Difficile d’écrire cette critique d’Incendies, le nouveau film de Denis Villeneuve…
Difficile, en effet, de trouver les mots pour exprimer ce que l’on ressent face à cette oeuvre dense, intense, qui se reçoit comme un violent coup de poing dans l’estomac.
Difficile aussi, de décrire ce qui s’y passe sans trop dévoiler les différents ressorts dramatiques d’une intrigue magnifique, très habilement construite.
Difficile, enfin, de saluer le travail du cinéaste québécois Denis Villeneuve et de ses comédiens sans user de trop de superlatifs…

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On peut déjà dire qu’il s’agit de l’adaptation de la pièce éponyme de Wajdi Mouawad, second volet d’une tétralogie appelée “Le sang des promesses” et reconnue par beaucoup comme l’une des oeuvres les plus ambitieuses du théâtre contemporain (1).

On peut aussi donner le point de départ de l’histoire : un décès.
Celui de Nawal Marwan, femme d’une soixantaine d’années. Elle était originaire d’un pays du Moyen-Orient et l’avait fui plusieurs années auparavant, pour s’installer dans une ville québécoise, avec ses deux enfants, des jumeaux, Simon et Jeanne.
Quand ceux-ci viennent chez le notaire pour prendre connaissance de son testament, ils découvrent, interloqués, qu’elle leur a confié à chacun une mission, condition nécessaire pour qu’elle puisse reposer en paix et gagner le droit à une sépulture décente.
Jeanne doit retrouver leur père, qu’ils croyaient mort depuis des lustres, voire même avant leur naissance, et lui remettre une enveloppe. Simon doit effectuer la même démarche avec leur frère aîné, dont ils ne connaissaient pas l’existence jusque-là…
Le garçon s’agace. Il n’a que faire de cette ultime lubie d’une mère secrète et peu aimante, qui s’est toujours montré distante avec eux. Sa soeur, elle, éprouve le besoin d’en savoir plus. Elle part pour le pays d’origine de sa mère, bien décidée à exhumer des secrets de famille enfouis dans des sables arides et des torrents de larmes.
Au bout du voyage se trouve la vérité sur leurs origines et sur une histoire de famille douloureuse, entremêlée avec l’histoire d’un pays, tout aussi dramatique…

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Le pays dans lequel se déroule l’intrigue est fictif, mais délibérément situé au Moyen-Orient.
La source d’inspiration de l’auteur ne fait guère de doutes. Il s’agit du Liban, dont il est originaire, un pays fort de sa diversité culturelle et religieuse, mais meurtri par plusieurs années de guerre civile ayant opposé les communautés chrétiennes, chiites et sunnites.
La plupart des événements dramatiques qui émaillent l’histoire de Nawal Marwan trouvent en effet leur origine dans des faits marquants de la guerre du Liban (2) et les différents conflits ayant secoué la région, dont, bien sûr, le conflit israélo-palestinien.
Wajdi Mouawad a souhaité ancrer son intrigue dans un contexte géopolitique réaliste, concret, qui lui permet d’aborder de grands problèmes contemporains :  les tensions intercommunautaires dans les pays du Moyen-Orient (3), berceaux des religions, et tous les problèmes géopolitiques que cela occasionne dans le monde ; le choc culturel entre l’Orient et l’Occident ;  l’exil forcé et la difficulté d’oublier les horreurs de la guerre, de s’intégrer dans d’autres cultures, d’autres pays…

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En même temps, il ne s’agit pas d’une oeuvre politique au sens strict. Pas plus que d’une reconstitution historique.
Wajdi Mouawad et Denis Villeneuve savent que la situation au Moyen-Orient est une question complexe, délicate à appréhender et encore plus à résoudre. Les blessures liées à la guerre civile libanaise sont encore mal cicatrisées, le conflit israélo-palestinien est loin d’être réglé, l’Irak est en pleine reconstruction, avec les heurts que l’on connaît… Personne ne peut prétendre détenir la solution de tous ces problèmes territoriaux, religieux et humains.
Ils se contentent donc de montrer les conséquences de ce chaos sur des destinées humaines, les drames intimes qui déchirent des familles, qui conduisent à des abominations. Ils montrent des situations tragiques dans lesquelles les protagonistes peuvent être tour à tour bourreaux et victimes, surtout des victimes d’ailleurs, de ces conflits absurdes.

Mais tout ceci, évidemment, n’est pas propre aux pays du Moyen-Orient. C’est un drame universel et récurrent. C’est, hélas, le lot de tout conflit, de toute guerre, partout dans le monde, et ce, depuis l’aube de l’humanité…
C’est sans doute pour cela que les auteurs ont souhaité donner à leur récit l’allure d’une tragédie antique : amours contrariés entre jeunes gens appartenant à des clans rivaux, situations oedipiennes, familles brisées par la guerre, longues odyssées en quête d’un apaisement personnel… Une dramaturgie chargée, jalonnée de coups de théâtre – dans tous les sens du terme – et d’une certaine emphase destinée à mieux toucher le spectateur.

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La réussite de la pièce de Wajdi Mouawad et du film de Denis Villeneuve, tient dans ce mélange subtil d’éléments réalistes, faisant appel à la mémoire collective récente de l’humanité, et de fiction, obéissant aux règles dramaturgiques classiques, dans cet équilibre entre fable contemporaine et récit quasi-mythologique, chronique familiale intimiste et fresque historique et politique…
En fait, cette démarche épouse parfaitement le thème central du film : la réunion d’entités totalement différentes, voire opposées les uns aux autres, défiant les lois mathématiques pour que la somme de différentes unités isolées forme un bloc soudé, indivisible, toujours égale à un…
Il y est en effet question de la réunion d’une structure familiale entièrement disloquée, de réconciliation entre des peuples autrefois déchirés, de réconciliation entre les générations, de fusion entre passé et présent…

Le texte s’articule autour de l’idée du double, de la similarité et de la différence, sur la symétrie et l’asymétrie.
Les enfants Marwan sont jumeaux, mais de faux jumeaux. La mère et les enfants ont des parcours similaires, mais inversés : l’une fuit son pays pour le Canada, les autres quittent Québec pour retourner vers ses racines.
Nawal a eu une double vie : au Canada, simple clerc de notaire à la vie sans histoires ; dans son pays natal, une vie beaucoup moins sage, tourmentée et violente. Même chose pour le fils aîné de Nawal et pour le père des jumeaux – qui ont d’ailleurs entre eux quelques points communs. Leurs destins ont basculé plus d’une fois, les menant vers des existences radicalement différentes.

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La mise en scène de Denis Villeneuve, inspirée, colle parfaitement au sujet.
Il joue sur les cadres symétriques – ou presque –  les redondances visuelles, oppose le feu (les bombes) et l’eau (la piscine dans laquelle Jeanne plonge pour reprendre ses esprits).
Il fait fusionner, via les effets de montage, les parcours de Nawal et de Jeanne. Il dilate le temps et l’espace en alternant un rythme lent, lancinant, et une narration rapide, nerveuse, comme celle d’un polar.
Pour le reste, il s’éloigne d’une structure purement théâtrale qui passe rarement bien à l’écran et propose une narration beaucoup plus cinématographique. En découle un récit dense, haletant comme un polar et truffé de scènes marquantes.
Certains regretteront probablement des tics de mise en scène directement hérités du cinéma américain : ralentis, musique trop présente, mouvements de caméra trop ostensibles. Ils n’ont pas tout à fait tort, mais force est de constater que le résultat est terriblement efficace. Difficile, par exemple, de ne pas admirer le brio avec lequel il a tourné  la scène de l’attaque d’un bus par des miliciens ou la pudeur avec laquelle il gère les séquences les plus traumatisantes…

En fait, la seule chose qu’on pourrait lui reprocher est de s’empêtrer dans un final un peu trop lourdement démonstratif, alors que tout était résumé dans une séquence magistrale – et une réplique en forme d’équation mathématique, non moins magistrale – qui se suffisait à elle-même (4).

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Mais ce défaut est dérisoire au regard de la qualité de l’ensemble, de l’écriture à la mise en scène, des éclairages d’André Turpin à la musique de Grégoire Hetzel, sans oublier les acteurs, tous magnifiques.
Lubna Azabal y trouve un de ses plus beaux rôles, femme ayant payé le prix fort ses envies de liberté et d’émancipation.
Tour à tour incandescente, bouillonnante de vie et glaciale, semblable à une coquille vide, elle nous bouleverse, nous rend totalement crédible la destinée extraordinaire et dramatique de cette exilée qui a à jamais laissé une partie de son être sur son sol natal.
Ceux qui incarnent ses enfants ne sont pas mal non plus. Dans le rôle de Simon, on retrouve Maxim Gaudette,  l’acteur principal de Polytechnique, le précédent film de Denis Villeneuve, et dans celui de Jeanne, on découvre le talent de la belle Mélissa Désormeaux-Poulin. Tous deux sont eux-aussi parfaitement justes et touchants.
Ajoutons à cette liste les noms de Rémy Girard, Mohamed Majd, Abdelghafour Elaaziz qui participent eux auss à la réussite de ce beau casting.

C’est sans aucune hésitation que nous vous conseillons de vous ruer vers la salle de cinéma la plus proche pour découvrir ce très beau film qu’est Incendies. Il s’agit assurément du premier grand film de l’année. Rien de moins.
Avec ce quatrième long-métrage réussi, Denis Villeneuve s’impose comme l’une des figures majeures du jeune cinéma canadien et pourrait bien remporter, fin février, l’oscar du meilleur film étranger. On lui souhaite…


(1) : ”Ciels”, “Incendies”, “Forêts”, “Littoral“ de Wajdi Mouawad – coll. Babel – éd. Actes Sud
(2) : L’histoire de Nawal est fortement inspirée de la vie de la militante libanaise Souha Bechara.
(3) : Nouvel exemple – hélas – de tensions intercommunautaires dans ces pays du Moyen-Orient, la multiplication des attaques visant la communauté copte en Egypte…
(4) : Cela dit, il y en a qui, malgré une fin elle-aussi un peu trop appuyée,n’ont toujours rien compris à Shutter Island

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Incendies Incendies
Incendies

Réalisateur : Denis Villeneuve
Avec : Lubna Azabal, Mélissa Désormeaux-Poulin, Maxim Gaudette, Rémy Girard, Mohamed Majd
Origine : Canada
Genre : fable contemporaine et tragédie antique
Durée : 2h03

Date de sortie France : 12/01/2011
Note pour ce film :

contrepoint critique chez :  Ouest France

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1 COMMENT

  1. J’y suis allé, non pas à reculons, mais disons méfiant. Le choc n’en a été que plus beau. Ma première claque de 2011.

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