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[Critique initialement publiée sur Cinétrafic - http://www.cinetrafic.fr/]
Ah, elle a l’air jolie, l’Afrique du Sud, telle qu’elle est mise en valeur par la Coupe du Monde de football : ambiance de fête, communion des peuples, des races, des cultures autour de l’amour du sport et du ballon rond. Même le bourdonnement des vuvuzelas (1), qui, en temps ordinaire taperait sérieusement sur le système nerveux de tout être humain normalement constitué, est ici loué comme une coutume folklorique très sympathique…
C’est oublier un peu vite que l’apartheid n’est aboli que depuis juin 1991, et que si les tensions communautaires ont régressé après l’accession au pouvoir de Nelson Mandela, principal artisan de la réconciliation nationale, elles restent encore très vives à certains endroits et les problèmes sont loin d’être résolus…
La politique de discrimination positive dans les administrations et la réforme agraire consistant à redonner les terres des afrikaners aux noirs ont été mises en place de façon assez maladroite, laissant un bon nombre de citoyens mécontents, chez les noirs comme chez les blancs et favorisant montée de la criminalité et expression des haines raciales. Avec cette fois un rapport de force très défavorable aux afrikaners (2).
Disgrâce se déroule pendant cette période troublée de l’immédiat post-apartheid.
Son personnage principal, David Lurie est un professeur assez terne qui vivait jusque-là dans une bulle, du fait de ses statuts privilégiés d’universitaire érudit et d’homme blanc. Il se préoccupait moins des ravages de l’apartheid que de sa propre condition, celle d’un homme en proie à la solitude et la misère affective, essayant tant bien que mal de trouver l’âme soeur.
C’est sans doute cela qui l’a poussé à se lancer dans une liaison sentimentale avec une de ses étudiantes, sans réfléchir aux conséquences de ses actes.
Lorsque relation coupable et contraire à toute éthique professionnelle est révélée au grand jour, il est contraint à la démission et retourne s’installer près de sa fille, Lucy, qui tient une petite exploitation agricole à la campagne.
Sur place, il se rend compte assez vite que tout est en train de changer, imperceptiblement, que la mutation du pays est en train d’avoir lieu et que la situation va vite devenir complexe pour les afrikaners…
Les noirs qui jusqu’alors étaient de simples ouvriers (pour ne pas dire des esclaves) au service de riches propriétaires blancs récupèrent de plus en plus de terres et commencent à se développer, poussant chaque jour un peu plus les anciens nantis vers la sortie… Une sorte de revanche de l’opprimé sur l’oppresseur, qui prend des formes plus ou moins subtiles. Dans le cas de Petrus, le voisin de Lucy, cette prise de pouvoir se fait en douceur. L’homme était simple employé de la ferme, puis est devenu copropriétaire de l’exploitation en attendant de pouvoir encore récupérer des terrains et accroître son influence. Il reste en toute circonstance très courtois avec son ancienne patronne et lui apporte encore toute l’aide dont elle a besoin.
Mais d’autres sont moins subtils…
Un jour, David est agressé par trois voyous venus cambrioler sa maison et il assiste, impuissant, au viol de sa fille…
A la lecture du résumé, on pourrait s’attendre, au choix, à une vulgaire histoire de vengeance(s) et d’escalade de la violence, ou à un mélodrame larmoyant. Ou encore, comme certains l’ont dit, à une oeuvre conservatrice aux forts relents xénophobes.
Mais le script est bien plus subtil que cela. Et pour cause : Disgrâce est l’adaptation d’un roman de John Maxwell Coetzee (3), prix Nobel de littérature en 2003. Une belle réflexion sur le pouvoir, la responsabilité et la culpabilité, qui montre le poids de l’Histoire, de la société, de la communauté sur des individus…
Les conséquences de l’apartheid ne servent que de toile de fond à un propos plus universel sur les rapports de forces entre dominants et dominés. Des rapports mouvants où les maîtres peuvent devenir des esclaves et réciproquement. Et où tout être humain, par faiblesse, par facilité, par impuissance, est également esclave de sa propre condition.
Aucun des personnage n’est positif ou négatif, tout blanc ou tout noir (si j’ose dire…). Tous sont victimes de leurs propres désirs, de leurs propres démons… David se laisse emporter par son désir pour sa belle étudiante et n’est finalement pas si différent du jeune violeur, fasciné par Lucy. Ils ressemblent plus à deux êtres frustrés, incapables de résister à leurs pulsions. Presque des animaux, comme ces chiens dont s’occupe l’amie de Lucy…
Et les deux victimes ont une attitude très ambigüe par rapport à leurs bourreaux. Elles semblent tellement résignées qu’on les croirait consentantes, et dans le même temps, on sent en elles une sourde colère, une force morale insoupçonnée, sans doute supérieure à celle des protagonistes masculins.
Lucy accepte sans broncher les viols à répétition, la perte progressive de ses terres, de son statut de patronne de l’exploitation. Elle se plie aux exigences de Petrus et de son clan… Mais au final, elle ne cède pas, ne fuit pas. Elle reste pour se reconstruire en repartant de zéro, pour que ce pays, son pays, puisse aussi repartir sur de nouvelles bases. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cet abaissement total, cette soumission, lui permet aussi de s’émanciper. C’est elle qui prend la décision de rester et qui impose, au final, ses propres règles…
Evidemment, son attitude peut être critiquable, discutable, mais elle est assez représentative des questionnements moraux qui tourmentent les personnages…
Le récit entremêle en effet des notions complexes. Il aborde les questions des rapports entre les sexes et de la domination masculine, des rapports de classe entre patrons et ouvriers, entre citadins érudits et habitants des campagnes plus frustres, des rapports raciaux, évidemment…
En Afrique du Sud, les relations entre les différents habitants, surtout entre blancs et noirs, sont forcément parasité par des décennies d’apartheid, de souffrances et d’injustice. Il y a le sentiment de colère des uns et le sentiment de culpabilité des autres, la soif de revanche des uns et les vieux réflexes de caste dominante des autres.
Si la relation du professeur avec son élève est aussi choquante, ce n’est pas vraiment à cause de la différence d’âge ou l’inévitable parti-pris en faveur de la jeune femme lors de la notation de l’examen. Le problème vient plus du fait que l’étudiante est métisse. Même si le professeur semble vraiment amoureux de la jeune femme, il adopte inconsciemment une attitude dominatrice à la fois héritée de son éducation machiste et de son statut de privilégié blanc, abuse de son pouvoir sur elle. Bien sûr, elle, de son côté, pourrait refuser, protester contre ces manifestations de désir. Elle n’en fait rien, peut-être paralysée par la peur d’échouer à son examen en mécontentant le professeur, à moins qu’elle aussi ne fasse que suivre d’anciens réflexes et adopte inconsciemment un statut de victime de l’homme blanc… Tout tourne autour de l’instauration de rapports de forces, de dominance et de soumission…
L’auteur ne livre pas directement les clés de son oeuvre. Il n’a pas de message à faire passer. Disgrâce est un constat sec, âpre, rugueux, qui met mal à l’aise parce qu’il renvoie chacun à son propre comportement, ses propres faiblesses…
Pour illustrer ce récit complexe, le cinéaste australien Steve Jacobs (4) a opté pour la simplicité, tant au niveau des cadrages que du montage, parfaitement linéaire. C’est très basique. Trop, probablement, pour faire de cette adaptation un grand film. Mais l’absence de fioritures se révèle malgré tout un avantage. Elle renforce le côté aride du film, la sécheresse des émotions qui y sont projetées… Du coup, la réalisation colle à l’atmosphère du roman et se met ainsi au diapason des acteurs, d’une sobriété exemplaire, qui font tout pour instaurer une distance entre le spectateur et leurs personnages…
Pas évident de camper des protagonistes aussi fermés, aussi englués dans les problèmes, sans les rendre profondément antipathiques ou pathétiques.
Mais John Malkovich est assurément un grand acteur. Il incarne avec talent et retenue ce professeur un peu paumé qui va brusquement ouvrir les yeux sur les réalités de la vie en Afrique du Sud, sur l’évolution de la société, sur son rapport aux femmes et au monde en général. Il réussit le tour de force de le rendre à la fois odieux et touchant, méprisable mais attachant.
Jessica Haines, dans le rôle tout aussi ardu de Lucy, s’en tire plus qu’avec les honneurs. Elle restitue avec justesse les émotions contradictoires qui traversent son personnage et finit aussi par nous bouleverser par ce mélange de colère, de résignation et de volonté…
Le film peut aussi s’appuyer sur Eriq Ebouanney, qui incarne avec calme et finesse l’ambigu Petrus, sur Paula Arundell, touchante en vétérinaire esseulée, ou sur Antoinette Engel, troublante étudiante par qui le scandale arrive…
Disgrâce n’est pas un film “plaisant”. Il dérange et met mal à l’aise. Mais cette plongée au coeur d’une Afrique du Sud aux plaies encore mal cicatrisées, loin de l’image d’Epinal livrée récemment par Clint Eastwood avec Invictus (5), est malgré tout une expérience enrichissante.
Alors, si (comme moi) vous l’avez raté au moment de sa sortie en salles en février dernier, Bac Films vous donne une seconde chance de le (re)découvrir en DVD, dans une édition enrichie de quelques bonus intéressants, à défaut d’être vraiment très instructifs…
(2) : 541 fermiers blancs ont été massacrés entre 1998 et 2001. Des statistiques qui ont provoqué un exode des afrikaners vers d’autres pays, comme l’Australie ou le Royaume-Uni…
(3) : Disgrâce” de J.M.Coetzee – éd. Points
(4) : Le film est australien, car J.M.Coetzee a quitté l’Afrique du Sud pour s’installer en Australie, dont il est aujourd’hui citoyen. Ce sont des producteurs locaux qui ont acquis les droits du roman…
(5) : qui brille plus pour ses qualtés esthétiques et sa naïveté humaniste typiquement eastwoodienne que par son scénario simpliste et sa vision des problèmes sud-africains…
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Disgrâce
Disgrace
Réalisateur : Steve Jacobs
Avec : John Malkovich, Jessica Haines, Eriq Ebouanney, Paula Arundell
Origine : Australie
Genre : drame post-apartheid
Durée : 1h54
Note pour ce film :
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BONUS
- les traditionnelles bandes-annonces
- “Rencontre avec l’équipe du film” (30 mn): une demie-heure d’entretiens avec les producteurs, le réalisateur et les acteurs. On n’évite pas l’auto-satisfaction du devoir accompli, les louanges au roman d’origine et patati et patata… Mais l’ensemble s’avère quand même mieux fichu et plus instructif que bien des bonus hâtivement mis en boîte pour les DVD…
Tous les choix artistiques et techniques y sont justifiés, argumentés et détaillés.
- Making-of : ne fait que compléter sommairement le bonus précédent. Un peu redondant…
- Scènes coupées : 10 mn de séquences supplémentaires, axées principalement sur la scène de l’agression/viol.
Note globale des bonus : ●●●●○○
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DONNEES TECHNIQUES
| DVD9 – Zone 2 – PAL – Couleur – Format 16:9 Compatible 4/3, 2.35 Durée totale : 170 mn |
| Langues : | Anglais 5.1 | Sous-titres : | Français |
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EDITION / DISTRIBUTION
Bac Films
http://www.bacfilms.com/
Boutique BAC Films
Sortie le : 15/06/2010
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