminité rendait chaque jour Florence un peu plus paumée, et finalement constamment en colère ! En colère contre son père et ses fréquents abus de pouvoir, en colère contre sa mère qui détournait systématiquement le regard, en colère contre son petit frère considéré comme le fils prodigue, en colère contre les garçons en général, et finalement, en colère contre elle-même, qui haïssait les garçons autant qu’elle aurait aimé en être un… ou tout-du-moins, ne plus être une fille et se trimballer tous les désagréments qui allaient avec !

Avec ce récit autobiographique relatant ses jeunes années – de l’enfance au début de l’adolescence – c’est en fait toute une époque que Florence Dupré La Tour revisite, car à travers ses souvenirs d’école, de messe, de vacances, de lectures ou des nombreuses petites phrases assassines assénées sans même y prêter réellement attention par les « mâles tout puissants », on réalisera (se remémorera ?) à quelle point la place de la femme était méprisée dans cette société pas si ancienne et pourtant ô combien archaïque !

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Une double lecture à laquelle sied idéalement le style graphique de l’autrice, son style faussement enfantin aux teintes roses sachant savamment se rendre plus tranchant, incisif, se déformer, se « difformer » et se parer d’une palette allant du gris lavasse au noir profond quand les souvenirs de la petite fille qu’elle fut laissent finalement présager les névroses de la femme qu’elle deviendra !

Un récit sans fard d’où suintent parfois le cynisme et la cruauté, souvent l’injustice mais jamais « l’injustesse » tant Florence Dupré La Tour maîtrise son propos et nous offre lecture touchante, poignante, et parfois même d’utilité publique quand elle ouvre les yeux sur les dégâts à long terme que peuvent engendrer les « petites plaies » que l’on inflige aux enfants… parfois sans même s’en rendre compte !

Couverture

Pucelle, de Florence Dupré La Tour (Ed. Dargaud).

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