Bon, maintenant on peut tout vous dire…

Si, dans ses chroniques quotidiennes du 14ème Festival Asiatique de Deauville, Scaramouche n’a pas du tout émis d’avis critique sur les films présentés en compétition officielle et m’a laissé le soin de le faire une fois la manifestation terminée, ce n’est pas du tout par paresse ou par désintérêt des films.
C’est juste que nous étions tenu à un devoir de réserve vis-à-vis des neuf long-métrages de cette compétition, nous empêchant d’émettre un quelconque jugement de valeur sur la qualité de ces oeuvres tant que le palmarès n’était pas connu.

Pourquoi? Tout simplement parce que j’ai eu l’immense privilège de faire partie du Jury de la Critique Internationale pour cette édition 2012, et qu’à ce titre, je devais garder mes opinions pour moi tant que les délibérations finales n’avaient pas eu lieu.

Cette expérience enrichissante et ô combien agréable, je la dois à la volonté des organisateurs d’ouvrir cette année le jury de la Critique à des sites internet, afin d’apporter un autre point de vue sur les oeuvres présentées.
Quatre critiques du web ont donc eu l’honneur de participer à ce jury encadré par Jean-François Rauger, le directeur de la programmation de la Cinémathèque Française : Sandra Mézière, une habituée des lieux puisqu’elle couvre chaque année les deux festivals deauvillais dans son blog In the mood for Deauville et son site In the mood for cinema, Nicolas Gilli, maître de la Filmosphère et critique chez Excessif, Frédéric Porquier, responsable du site My screens et pilier du groupe HIMYB, et moi-même, Boustoune de Angle[s] de vue.
Cinq personnalités très différentes, aux goûts très différents, mais partageant la même passion du cinéma et la même exigence par rapport aux oeuvres présentées.

Les échanges se sont déroulés dans une ambiance chaleureuse et détendue, même si chacun a défendu bec et ongles ses favoris. Il a quand même fallu discuter un peu pour se mettre d’accord sur le film à récompenser : Himizu de Sono Sion.

Mais avant de parler de ce film, qui fut le dernier à être présenté en compétition, revenons un peu sur les huit autres longs-métrages présentés.

”The Sun-beaten path” de Sonthar Gyal

Présenté en ouverture du festival, le premier long-métrage du cinéaste tibétain Sonthar Gyal a donné le ton de l’ensemble de la compétition, en concentrant toutes les thématiques de la sélection de cette année : le travail de deuil, l’errance, le cheminement physique et psychologique, le côté dérisoire de l’homme face à l’immensité de la nature…

Il s’agit d’une sorte de road-movie qui montre deux hommes rentrant chez eux après un pèlerinage pèlerinage à Lhassa. Le premier, Nima, est un jeune homme étrange, dépressif et peu sociable, qui préfère rentrer chez lui à pied à travers les étendues désertiques plutôt qu’en car, moyen de transport “trop rapide” à son goût.
Le second est un vieillard jovial qui, inquiet pour le garçon, décide de faire la route avec lui.

Notre président du jury, Jean-François Rauger a eu une formule assez bien trouvée pour décrire le film : “Une version tibétaine de L’Emmerdeur d’Edouard Molinaro”. Une façon sarcastique de manifester son manque d’intérêt pour ce long-métrage et son agacement face à ce vieil homme trop gentil et ce jeune homme trop pessimiste.

Personnellement, cela ne m’a pas trop gêné. Au contraire…
Certes, les personnages sont stéréotypés, et leurs traits de caractère sont sans doute trop appuyés, mais il fallait sans doute cela pour dynamiser un récit exclusivement centré sur le voyage des deux hommes, leur “traversée du désert” au sens littéral du terme, et pour que la confrontation des deux personnages principaux les mène sur la voie de la sérénité.
En fait, contrairement à Edouard Molinaro, le cinéaste ne cherche nullement à exploiter le potentiel comique de cette opposition de caractères. Son film se veut plutôt comme une fable empreinte de philosophie bouddhiste tibétaine.
Il se contente d’observer deux personnages à bout de souffle – physiquement parlant pour le vieil homme, moralement pour le jeune dépressif – et de montrer comment leur rencontre va leur permettre de mieux apprécier leurs vies respectives. En aidant Nima, le vieillard découvrira qu’il a encore un rôle à jouer auprès des jeunes générations, qu’il peut aider les autres, permettant à son âme de s’élever un peu plus.
Quant au garçon, il finira par se laisser gagner par l’éternel optimisme de son compagnon de route, son énergie, sa façon de prendre les malheurs avec humour et bonne humeur.

L’une des scènes les plus touchantes du film est celle où le vieillard perd la dernière dent qu’il lui restait.
Alors à ce que l’on attend à ce qu’il soit abattu par cette situation, qui marque un peu plus son déclin physique, il pousse au contraire des cris enthousiastes. La perte de cette dent lui a rappelé des souvenirs heureux et lui a donc procuré de la joie. Toute la morale du film est contenue dans ce passage-là : accepter son sort avec humilité, évacuer les soucis par la prière et le pèlerinage, prendre ce que la vie a de positif et continuer sur le chemin de la vie avec sérénité…
Le jeune homme finira par comprendre, grâce à ce vieillard facétieux, que la mort fait partie de la vie, qu’elle est inéluctable et qu’une fois le travail de deuil accompli, il est vain de se complaire dans la souffrance…

Bien sûr, on peut trouver tout cela trop simple, trop naïf, mais Sonthar Gyal va jusqu’au bout de son parti-pris et livre un film épuré et lumineux. Pour un premier long-métrage, cela n’est pas mal du tout, d’autant que l’image du film est joliment travaillée. Le réalisateur a commencé sa carrière en tant que chef opérateur et cela se sent : cadrages précis jouant sur la profondeur de l’image, sur les objets en mouvement au loin, derrière les personnages…
Sur les effets de lumière aussi, puisque le soleil est ici un élément important. Le jour, il est trop présent, trop agressif, ses rayons brûlant les joues du personnage. La nuit, sa douce chaleur manque cruellement aux voyageurs, obligés de dormir dans le froid et, parfois, la neige. Il reflète bien la souffrance de Nima, constamment accablé par un sentiment de culpabilité brûlant et la sensation de froid provoquée par l’absence d’un être cher…
A notre que le film est le premier volet d’une “trilogie solaire tibétaine” entièrement axée autour du thème du deuil.

J’ai trouvé le film globalement intéressant et prometteur, même si j’ai trouvé qu’il manquait peut-être une ou deux scènes un peu plus marquantes, qui auraient pu rompre le côté monotone et trop linéaire de l’intrigue.

”Death is my profession” d’Amir Hossein Saghafi

Le festival sait faire souffler le chaud et le froid sur les spectateurs…
Après le long voyage à pied des protagonistes de The Sun-beaten path dans une étendue désertique montagneuse, sous la chaleur à la fois accablante et bienveillante du soleil, le second film de la compétition, Death is my profession, nous a offert une longue fuite en avant, toujours à pied, dans les montagnes iraniennes. Mais cette fois, point de soleil, point de chaleur. Les personnages évoluent dans un froid glacial, sous la neige, dans une ambiance crépusculaire. Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir…

Le début du film est fortement placé sous l’influence de Nuri Bilge Ceylan.
Trois ouvriers qui n’arrivent plus à subvenir aux besoins de leur famille sont contraints de voler des câbles électriques sur des lignes à haute tension. Leur expédition tourne mal. Un des hommes meurt, électrocuté. Les deux autres se font surprendre par un vieux paysan, qui est tué lors de l’affrontement. Simples voleurs au départ, ils sont désormais considérés comme des assassins et doivent fuir au plus vite.
L’un des deux hommes est arrêté rapidement. Deux policiers doivent assurer sont transfert jusqu’au tribunal, situé dans la grande ville la plus proche, de l’autre côté des montagnes.
Le second criminel parvient à s’échapper. Il demande à son ancien employeur de lui prêter la somme d’argent nécessaire pour fuir avec sa fille, une gamine de cinq ans dont il s’occupe seul. Il est même prêt à s’accuser d’une malversation commise par son ex-patron en échange de l’argent. Mais l’homme est dans l’incapacité de l’aider. La seule chose qu’il lui propose est de se planquer dans une cabane qu’il possède en pleine montagne, en attendant de réunir la somme.
Le père et la fille partent eux aussi en vadrouille dans la montagne.
Mais très vite, aussi bien pour eux que pour le convoi de policiers, les conditions météorologiques viennent rendre difficile leur progression…

Toute la seconde moitié du film est consacrée à l’errance des personnages sur des routes de montagne balayées par un vent glacial et ensevelies par une neige incessante. Un vrai chemin de croix pour des personnages condamnés d’avance…
Un chemin de croix pour le spectateur aussi, qui trouvera que le cinéaste en fait un peu trop. Un peu trop dans la lenteur des plans, qui s’éternisent sans raison. Un peu trop dans le misérabilisme, avec cette accumulation de malheurs frappant des personnages déjà pas spécialement gâtés par le destin. Et un peu trop dans les démonstrations de mise en scène gratuites, qui n’apportent rien au récit – par exemple ce plan-séquence au début du film, qui tourne autour du visage d’une vieille femme guettant l’improbable retour de son fils, sans que le mouvement ait le moindre sens (ou alors je ne l’ai pas saisi…).

Quitte à me fâcher avec ma camarade Sandra Mézières, qui a beaucoup aimé le film et l’a défendu jusqu’au bout seule contre tous, je persiste à penser qu’il s’agissait là d’un des films les plus faibles de la compétition.
Cela dit, il faudra suivre la suite de la carrière d’Amir Hossein Saghafi qui, s’il parvient à digérer ses influences et à mieux canaliser ses idées, pourra devenir un cinéaste intéressant.

”Baby Factory” d’Eduardo Roy Jr

Autre film sous influence, Baby Factory d’Eduardo Roy Jr, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à un film de Brillante Mendoza – un cran en-dessous, quand même…
Normal, le mentor du cinéaste n’est autre qu’Armando Lao, le scénariste de Serbis et Kinatay. On retrouve donc les mêmes ingrédients que dans ces films-là : un sujet de société contemporain, une approche oscillant entre la fiction et le documentaire, une image numérique brute et un gros travail sur le son…

D’ailleurs, pour tous ceux qui se demandaient pourquoi les bandes-sons des films de Brillante Mendoza étaient toujours composées de brouhaha, de bruits de circulations, de cris, de boucans divers et variés, ce long-métrage propose une réponse assez évidente. Si les films de Mendoza si cacophoniques, c’est que les rues de Manille sont naturellement bruyantes. Et si elles sont si bruyantes, c’est que les nourrissons sont, dès la naissance, plongés dans un environnement sonore assez assourdissant.

Baby factory, comme son nom l’indique, se situe dans une “usine à bébés”, le Dr. Jose Fabella Memorial Hospital. La plus grande maternité du monde, qui gère plus de 700 patientes par jour et pratique une centaine d’accouchements par jour !
Evidemment, cet hôpital public n’est pas en mesure, faute de moyens financiers et humains, d’offrir un grand confort à ses patientes… Les femmes enceintes ne sont admises que lorsqu’elles sont réellement à terme, et entassées dans de grandes salles communes. Elles doivent partager l’espace avec d’autres patients n’ayant rien à faire dans une maternité, attendant d’être admis aux urgences.
Les accouchements se font à la chaîne, avec des équipes parfois mobilisées par deux ou trois interventions en même temps. C’est aux familles d’assurer elles-mêmes l’intendance post-natale. Les maris vont chercher des couches et les repas de leurs épouses, qui mangent directement dans les dortoirs…
C’est le bazar dans les salles communes, mais c’est aussi le bazar en coulisses, entre personnel stressé et administration dépassée par les événements. Les démarches d’admissions et de sortie sont cauchemardesques. Chacun doit prendre son ticket et avoir les bons documents au moment d’arriver au guichet, faute de quoi Il sera impitoyablement renvoyé chez lui…

Il règne partout une grande frénésie, une agitation permanente. Du bruit, de la fureur, du chaos…
Les patientes ne sont pas toujours aimables avec le personnel et réciproquement.
“Faites-vous ligaturer les trompes ! ”, assène une sage-femme à sa patiente, qui attend son énième enfant. Brutal, mais nécessaire. Le niveau de vie des familles ne leur permet souvent pas de subvenir aux besoin d’un enfant. Alors quand certaines femmes en sont à leur septième ou huitième enfant, cela devient problématique. De même, les sages-femmes doivent gérer de nombreuses très jeunes mamans de 13 ou 14 ans, qui verront, pour la plupart, impuissantes, leurs enfants être confiés services sociaux, faute de pouvoir assumer le développement de ces nourrissons.

En fait, à y regarder de plus près, cet hôpital ressemble plutôt à une prison. Un lieu étouffant où la concentration humaine s’avère problématique. Des femmes peuvent se voir privées de leurs enfants ou contraintes de payer une “caution” pour accéder à des soins néonataux cruciaux pour la survie de leur bébé. Les règles sont strictes. L’allaitement, par exemple, est obligatoire. Il y a des fouilles de sacs à l’entrée de la maternité et des surveillants qui sont censés empêcher certaines mères de quitter les lieux. Une des jeunes mères, incapable d’assumer sa maternité, s’enfuira d’ailleurs après avoir coupé son bracelet, non sans difficulté…

Le film suscite le malaise et cette sensation est amplifiée par l’horripilante musique de Noël diffusée en boucle par les sapins en plastique disposés dans les salles communes – précisons que le film se déroule à la veille de Noël…
Cependant, il présente aussi de beaux moments de solidarité entre les patientes, comme cette belle scène où une adolescente privée de son enfant prête son lait à une femme plus âgée qui n’arrive plus à allaiter son dernier enfant…

Ici, contrairement au film dont nous avons parlé précédemment, les mouvements de caméra ne sont pas vains. Les plans-séquences permettent de passer de façon fluide d’un personnage à un autre, d’un lieu à un autre, en toute fluidité.
Là où le bât blesse, c’est au niveau de la partie fictionnelle de l’oeuvre. Le fil rouge est centré autour du personnage de Sarah, une infirmière elle-même en plein doute face à une grossesse imprévue et une vie sentimentale compliquée. Une intrigue assez prévisible et un brin caricaturale qui n’était sans doute pas nécessaire au récit. Il en est de même pour les autres sous-intrigues, pas spécialement intéressantes et parfois surjouées par les comédien(ne)s.

Dommage, car la partie quasi-documentaire, centrée autour du vrai personnage du film, l’hôpital lui-même, se retrouve plombée par le recours à cette trame de film choral assez inconsistante.
Là aussi, on attend de voir comment le cinéaste Eduardo Roy Jr va réussir à affirmer son propre style en s’affranchissant de la tutelle encombrante de Brillante Mendoza…

”Saya Zamuraï “ de Hitoshi Matsumoto

Ce problème d’influence un peu trop reconnaissable, Hitoshi Matsumoto ne l’a pas. Son cinéma déjanté ne ressemble à rien de connu. A la rigueur, à certains des films burlesques de Kitano – mais dans un style très différent – ou au comique visuel et poétique d’un Tati – mais imprégné des traditions nippones… Il est clair que ses films sont tournés dans un style très personnel, qui aime à surprendre le spectateur.
Après les curiosités qu’étaient Dai-Nipponjin et Symbol, le cinéaste continue dans la même voie, entre comique bien barré et veine plus dramatique.

Il ne faut pas bien longtemps à son Saya Zamuraï (“Samouraï sans sabre” pour ceux qui ne comprennent pas le japonais) pour entraîner le spectateur dans un univers totalement fou, le propulser sur des sortes de montagnes russes qui le feront passer par de nombreuses émotions contradictoires.
On voit un vieux bonhomme à lunettes, vêtu d’un kimono usé, courir dans la forêt, suivi par une gamine adorable.
Cet ancien samouraï a jeté son sabre depuis la mort de son épouse et traîne désormais son mal-être existentiel de village en village, au grand désespoir de sa fille qui ne supporte plus de le voir aussi dépressif et apathique, indigne du code d’honneur des samouraïs.
Evidemment, la perte de son arme le rend vulnérable aux attaques de ses anciens ennemis. La première partie du film consiste en une succession d’attaques totalement délirantes où le héros se fait à chaque fois amocher par des adversaires non-moins délirants – une joueuse de shamisen sournoise, un garçon efféminé armé de pistolets et un chiropracteur neuneu.
Le sang coule à flots, les chairs sont éclatées, mais le vieux binoclard s’en sort à chaque fois, grâce aux onguents appliqués par la gamine. Celle-ci s’emporte contre son manque de combativité, essaie de le faire réagir. En vain…
A ce point là du film, on commence à se demander vers quoi va tendre le film, avec une pointe d’appréhension car les personnages sont outranciers et les situations sont un peu trop déjantées pour convaincre.

Mais on n’a pas le temps de vraiment se poser la question car le film bifurque vers autre chose.
Le samouraï, dont la tête a été mise à prix, est arrêté par la garde et emmené jusqu’au seigneur local. Il est rapidement condamné au seppuku – ou hara-kiri – le suicide rituel par éventration. Mais, dans sa grande mansuétude, le seigneur lui laisse trente jours pour tenter d’échapper à son triste sort. Il sera gracié s’il parvient à faire sourire le fils du maître des lieux, plongé lui aussi dans une profonde catatonie depuis le décès de sa mère.
Le coeur du film est alors constitué de saynètes burlesque et poétiques montrant les efforts du samouraï pour tenter d’extirper ne serait-ce que l’ébauche d’un sourire sur le visage inanimé du jeune prince. Jour après jour, on le voit s’humilier en dansant bizarrement, en se déguisant, en se travestissant, en faisant des grimaces pathétiques, toutes les tentatives se retrouvant sanctionnées d’un tonitruant “Le seppuku reste prononcé!”.

Cela pourrait être répétitif et ennuyeux. Il n’en est rien. Déjà car le cinéaste parvient à alterner les prises de vues, jouant soit sur la représentation elle-même soit sur les préparatifs du sketch, et mettant en place une petite mécanique comique parfaitement huilée. Ensuite parce que les numéros du samouraï passent de tentatives simplistes et stupides, liées à des idées saugrenues, à des trouvailles de plus en plus démesurées et tarabiscotées.

Au fil des jours, le bonhomme s’investit de plus en plus dans sa drôle de mission, bien aidé par ses gardiens, deux drôles d’illuminés, et par sa fille qui, d’abord réticente, finit par s’impliquer totalement dans l’aventure.

C’est d’ailleurs l’évolution de cette relation qui mène à la dernière partie du film, beaucoup plus sensible et émouvante.
Au fur et à mesure, la gamine change complètement de regard sur son père. D’une attitude hostile, enjoignant le vieil homme à se suicider plutôt que d’accepter lâchement l’humiliation qui lui est imposée, elle passe à une certaine bienveillance, voire à une franche admiration quand le samouraï déchu regagne de sa superbe en s’attirant la sympathie du village entier, de ses ennemis et même du seigneur en personne grâce à ses performances de saltimbanque.
Cette mission, pour lui, ne consiste pas vraiment à faire sourire ce jeune prince amorphe. Ce qu’il cherche à faire, c’est à regagner sa dignité, son honneur, et faire en sorte que sa fille soit fière de lui…

Il y parviendra finalement, après une ultime rupture de ton – un final bouleversant qui ne manquera pas de cueillir à froid le spectateur et une petite chanson entêtante.

Ce film surprenant fut assurément l’un de mes gros coups de coeur de ce 14ème festival du film asiatique. Et aussi l’un des plus touchants. Il aurait lui aussi mérité de figurer au palmarès, ne serait-ce que pour récompenser les efforts de son auteur, Hitoshi Matsumoto, qui a su ici canaliser son imagination débridée et ses effets de mise en scène déments pour les mettre au service d’un film plus “classique”, plus “épuré” (tout est relatif…) qui s’avère finalement être l’une des plus belles et originales variations sur le deuil que l’on ait vu depuis longtemps…

Au niveau de notre jury, les avis étaient partagés. Fred partageait mon enthousiasme. Nicolas était lui aussi assez conquis, même s’il préfère les précédents films du cinéaste. Notre président a lui aussi préféré les films précédents du cinéaste, et y voit là un point négatif, estimant que Matsumoto ne progresse pas. Quant à Sandra, elle a été comme tout le monde séduite par la jeune actrice, qui aurait mérité que l’on crée un prix d’interprétation juste pour elle, mais n’a pas accroché à l’humour du film. C’est pourquoi il a finalement été écarté des négociations finales, hélas…

Cela pourrait être répétitif et ennuyeux. Il n’en est rien. Déjà car le cinéaste parvient à alterner les prises de vues, jouant soit sur la représentation elle-même soit sur les préparatifs du sketch, et mettant en place une petite mécanique comique parfaitement huilée. Ensuite parce que les numéros du samouraï passent de tentatives simplistes et stupides, liées à des idées saugrenues, à des trouvailles de plus en plus démesurées et tarabiscotées.

Au fil des jours, le bonhomme s’investit de plus en plus dans sa drôle de mission, bien aidé par ses gardiens, deux drôles d’illuminés, et par sa fille qui, d’abord réticente, finit par s’impliquer totalement dans l’aventure.

C’est d’ailleurs l’évolution de cette relation qui mène à la dernière partie du film, beaucoup plus sensible et émouvante.
Au fur et à mesure, la gamine change complètement de regard sur son père. D’une attitude hostile, enjoignant le vieil homme à se suicider plutôt que d’accepter lâchement l’humiliation qui lui est imposée, elle passe à une certaine bienveillance, voire à une franche admiration quand le samouraï déchu regagne de sa superbe en s’attirant la sympathie du village entier, de ses ennemis et même du seigneur en personne grâce à ses performances de saltimbanque.
Cette mission, pour lui, ne consiste pas vraiment à faire sourire ce jeune prince amorphe. Ce qu’il cherche à faire, c’est à regagner sa dignité, son honneur, et faire en sorte que sa fille soit fière de lui…

Il y parviendra finalement, après une ultime rupture de ton – un final bouleversant qui ne manquera pas de cueillir à froid le spectateur et une petite chanson entêtante.

Ce film surprenant fut assurément l’un de mes gros coups de coeur de ce 14ème festival du film asiatique. Et aussi l’un des plus touchants. Il aurait lui aussi mérité de figurer au palmarès, ne serait-ce que pour récompenser les efforts de son auteur, Hitoshi Matsumoto, qui a su ici canaliser son imagination débridée et ses effets de mise en scène déments pour les mettre au service d’un film plus “classique”, plus “épuré” (tout est relatif…) qui s’avère finalement être l’une des plus belles et originales variations sur le deuil que l’on ait vu depuis longtemps…

Au niveau de notre jury, les avis étaient partagés. Fred partageait mon enthousiasme. Nicolas était lui aussi assez conquis, même s’il préfère les précédents films du cinéaste. Notre président a lui aussi préféré les films précédents du cinéaste, et y voit là un point négatif, estimant que Matsumoto ne progresse pas. Quant à Sandra, elle a été comme tout le monde séduite par la jeune actrice, qui aurait mérité que l’on crée un prix d’interprétation juste pour elle, mais n’a pas accroché à l’humour du film. C’est pourquoi il a finalement été écarté des négociations finales, hélas…

“Beautiful Miss Jin” de Jang Hee-chul

Beautiful Miss Jin aussi a été écarté lors du premier tour de table des délibérations. Plus rapidement encore.
Tout le monde s’est accordé à trouver qu’il s’agissait là d’un des films les plus faibles de la compétition. Dommage, car sur le papier, le film promettait beaucoup. Le cinéma sud-coréen offre usuellement de véritables pépites cinématographiques aux festivals du monde entier cinématographiques et ici, le scénario était intéressant, proposant de jeter un regard différent, tout en humour et en tendresse, sur des personnes sans domicile fixe.
Mais à l’écran, cela ne donne qu’une comédie dramatique assez simple, certes sympathique et joliment interprétée, mais mise en scène platement.

On se consolera en se disant que le cinéaste a su traiter son sujet en évitant de se vautrer dans le pathos. Mais on aurait aimé un peu plus de folie, un peu plus d’humour, un peu plus d’émotion, pour pimenter un peu cette chronique racontant l’amitié naissante de quatre personnages : La fameuse Miss Jin, une quadragénaire excentrique se sentant comme chez elle dans le hall de la gare de Dongrae, une gamine perdue dotée d’un appétit d’ogre, un ancien cadre devenu alcoolique après la perte de son emploi et un jeune homme préposé à la sécurité de la gare, sensible au sort de ces pensionnaires attachants…
Le seul plan original se situe à la toute fin du film : une rue envahie de pliages d’origami. Mais il arrive trop tard pour infléchir notre avis sur le film, pas franchement négatif, mais pas vraiment positif non plus…

Dans le même registre, on préfère nettement Louise Wimmer, qui avait pour actrice principale Corinne Masiero, membre du jury officiel cette année…

A noter que le film, à sa décharge, a été présenté dans des conditions de projection difficiles, le son étant parasité par un écho des plus agaçants…

Mourning” de Morteza Farshbaf

 



On a cru aussi a des problèmes techniques au début de Mourning, le premier film du cinéaste iranien Morteza Farshbaf.
La première scène se déroule intégralement dans le noir. On entend juste un couple se quereller. Ils viennent d’arriver chez la soeur de l’épouse et, sous le coup de la fatigue accumulée lors du voyage, ils entament une dispute. Le ton monte de plus en plus jusqu’à ce que la femme , excédée, décide de prendre la voiture pour rentrer illico au bercail. L’homme la suit. La lumière se fait alors pour nous montrer leur fils, qu’ils ont laissé sur place, et qui a entendu toute la conversation…

Le second plan nous montre bien l’image – une voiture roulant dans la campagne iranienne – et on entend bien le bruit du moteur du véhicule, mais on n’entend pas les dialogues. Pourtant les sous-titres défilent, nous permettant de comprendre que le couple du début a eu un accident fatal.
Quand la caméra se rapproche des protagonistes, on comprend illico l’absence de son pour les dialogues : les occupants de la voiture sont Sharareh et son mari Kamran deux sourds-muets. Ils accompagnent Arshia, le petit garçon entrevu au début jusqu’à Téhéran, où se trouvent les corps de ses parents. Mais ça, le gamin ne le sait pas encore. Personne n’a encore eu le courage de lui annoncer la terrible nouvelle…

Au cours du périple, Sharareh et Kamran finissent aussi par se disputer à propos de l’avenir d’Arshia. Doivent-ils le garder, l’élever comme le fils qu’ils n’ont jamais eu ou le laisser à d’autres membres de la famille? La question fait ressurgir de vieux griefs, de vieilles blessures intimes… Le film joue sur plusieurs strates d’analyse différentes.
Il s’agit en premier lieu d’une chronique dramatique assez simple, épousant la forme d’un road movie pour parler d’un travail de deuil – road movie, errance, deuil, pile dans les thèmes de l’année…
Toujours au premier degré, on peut aussi voir le film comme une variation sur les relations humaines et la façon dont les malheurs et les incidents de parcours peuvent peser sur la cohésion d’un couple.

On peut aussi voir le film comme un objet plus politique, opposant les grands espaces iraniens à cet habitacle étouffant et mortifère dans lequel évoluent les personnages. Et si le deuil en question était celui de la démocratie, de la liberté d’expression? Et si les deux couples querelleurs symbolisaient les profondes divisions dont souffre l’Iran depuis des années, faisant intervenir les partisans du Shah, les révolutionnaires islamistes et les démocrates?
Et si le film figurait une société injuste, où le peuple n’a plus la parole et meurt hors champ, laissant la jeunesse contempler la situation avec tristesse et désespoir?

On peut enfin voir le film comme une variation autour du cinéma, avec une mise en scène interrogeant notre rapport à l’image et au son. C’est ce qui a séduit Jean-François Rauger, fervent défenseur du film lors des délibération du jury.
Il a vaillamment bataillé pour tenter de nous convaincre de la nécessité de primer cette oeuvre-là, à la mise en scène subtile et plus complexe qu’elle n’en a l’air. Mais la partie était compliquée face à certains membres du jury qui ont pu être rebutés par l’aspect radical et la lenteur excessive de l’oeuvre – Il faut préciser ici que le film est la version longue d’un moyen-métrage The Wind blows wherever it wants.

Personnellement, j’ai beaucoup aimé ce film, même si effectivement, le dispositif finit par s’essouffler en cours de route après un début brillant. Il s’agissait de la proposition de cinéma la plus originale de cette sélection, même si le film évolue quand même fortement sous l’influence des premiers films d’Abbas Kiarostami. J’ai pensé notamment au magnifique Goût de la cerise, même si Morteza Farshbaf ne possède pas encore la maîtrise narrative de son glorieux aîné.
Cependant, je n’ai pas spécialement cherché à défendre ce film lors des tractations finales. Il aurait fait un très honorable prix de la critique, mais il ne faisait pas partie de mes gros coups de coeur, plutôt à chercher du côté de l’Empire du soleil levant… Finalement, la décision a été prise de primer le film de Sono Sion, tout en accordant une mention à Mourning. Une façon de mettre en valeur deux approches opposées du cinéma, tout aussi passionnantes l’une que l’autre…

”I carried you home” de Tongpong Chantarangkul

 

 

Pann et Pinn sont dans une ambulance. Aucune ne tombe à l’eau. Qu’est-ce qu’il reste?
Réponse I carried you home, premier film d’un jeune cinéaste thaïlandais qui est – ô surprise! – un road movie autour d’un… deuil (gagné!)
Le scénario raconte le voyage de deux soeurs, Pann et Pinn, donc, chargées de rapatrier le corps de leur mère fraîchement décédée, depuis Bangkok jusqu’à son village d’origine. Les deux filles ne se parlent pratiquement plus depuis des années, depuis que l’aînée est partie vivre à Singapour, coupant les ponts avec sa famille pour vivre pleinement sa vie amoureuse. Au cours du trajet, elles renouent progressivement l’une avec l’autre…

Voilà un film tout simple qui ne s’embarrasse pas franchement de dialogues et qui repose beaucoup sur le jeu impeccable des deux comédiennes principales, tout en retenue et en sensibilité. Les non-dits et les regards échangés en disent plus long que les mots…
Le problème, c’est qu’il ne se passe pas grand chose à l’écran et que même si le film a le mérite de nous parler d’un rite funéraire oriental particulier, qui consiste à guider l’esprit d’un défunt jusqu’à l’endroit ou est emmené son corps, on finit assez vite par s’ennuyer à mourir (c’est de circonstance…), surtout que le dénouement traîne sérieusement en longueur…

C’est moins pénible que le grand prix de l’an passé, Eternity, qui m’avait profondément ennuyé, mais ce n’est pas spécialement passionnant non plus. Sans doute suis-je passé à côté du contexte politique de l’oeuvre, revendiqué par le cinéaste… Tant pis pour moi… Et tant pis pour le réalisateur, parce qu’au vu des réactions des spectateurs – hormis notre confrère de Laterna Magica, qui a adoré le film – je ne suis pas le seul à être passé à côté…

”11 fleurs” de Wang Xiaoshuai

 

Wang Xiaoshuai est un cinéaste intéressant. Ses films – Beijing bicycle , Chongqin blues, Shangaï dreams – sont de facture assez classique, cinématographiquement parlant, mais traitent de sujets plus complexes qu’ils n’en ont l’air, posant des questions pertinentes sur l’évolution de la société chinoise et sur l’histoire récente de son pays, marquée notamment par la révolution culturelle maoïste.
Justement, c’est à la fin de la révolution culturelle que se situe l’histoire de son nouveau film, 11 fleurs. Le cinéaste raconte cette page de l’histoire de son pays par le prisme du regard d’un enfant de onze ans (onze fleurs…), innocent et ne comprenant pas grand chose au monde des adultes et à la politique.

Le jeune Wang Han est un écolier modèle qui a été choisi pour mener les cours de gymnastique collective de son école. Quand sa maîtresse lui suggère d’acheter une nouvelle chemise pour paraître plus élégant devant ses camarades, il tanne sa mère pour qu’elle lui trouve de nouveaux vêtements. La famille n’ayant que de faibles ressources et le tissu étant rationné, elle refuse de céder à ce caprice d’enfant, mais se ravise face aux arguments de l’enseignante. Wang Huan peut donc parader devant les autres élèves en étant vêtu d’une chemise immaculée, flambant neuve.
Las, alors que le garçon joue avec ses copains, un adulte lui vole le précieux vêtement. Il s’agit d’un criminel en fuite, activement recherché par les autorités. Mais aussi et surtout d’un garçon du voisinage, frère d’une jeune fille qui fait craquer Wang Huan… Celui-ci décide de taire sa rencontre avec le meurtrier et de ne pas révéler sa cachette, quitte à se faire gronder par sa mère pour avoir perdu la chemise…
Evidemment, le garçonnet va sortir plus mature de cette aventure…

Le parti-pris du regard d’enfant permet à Wang Xiashuai de contourner la censure, encore en vigueur en Chine, et particulièrement chatouilleuse quand il s’agit d’évoquer la période de la révolution culturelle. Son film ne traite pas directement de l’aspect politique des choses, ne distille en apparence aucune idée rebelle. Il peut donner l’impression, au contraire, d’un film de propagande évoquant avec nostalgie cette page d’histoire chinoise.

En fait, le message passe bien, en filigrane. Durant la révolution culturelle, il y avait bien des différences de niveau de vie entre les différentes couches de la population (l’enseignante ne semble pas avoir conscience des difficultés du peuple à acheter des vêtement neufs). Les intellectuels étaient contraints de participer à des tâches manuelles pour gagner leur vie, une façon d’étouffer la circulation de toute idée progressiste. Quant aux artistes, ils évoluaient dans une certaine indigence et étaient parfois obligés de vivre dans la clandestinité.

Une superbe scène du film montre le père de Wang Huan initier son fils à l’art pictural en lui montrant, à la lueur d’une bougie, des oeuvres impressionnistes. Le garçon apprend en effet à peindre les fleurs. “Chacune est différente des autres” lui explique son père – une façon de mettre en avant l’individu dans un pays écrasé par le poids de la collectivité.
De même, le père trouvera aussi une belle formule pour décrire la situation politique de la Chine maoïste. Quelque chose du style “L’artiste sait que sous le sommet enneigé, aveuglant, de la montagne, il y a les ténèbres”.

L’ensemble est plutôt convaincant, joliment joué et bénéficiant d’une réalisation technique soignée. Par ailleurs, la sincérité de l’auteur, qui signe ici un récit autobiographique, est inattaquable. Dommage que la mise en scène soit un peu trop classique, trop académique pour le coup. Cela manque juste un peu de relief…

 

”Himizu” de Sono Sion



Avant chaque film de la compétition, nous avions coutume d’espérer voir LE film, celui qui nous mettrait tous d’accord et rendrait les délibérations plus simples. Mais à vrai dire, nous n’y croyions plus vraiment…
Et pourtant, le miracle a bien eu lieu avec le dernier film de Sono Sion, Himizu.

Dès les premières images, le spectateur se retrouve happé ans l’univers si singulier du cinéaste. La caméra se déplace dans les décombres d’une ville ravagée par le terrible séisme de mars 2011, celui qui a conduit aux problèmes sur les réacteurs de la centrale de Fukushima. En fond sonore crépite un compteur-Geiger parasitant le Requiem de Mozart.
Le mouvement s’arrête sur le protagoniste principal du récit, un adolescent de 14 ans, qui trouve un revolver dans un congélateur et semble tenter de l’utiliser pour mettre fin à ses jours.
Sono Sion frappe très fort d’entrée de jeu, il montre en une seule séquence l’état moral d’un Japon secoué par les catastrophes naturelles et la menace radioactive, où les hommes et les femmes errent, hagards, à la recherche de leur place dans la société et ou même la jeunesse est désespérée au point de vouloir se suicider…

On s’attend alors à un film très noir, dans la veine de ses films les plus nihilistes, à commencer par Suicide club.
Mais le cinéaste japonais aime surprendre. Son introduction mortifère cède place à un récit un peu plus “léger” et à l’adaptation du manga éponyme de Minoru Furuya.

Himizu, c’est avant tout l’histoire de Sumida, un adolescent rêvant d’un vie on ne peut plus ordinaire, banale. Une position qui intrigue ses professeurs, déconcertés par son manque d’ambition et agacés de le voir ainsi balayer d’un revers de la main l’idée de réussite sociale et professionnelle, l’une des valeurs fondamentales de la société japonaise.
Sumida se verrait bien vivre sa vie tranquillement, discrètement, dans l’ombre, comme une taupe (“himizu” en japonais).

Sa camarade de classe, Chazawa, est tout à fait d’accord avec lui. En fait, elle est tout le temps d’accord avec lui, admirative du moindre de ses faits et gestes, applaudissant à chacune de ses paroles. Une fille amoureuse, quoi… Et même gravement mordue… Mais cette affection démesurée l’aide aussi à se focaliser sur autre chose que sur ses relations avec ses parents, des adultes complètement frappadingues qui cherchent à la pousser au suicide…

Comme toujours chez Sono Sion, la structure familiale vole en éclats. Les adultes, inconséquents, s’entredéchirent et se séparent, et prennent leur propre route, n’hésitant pas un instant à se délester de leur progéniture pour pouvoir vivre sans aucune contrainte ou obligation.
Sumida n’est guère mieux loti que Chazawa. Ses parents sont séparés depuis plusieurs années. Il vit avec sa mère, une femme aigrie, trop occupée à accumuler les amants de passage pour s’intéresser à lui. Son père, alcoolique et violent, passe de temps en temps pour cracher son venin et exiger de l’argent…

Un jour, la mère de Sumida l’abandonne pour partir vivre avec un amant un peu plus friqué que les autres. L’adolescent se retrouve livré à lui-même, sans autre ressources que l’entreprise familiale, bien grand mot pour désigner un minable cabanon de location de barques pour des promenades sur le lac voisin. Pas le choix : il doit arrêter les études pour faire tourner ce petit commerce. Mais cela ne l’empêche pas de continuer à aspirer à une vie normale…
Il se débrouille plutôt bien, encouragé par les rescapés qui ont trouvé refuge près du cabanon et le soutien indéfectible de Chawaza, qui sans cesse repoussée – et plutôt sèchement – par ce garçon qu’elle aime tant, est pourtant toujours là pour donner un coup de main.
Mais très vite, son père de Sumida se rappelle à son bon souvenir. Il passe régulièrement pour le cogner et le racketter. Pire, il lui lègue tous ses problèmes personnels, ses dettes notamment, contractées auprès d’un yakuza tout aussi violent.

A partir de là, le film bascule de plus en plus vers le film noir. Un vieux rescapé, qui s’est pris d’affection pour le garçon, décide de l’aider en trouvant la somme dont il a besoin pour payer le yakuza. Pour ce faire, il accepte la proposition d’un bandit, qui cherche un complice pour un cambriolage… Un coup “facile” qui va s’avérer plus compliqué que prévu… Dans le même temps, Sumida nourrit une haine de plus en plus manifeste à l’encontre de son père. Une rage de moins en moins contenue qui le mènera jusqu’aux confins de la folie meurtrière.

Réalisant qu’il ne pourra jamais vivre une vie parfaitement banale, il décide alors de se muer en justicier et de débarrasser la ville de ses parasites. Le problème, c’est qu’ils sont nombreux, trop nombreux. Et la galerie de personnages que nous présente Sono Sion parachève son portrait peu reluisant de la société japonaise contemporaine : psychopathes, voleurs, jeunes voyous colériques, yakuza agissant en toute impunité, prostituées humiliées par choix, paumés, marginaux…

Comme dans Cold Fish, son précédent long-métrage, présenté ici l’an passé, le cinéaste fait le choix de l’outrance. Tous ses personnages – positifs ou négatifs – sont dans l’excès. Excès de violence et de rage pour les uns , excès d’affection et de niaiserie pour les autres…
Toute cette outrance, tout ce bruit et cette fureur, pourraient rendre le film totalement insupportable. Il n’en est rien.
Déjà parce que ce parti-pris permet à Sono Sion de réaliser des scènes surprenantes, drôles, émouvantes ou choquantes, qui fascinent le spectateur et captent son attention jusqu’au bout du récit.
Ensuite parce que toute cette frénésie colle finalement assez bien à l’ambiance apocalyptique de l’oeuvre et au choc ayant suivi le tremblement de terre et les tsunamis dévastateurs de 2011.
La mise en scène elle-même se fond avec le sujet. Certains mouvements de caméra à l’épaule sont saccadés, tremblés, pour signifier les tourments intérieurs du jeune héros et les secousses qui agitent une société japonaise en perte de repères.
Enfin, le film entame une réflexion vertigineuse sur la brutalité de la société japonaise, déclinée sous toutes ses formes – violence domestique, banditisme, violence verbale… Qu’est-ce qui est à l’origine de cette violence? Les catastrophes naturelles? Les tragédies d’Hiroshima et de Nagasaki? Pas forcément… Elle est peut-être ancrée profondément dans les traditions du pays, dans les différentes strates de la population…

Certains trouveront le film exagéré quant à sa description de la société japonaise – pas aussi sombre que le cinéaste veut le faire croire – mais il faut bien comprendre que le film ne se veut pas du tout réaliste. Il décrit une ambiance, un climat psychologique collectif, et traduit un mal-être généralisé. Par ailleurs, le film se veut une réponse impertinente au discours officiel japonais tenu juste après la catastrophe, qui annonçait que tout allait bien dans le pays, que la situation à Fukushima était sous contrôle…

Même si on est parfois déroutés par cette oeuvre monstrueuse, on sent bien que le cinéaste maîtrise son sujet, qu’il sait où il veut nous mener. Pour une fois, Sono Sion a su mettre son pessimisme naturel de côté pour proposer une une dernière partie pleine d’espoir, dans laquelle l’amour et la raison finissent par prendre le dessus sur la violence et la folie et où un tsunami d’émotion finit par nous submerger.
Son film est à la fois un cri de rage et un cri d’espoir à l’attention d’une jeunesse trop souvent sacrifiée. Il dit que le futur peut se reconstruire sur les ruines encore fumantes du pays – ruines physiques, mais aussi morales.

C’est cela que l’on a envie de retenir de ce film magnifique, lyrique et grandiloquent, complètement fou, qui prend aux tripes et frappe en plein coeur. Et qui nous laisse finalement groggy au terme de 2h20 de projection.
Epuisant mais enthousiasmant…

Le film semble avoir eu le même effet sur chacun des membres de notre petit jury, à l’exception notable de notre président, gêné par le côté profondément nihiliste de la chose et une vision un peu trop noire de la société japonaise, moins subtile, selon lui, que celle d’un autre maître japonais, Kiyoshi Kurosawa, à qui il rend justement hommage à la Cinémathèque Française…
Il a défendu son chouchou, Mourning, en présentant toute une liste d’arguments très convaincants en faveur de l’oeuvre. Nous avons résisté en expliquant pourquoi Himizu nous avait touché, pourquoi nous voulions le voir figurer au palmarès et comment le prix reçu pourrait éventuellement inciter des distributeurs à sortir en salle les films de Sono Sion… A quatre contre un, l’affaire a finalement été vite pliée…

Nous avons bien fait de résister puisque, sans notre choix, Himizu aurait été le grand oublié du palmarès… Quant à Morteza Farshbaf, il se consolera probablement avec le Grand Prix du jury, remis par Elia Suleiman…

Pour finir ce long compte-rendu, je tiens à remercier Lionel Chouchan, Bruno Barde, Agnès Leroy, Annelise Landureau, Alexis Delage-Toriel, Elsa Leeb, Clément Rebillat et toute l’équipe du Public système Cinéma, qui m’ont donné l’opportunité de contempler le festival sous un angle nouveau, dans la peau d’un membre du jury et de découvrir les coulisses de la manifestation. Une expérience formidable. Et un véritable plaisir, grâce à la qualité globale des oeuvres présentées et à l’excellent accueil qui nous a été réservé.

Je n’ose pas parler des conditions d’hébergement, tout simplement exceptionnelles, dans le cadre apaisant et majestueux de l’hôtel du Golf/Barrière, superbe manoir surplombant la ville. Vous comprenez mieux maintenant la jalousie de Scaramouche dans sa première chronique du festival… Que mon vil félin se rassure, il n’y avait pas que des bons côtés.. Quand vous rentrez chaque soir avec des cinéphiles qui ont un peu trop regardé Shining et vous parlent des similitudes entre votre hôtel et l’hôtel Overlock, vous finissez par avoir vraiment les jetons à l’idée de croiser un tricycle rouge ou deux jumelles fantomatiques dans le long couloir menant à votre chambre… Brrrr…
Merci quand même au personnel de l’hôtel pour leurs prestations de haut niveau.

Je remercie aussi Ismaël et ses chauffeurs pour nous avoir véhiculé tout au long du festival, à des heures parfois indues…

Je remercie enfin mes compagnons du jury, pour les bons moments passés ensemble. Merci à notre président du jury, Jean-François Rauger. Ce fut un plaisir d’échanger des points de vue avec une personne aussi intelligente et aussi érudite. Merci à Sandra, à Fred, à Nico pour toutes ces discussions autour de notre passion commune pour le 7ème art.

Et merci à vous, lecteurs, qui avez suivi nos comptes-rendus de la manifestation.

A très vite pour de nouvelles pérégrinations cinéphiliques.

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Rédacteur en chef de Angle[s] de vue, Boustoune est un cinéphile passionné qui fréquente assidument les salles obscures et les festivals depuis plus de vingt ans (rhôô, le vieux...) Il aime tous les genres cinématographiques, mais il a un faible pour le cinéma alternatif, riche et complexe. Autant dire que les oeuvres de David Lynch ou de Peter Greenaway le mettent littéralement en transe, ce qui le fait passer pour un doux dingue vaguement masochiste auprès des gens dit « normaux »… Ah, et il possède aussi un humour assez particulier, ironique et porté sur, aux choix, le calembour foireux ou le bon mot de génie…

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